AZOTE
Sphagnum
Bois .
(1) Jahreêberickt der Chenue, ASIZ, p. 845.
Ou voit que ces deux compositions peuvent être considérées comme identiques. En revanche, s'il s'agissait d'une écorce, comme le liège, ou de spores de lycopode, la proportion de carbone atteindrait 65 "/o, Toxygène descendant entre 20 et 25. Le produit final serait donc plus riche en carbone. . En réalité, un grand nombre d'espèces végétales peuvent prendre et, en réalité, prennent part à la formation de la tourbe. Mais dans la plupail des cas, c'est le sphaigne qui en est l'instrument par excellence. On remarque cependant que, dans les contrées où domine le calcaire, le rôle du sphaigne est pris par une autre mousse, appartenant au genre Hypnum. Tel est, en particulier, le cas des tourbières de l'état d'iowa, en Amérique et aussi de celles de la vallée de la Somme, où Y Hypnum est associé à des cypéracées du genre Carex.
Dans les Alpes, il y a des plantes phanérogames qui donnent de la tourbe. A la Terre-de-Feu, par 56® de lat. S., on trouve de grands marais tourbeux sans mousses, constitués par des plantes alpines, telles qu'un saxifrage {Donalia magdlanica) et un jonc (Asteliapumila), Du reste, les tourbières de l'Amérique du Sud ne contiennent pas de mousses.
Conditions physiques nécessoires. — En tout cas, le développement des plantes qui donnent de la tourbe exige le libre accès du grand air. Si, dans le champ d'un marais tourbeux, il se trouve des arbres tels que des sapins, l'influence exercée par leur ombre se traduit par une dépression circulaire dont le pied de l'arbre occupe le centre et où l'on peut marcher à pied sec, tandis que, tout autour, le sol, quoique plus élevé, est humide et tourbeux : singulier contraste, qui fait naître ainsi une sorte de cuvette sèche au milieu d'un bassin rempli d'eau.
Nous avons dit en outre qu'il fallait une eau limpide ; des ruissellements chargés de vase ou de sable arrêteraient immédiatement la croissance des mousses tourbeuses. Les engrais, les sels, la chaux et. le gypse sont également contraires à ce genre de végétation.
Un facteur de première importance est la température. Une forte évaporatiou, conséquence d'un climat chaud, empêcherait la condensation de l'humidité par les mousses. Si donc, sur les montagnes, en raison de la décroissance de la température avec la hauteur, il peut y avoir de la tourbe sous toutes les latitudes, sur les plaines basses on n'en peut trouver que dans la zone tempérée. 11 n'en existe ni au sud du 46* degré de lat. N., ni au nord du 41*' degré de lat. S. Le Brésil et les régions équatoriales en sont complètement dépourvus.
La température la plus propice aux tourbières est une moyenne annuelle comprise entre 6 et 8 degrés centigrades. C'est justement le chiffre qui caractérise le climat de l'Irlande ; aussi ce pays, richement alimenté de vapeur d'eau par les vents venus de l'Atlantique, peut-il être regaixié comme la terre classique de la tourbe, qui couvre un dixième de sa surface. Les tourbières abondent aussi dans quelques points de l'hémisphère sud, notamment sur les iles Malouines et à l'Ile Chatham, où la moyenne annuelle est à peu près celle de l'Irlande. La tourbe a, dans cette dernière île, jusqu'à 15 mètres d'épaisseur.
ACTION DES VÉGÉTAUX. 55t
Tovribléres des pemâmm. — D*après ce qui vient d'être dit, toutes les fois que, dans la zone tempérée froide, l'abondance des précipitations atmosphériques sera suffisante, on peut s'attendre à trouver de la tourbe, pourvu que les autres conr ditions, c'est-à-dire la limpidité des eaux et le libre accès de l'air, soient convenablement remplies. Or il est un cas dans lequel ces conditions peuvent se trouver satisfaites quelles que soient la pente et l'allure du sol ; c'est quand ce dernier est formé par du granité. En effet, l'altération de cette roche par les agents atmosphériques donne naissance, ainsi que nous l'avons vu, à une arène superficielle, tandis que, un peu plus bas, se concentre l'argile due à la décomposition du feldspath. Les sols granitiques offrent donc la réunion d'un fond ai^leux, qui empêche les eaux de s'infiltrer au loin dans la profondeur et d*une superficie en quelque sorte spongieuse, très propre à absorber l'humidité. Pourvu donc que le terrain ne soit pas drainé par de profondes coupures, il nait, à la surface du granité, une multitude de petites sources, ou plutôt de suintements limpides qui, ne trouvant pas d'émissaires déterminés, constituent une nappe éminemment propre au développement des sphaignes.
