DÉPÔTS D'EAU PROFONDE
lesquels on ne rencontre pas une seule terre émergée. Sur l'Atlantique, on peut faire, dans les mêmes conditions, un trajet de quatre mille kilomètres. Que se passe-(-il dans ces régions où l'activité des vagues ne trouve plus matière à s'exercer sur aucun objet solide? C'est encore la grande expédition du Chailenger qui va nous permettre de répondre à cette question.
Deux sortes de dépôts se rencontrent sous la haute mer. Les uns sont d'origine organique et résultent de l'entassement des dépouilles des êtres qui vivaient sur le fond ou dans les eaux de surface. Ils appartiennent donc à un chapitre spécial de la dynamique externe, celui qui comprend l'étude des phénomènes dus à l'activité physiologique et nous n'avons pas à nous en occuper ici. Mais les organismes, même microscopiques, tels que les foraminifères et les diatomées» n'existent pas partout et d'ailleurs les courants ou d'autres causes encore mal connues les empêchent quelquefois de laisser tomber leurs dépouilles sur la verticale même du point où ils ont vécu. 11 y a donc, sur le fond des mers, de vastes espaces où ni l'action sédimenlaire mécanique, ni l'action organique, ne peuvent se faire sentir d'une manière notable.
Arftie ron^ des ^ands fonds. l.eiitear de son dép^t. — Dans ces conditions, les sondages du Challenger nous apprennent que le fond de l'Océan est tapissé par une argile rouge ou grise^ parsemée de nodules concrétionnés d'oxyde de fer et de manganèse. Ces formations sont très vraisemblablement d'origine chimique et nous indiquerons plus loin ce qu'on sait à cet égard. Constatons seulement que, selon toute apparence, l'argile et les nodules de manganèse ne doivent former qu'un mince enduit sur le fond. Ce qui permet de le croire, cesl l'abondance avec laquelle sont répandons, à sa surface, certains débris qui, dans les autres dépôts, deviennent beaucoup plus rares. Ainsi un seul coup de drague, donné, par 4250 mètres, au sud des lies Marquises, a rapporté un jour, sans que l'outil eût pénétré de plus de trois ou quatre centimètres dans l'argile, plus de cent dents de squales et de trente à quarante caisses tympaniques de cétacés. Or, parmi ces ossements, les uns étaient recouverts d'une incrustation de deux centimètres et demi d'oxyde de manganèse, tandis que d'autres offraient des surfaces parfaitement nettes.
De plus, quelques-unes des dents de squales, appartenant à un Carcharodony avaient jusqu'à 10 centimètres de largeur à la base, offrant la plus complète similitude avec les dents de Carcharodon du terrain tertiaire de l'île de Malte (1). Ainsi, sur ces fonds exceptionnels, il y avait peut-être accumulation de débris organiques appartenant à des âges très divers et forcés de se mélanger vu Tabsence de tout sédiment propre à les recouvrir. D'ailleurs, dans toute la campagne du ChaUengery les vases à éléments organiques n'ont donné qu'une ou deux dents de requins et un seul os tympanique, et on n'en a pas trouvé dans les dépôts littoraux.
(\) Wyrille ThomMD : Britiêk Association, — Americ. Journal, [3], XVI, p. 552»
Il semble donc permis d*en conclure que la formation des boues à foraminifères, si elle est plus lente que celle des vases bleues, est incomparablement plus rapide que celle de largile rouge et que les dépouilles des vertébrés marins peuvent s*accumuler sur le fond pendant de longues suites de siècles sans risquer d'être recouvertes par autre chose qu'une faible couche de dépôt concrétionoé manganésifère.
Nous avons dit qu'aucun élément détritique ne semblait mêlé à ces argiles des grandes profondeui's. Il faut cependant faire une exception pour la pierre ponce, dont on rencontre à peu près partout de menues esquilles dans le Pacifique. La facilité avec laquelle la ponce flotte sur l'eau et l'importance des phénomènes volcaniques dans le grand Océan rendent suffisamment compte de la diffusion exceptionnelle de ce minéral. Les chimistes du Challenger ont également trouvé dans l'argile rouge des traces de cuivre ainsi que de très petits globules métalliques de fer et de nickel, attirables au barreau aimanté et recouverts d'une croûte noire vernissée de fer oxydulé. M. Murray penche pour l'origine cosmique de ces globules, qui ne seraient que des poussières de météorites, dont l'abon* dance relative tiendrait au long espace de temps pendant lequel elles ont pu s'accumuler sur un fond où ne se produit aucun dépôt. Mais on peut aussi se demander si ces nodules ne provieiment pas des i*oches d'origine volcanique, dont le fond du Pacifique est garni, et aux dépens desquelles nous verrons que l'argile rouge parait s'être foimée.
MéumwMké de» défpMs nuurtii». — Si maintenant nous cherchons à résumer l'ensemble des notions que nous avons acquises sur la composition des dépôts dus à l'action propre de l'Océan, nous serons frappés tout d'abord par l'extrême variété des sédiments qui peuvent, à la même époque, s'accumuler dans des parages soumis aux mêmes conditions physiques extérieures. Gomme d'ailleurs nous savons que les faunes marines, du moins celles de surface, peuvent différer beaucoup suivant les régions, il sera légitime d'en conduire que la dissemblance des sédiments et des restes organiques ne saurait être, dans tous les cas, un argument contre le synchronisme des couches qui les renferment. Du moins cette induction doit-elle conserver toute sa valeur pour les périodes géologiques immédiatement voisines de c^lle où nous sommes.
Ensuite il convient de signaler, d'une part la faible étendue occupée par les dépôts littoraux, surtout par ceux de nature arénacée, de l'autre la lenteur avec laquelle se forment^ sur une côte stable, les sédiments de cette catégorie. Quand mém^ les preuves directes de cette lenteur feraient défaut, elle ressortirait avec asséi d'évidence du chiffre minime qui représente l'ablation moyenne annuelle par lé» vagues, chiffre qu'il faut répartir entre l'appareil littoral, d'une part, et la wooÈ côtière de 200 à 300 kilomètres, d'autre part. Nous ne trouvons donc rien, dans la nature actuelle, qui puisse nous donner l'idée de ces énormes épaisseurs de sédiments détritiques par lesquelles certains terrains sont caractérisés, si c% n'est les érosions exceptionnelles dont les vagues se montrent capables quand le
PRÉCIPITATIONS ATHOSPUÉRIQUES. i75>
rivage s*affaisse d*une manière continue. Ainsi de grands mouvements du sol nou» apparaissent comme nécessaires à la formation de puissantes assises de transport. Enfin on remarquera qu'il est certaines parties du fond de la mer sur lesquelles il ne s'accomplit aucun dépôt, soit que les courants y conservent trop de puissance,, comme dans la Manche, soit que tout élément détritique ou oi^anique y fasse défaut. Dès lors, l'absence, dans la série sédimentaire, d'assises représentant un horizon déterminé, ne devra pas toujours être interprétée comme une preuve, soit de Témersion du fond de la mer pendant la période correspondante, soit d'une érosion ultérieure. En tout cas, on peut affirmer que la formation de sédiments épais et continus doit exiger à la fois des mers de peu de largeur et des côtes soumises à de fréquentes oscillations.