C*est de cette façon que se produisent, au Champ-du-Feu, sur la crête centrale des Vosges, ces marais tourbeux qu'on est tout surpris de rencontrer sur un point culminant, par 1000 mètres d'altitude et où la couche de tourbe n'a pas moins de 2 ou 5 mètres d'épaisseur. Des tourbières semblables, également assises sur le granité, s'observent dans le Morvan, les Alpes et les Pyrénées de l'Ariège. 11 en est de même au Brocken où, à la faveur des brouillards qui se condensent aisément sur cette montagne, isolée au milieu des plaines de l'Allemagne du Nord, la tourbe se développe, tapissant des pentes assez roides et même des éboulis de blocs de granité, dont chacun a son revêtement de sphaignes au pied noyé dans l'eau. Il arrive parfois que la mousse qui recouvre un rocher déborde par-dessus sa crête et vient à pendre verticalement au dehors, sans rien perdre de ses propriétés absorbantes. 11 en résulte alors une véritable tourbe aérienne ou mspendue.
Ainsi un sol granitique, grâce au mode particulier de constitution de ses affleurements, peut donner naissance à des tourbières que nous appellerons tourbières de$ pentes (marais émergés de quelques auteurs) et dont le caractère est d'être, en quelque sorte, indifférentes à la pente du teiTain.
Mais en dehors de ce cas particulier, la réunion d'une'masse d'eau de quelque importance ne pouvant se faire que sur un sol suffisamment plat, on doit s'attendre à rencontrer surtout les tourbières dans les plaines et les vallées.
Tourbières des plaines. — C'est dans la catégorie des tourbières de plaines que peuvent être rangés tous les grands marais tourbeux des contrées septentrionales et, en particulier, ceux de l'Irlande, de la Lithuanie et du Holstein. Deux circonstances ont surtout contribué à l'extension des tourbières d'Irlande : d'abord l'humidité de l'atmosphère, jointe au chiffre peu élevé de la température moyenne annuelle, ensuite la constitution topographique du terrain, façonné par
les grands champs de glace qui en occupaient encore la surface au début de Tère actuelle. Ces vastes espaces doucement mamelonnés, débarrassés par les courants sous-glaciaires des menus débris qui auraient pu troubler la limpidité des eaux de ruissellement, pourvus d'innombrables cuvettes de faible profondeur, au fond tapissé de boue glaciaire et sur lesquels enfin il n'existe pas de régime fluvial nettement accusé, étaient, par l'ensemble de ces circonstances, prédestinés à se couvrir de sphaignes et, par conséquent, de tourbe.
Les tourbières ou bogs de l'Irlande, où domine le fiphagnvm palustre, comprennent plus d'un million d'hectares. Quelques-unes ont jusqu'à iZ mètres de profondeur et l'épaisseur moyenne des couches y est d'au moins 8 mètres (1). On les divise en tourbières noires {black bogs) et tourbières rouges (red bogs). Les premières occupent les dépressions et les plaines basses ; la tourbe noire y recouvre des troncs de chênes et autres arbres dont le bois a subi une transformation qui souvent l'a rendu flexible. Les tourbières rouges sont situées sur la pente des collines; elles sont beaucoup moins humides que les précédentes et contiennent de nombreuses touffes de bruyères. Toutes les rivières qui sortent des tourbières noires sont fortement colorées par le tannin.
Dans les intervalles se trouvent des lacs ou des prairies tremblantes, formées d'un tapis d'herbes reposant sur la fange ou même sur l'eau.
Les tourbières ou Torfmooren de l'Allemagne du Nord ont trouvé pour s'établir un sol remarquablement plat, récemment sorti du sein des flots, où les eaux, abondantes surtout après la saison d'hiver et la fonte des neiges, ne trouvant, pour leur écoulement, ni une pente suffisante ni des thalwegs bien dessinés, ont assez de limpidité pour favoriser la végétation des sphaignes, réunie à celle des joncs et autres herbes aquatiques. Sous un autre climat, ces anciens fonds de mer fussent demeurés à l'état de lagunes ou de marais salants; mais l'humidité de l'atmosphère en a peu à peu dessalé les eaux et la végétation terrestre s'en est emparée, donnant naissance à ces immenses marais tourbeux du nord du Hanovre et de l'Oldenbourg, dont un seul, celui de Bourtange, occupe une superficie de 1400 kilomètres carrés.
Telle est aussi l'origine des tourbières de la Hollande, divisées en hautes {hooge veenen) et basses (lage veenen). Ces dernières occupent le littoral et s'étendent sous les dunes; elles renferment des restes d'espèces végétales qui ont disparu de la contrée.
Les tourbières commencent, en Amérique, au nord de la Floride, dans les Carolines et la Virginie, où l'on voit les prairies tremblantes du sud se transformer graduellement en marais tourbeux, à mesure qu'en se rapprochant du nord on rencontre des climats plus froids. La première grande tourbière bien caractérisée est le marais sinistre {Dismcd swamp), qui s'étend sur la frontière de la Caroline du Nord et de la Virginie ; c'est une masse spongieuse de végé-
(1) Reclus, Nouvelle Géographie univei'selle, VI. p. 755.
tation» plus élevée de 3 mètres que les terres enviroimantes et au centre de laquelle se trouve un lac» le lac Drummond, dont Teau claire est colorée en rouge brun par le tannin des plantes.
Quant aux plaines ou toundras de la Sibérie, uniformément couvertes de mousses et si bien disposées, en apparence, pour la formation de la tourbe, la rigueur du climat et Tétat du sol constamment gelé empêchent le phénomène de s'y produire.
GMiflcneat ëes tourbières. — Nous venons de parler de la surélévation du Dismal swamp en son milieu ; c'est un phénomène habituel dans les tourbières de plaines. Ainsi les marais touii)eux de Dosen, près de Neumùnster en Uolstein, s'élèvent au centre de 8 à 10 mètres au-dessus des rives, de telle sorte que d'un bord» on n'aperçoit ni les maisons ni les arbres du bord opposé. Il y a des tourbières, en Lithuanie, dont le centre domine de 12 et même de 16 mètres le pays environnant. Ce gonflement est l'effet de la vigueur avec laquelle les sphaignes se sont développés au centre des marais, entraînant avec eux, pour ainsi dire, dans les airs, la nappe d'eau qui doit toujours en accompagner le pied. Mais en outre, à la suite de fortes pluies ou de fontes de neiges, il se produit dans ces marais une autre sorte de gonflement. Dans les tourbières de la Hamme, la masse spongieuse du sol, tremblante et flottante en toute saison, se soulève, au printemps, de 2 ou 5 mètres, avec les arbres et les cultures de sa surface (1), pendant que, par l'effet de la crue des rivières, toutes les terres basses voisines sont inondées. Alors se produit ce fait curieux que les tourbières, partout si dangereuses par leur mobilité, deviennent en cette saison, dans cette localité privilégiée, le refuge de l'homme et des animaux chassés par l'inondation qui couvre le terrain solide.
• Mais le plus souvent ces gonflements et ces débordements entraînent la perte des animaux sauvages qui fréquentent les tourbières. Leur corps, enfoui dans ces marécages, est parfois destiné à s'y conserver tout entier ; car les eaux tourbeuses sont antiseptiques et transforment la chair en adipocù:e ou gras des cadavres. Quant aux arbres qui croissent sur la tourbe, leurs troncs y demeurent, debout ou couchés, après avoir subi un mode de décomposition lente qui rend le bois plus compact en lui donnant une teinte d'un brun noirâtre avec l'apparence du lignite.
Tourbières des ▼allées. Néeesslié d*iui bassin perméable. — Les tourbières des vallées proprement dites, dont celles de la Somme nous offrent l'exemple le plus caractéristique, se forment dans des conditions très particulières, définies avec beaucoup de netteté par Belgrand(2). Il ne s'agit plus ici de vastes espaces comme ceux que la tourbe occupe en Irlande ou dans l'Allemagne du aNord, mais de tourbières très étroitement limitées, garnissant uniquement le
(1) J. G. Kohi, Dos schwimmende Land in Reclus, L Europe centrale, p. 724.
(2) Belgrand, La Seine, Éludes hydrologiquesy p. 10.
fond plat de vallées d'érosion et présentant, par Tabondance de leurs eaux, un contraste remarquable avec Tensemble de la contrée qui les environne.
La tourbe des vallées, dans nos latitudes, ne se forme pas par la décomposition des sphaignes. Les végétaux qui lui donnent naissance sont surtout des mousses du genre Hypnum et des cypéracées du genre Carex. Mais les conditions de croissance de ces espèces sont les mêmes que celles des sphaignes, c*e8t"à-dire qu^elles exigent une eau limpide et une température modérée. Or une eau limpide ne peut se rencontrer, dans une vallée, que si le cours d'eau est uniquement alimenté par des sources, c'est-à-dire si son bassin est constitué par des terrains perméables. Il faut de plus que la pente de la vallée soit très faible, sans quoi les eaux s'écouleraient trop rapidement pour pouvoir séjourner à droite et à gauche du lit de la rivière. Il faut enfin, pour que la tourbe garnisse un espace suffisant, que la largeur du fond plat de la vallée soit notablement supérieure à ce que réclament les besoins actuels du cours d'eau qui l'arrose.
Les deux premières conditions sont, d'ordinaire, satisfaites ensemble; car le plus souvent les terrains perméables, grâce aux fissures dont ils sont pourvus, permettent aux cours d'eau d'atteindre facilement, dans leur travail d'érosion, un niveau assez bas pour qu'il ne reste plus que la pente d'équilibre nécessaire à leur écoulement. Il est des cas néanmoins où cet accord ne se produit pas et telle est la raison pour laquelle il n'y a pas de tourbe dans les parties dures des terrains oolithiques de la Bourgogne, où les vallées sont étroites et à forte pente (1).
Au contraire, dans la vallée de la Somme, la pente est extrêmement faible et le cours d'eau est l'un des plus constants dans son régime qu'on puisse rencontrer, car le débit des crues n'est que de quatre fois celui d'étiage. Depuis sa source jusqu'à son embouchure, ce petit fleuve n'est alimenté que par des sources, c'est-à-dire par l'épanchement naturel d'une même nappe d'infiltration, contenue dans le terrain de craie blanche. De cette manière, tout le long de la vallée, au pied des versants crayeux qui l'enserrent, s'échappent une multitude de suintements limpides qui tendent à grossir le cours d'eau principal.
Si la vallée était étroite, le produit de ces suintements arriverait de suite dans le lit de la rivière; mais, avant d'y parvenir, il lui faut parcourir un très long espace, la vallée de la Somme ayant, par endroits, plus d'un kilomètre de largeur. En outre, ainsi qu'il a été expliqué dans un chapitre antérieur, le fond des vallées, dans les terrains complètement perméables, est plutôt convexe que plat et le cours d'eau principal a une tendance marquée à occuper le point le plus haut du thalweg. Par suite, les suintements latéraux ne peuvent s'écouler qu'en prenant une direction presque parallèle à celle de la rivière. Pour toutes ces raisons, le large fond de la vallée se trouve parcouru par une foule de filets d'eau limpides et sans vitesse. D'ailleurs, sauf le cas de trombes exceptionelles,
(1) Belgrand, La Seine, Études hydrologiquet, p. 10.
le régime même du cours d'eau exclut toute possibilité de crues violentes et limoneuses, capables de verser sur le lit msgeur des sédiments qui en détruiraient la végétation. Toutes les conditions qui peuvent favoriser la formation de la tourbe se trouvent donc réunies ; aussi la vallée de la Somme et celles de ses afDuents en sont-ellfes garnies sur une épaisseur qui atteint parfois huit métrés, l'eprésentant tout ce qui s'est formé depuis que la Somme a cessé d'être la rivière torrentielle qui roulait les cailloux de Saint-Acheul et de Menchecourt.
•HgiiM ém tome plat dies ▼aiié«s tonrfcevsea. — La limpidité des eaux à la faveur desquelles se développe la tourbe de la Somme est la conséquence de la nature perméable des roches crayeuses qui constituent presque tout son bassin. Quant à Texcès de dimension du lit majeur de la rivière, il ne peut résulter que de la rapidité avec laquelle le régime hydrographique actuel a succédé à celui de la période des grands cours d'eau. A l'époque où se déposaient les graviers, les sables et les limons qui occupent aujourd'hui tout le fond de la vallée, des ruisseaux torrentiels, produits par de fortes pluies, descendaient sur les versants, entraînant avec eux des cailloux et des limons, empruntés à l'argile à silex et aux cailloutis tertiaires dont tous les plateaux de la Picardie sont uniformément couverts. Alors, et quelle que fût sa pente, la Somme était un cours d'eau violent, charriant des matières solides et les étalant, dans ses crues, sur toute la largeur de son lit. Si la violence des pluies s'était atténuée par degrés, le cours d'eau, avant de rentrer dans ses limites actuelles, eût comblé son lit majeur avec du sable et du limon, en donnant à sa vallée un profil concave. Hais il a fallu que brusquement le ruissellement cessât de se produire. La rivière, n'étant plus désormais alimentée que par les sources qui se faisaient jour dans les fissures de la craie, est devenue tout d'un coup limpide et tranquille et, se trouvant en face d'un lit bien supérieur à ses besoins, elle a dû en opérer le comblement par de la tourbe. Ainsi, de môme que les tourbières de l'Irlande et des plaines de l'Allemagne se sont révélées à nous comme une conséquence de l'ancienne immersion du sol sous les glaciers ou sous la mer du Nord, de môme les tourbières de nos vallées nous apparaissent comme le résultat nécessaire du brusque changement climatérique qui a fait cesser les pluies dont s'alimentaient les grands cours d'eau des temps quaternaires.
Bxeiiipl«s dl« tourbières die ▼allées. Inflaenee die la eultnre. — La Champagne étant, plus encore que la Picardie, une région à sous-sol perméable, toutes ses vallées sont occupées par de la tourbe. Rien n'est plus curieux que le contraste de ces côtes crayeuses, d'où la terre végétale est absente et qui offrent l'image de la stérilité la plus absolue, avec les marais tourbeux dont le fond plat des principaux thalwegs est tapissé. Ce qui n'est pas moins étrange, c'est de voir des nappes d'eau considéral^les recouvrir un fond de craie, de gravier ou de sable. A peine si, au fond des tourbières, se présente une légère couche de vase, produit de la dernière inondation limoneuse du cours d'eau avant l'établissement définitif de son régime limpide.
La Juine et TEssonne, dont le bassin est en grande partie perméable, sont bordées par des tourbières ; mais TYonne n*en donne pas dans la traversée de la craie, parce que, avant d*y arriver, elle doit franchir, dans le Morvan, un massif imperméable qui fixe le régime des eaux pour ime grande longueur en aval.
La production de la tourbe peut-être complètement arrêtée par la création de rigoles propres à faciliter Técoulement des eaux ; c*est ce qui arrive dans la vallée de la Somme ; mais il sufQrait d'y cesser la culture pour que la nature reprît ses droits. Peut être cependant la tourbe ne se formerait-elle pas avec autant de rapidité qu*avant Toccupation du pays par des peuples agricoles, car le défrichement des forêts qui garnissaient autrefois les plateaux et les pentes, en même temps qu'il a introduit une cause de diminution dans l'humidité générale de la contrée, a rendu plus facile l'entrainement du sol par les pluies violentes. On a vu, de nos jours, le limon des plateaux de la Picardie descendre, par de fortes averses, jusque par dessus la tourbe des vallées. De même, en relevant la coupe du marais tourbeux de la Vanne, en aval de Chigy, Belgrand (1) a pu constater que le développement des tourbes est moins ample et moins bien assuré aujourd'hui qu'il ne l'était au début de la période actuelle. C'était le moment où, les plateaux de la Champagne s'étant sans doute garnis de bois et de broussailles, la rivière commençait à n'être plus qu'im filet d eau large de 11 mètres et débitant à peine 20 mètres cubes par seconde, elle qui, naguère, avait roulé du gravier dans ses crues sur toute la largeur d'un lit de 1160 mètres.
Tourbières de» haates vaUées. — 11 existe, dans les hautes vallées montagneuses, des marais tourbeux qui, tout en présentant les caractères généraux des tourbières des vallées, portent néanmoins, à un degré marqué, l'empreinte de l'action glaciaire. De ce nombre sont les tourbières du Jura neuchàtelois et notamment celle de la vallée des Ponts (à 1000"» d'altitude), celles des Noiraigues dans le Val Travers (720") et de la Brévine (1030"). Toutes occupent le fond de vallées longitudinales offrant, comme c'est im.cas très fréquent dans le Jura, la forme de cuvettes allongées, terminées par deux cols qui s'opposent à l'écoulement des eaux. Ces dernières profitent alors des fissures du terrain, où domine le calcaire et s'échappent sur les bords du baiTage par des creux ou empo^ $ieux (2), pour reparaître dans une vallée inférieure.
M. Ch. Martins a remarqué que le fond de ces tourbières est toujours tapissé d'une argile identique avec la boue glaciaire et, conune les indices de moraines ne manquent pas dans les barrages terminaux, il en concluait que ces tourbières devaient leur origine à la stagnation des eaux sur le dépôt imperméable que les anciens glaciei*s ont abandomié. Nous croyons néanmoins que l'argile n'intervient pas là comme cause efficiente et que, si la tourbe se développe dans ces conditions, c'est parce que, le fond plat propre à \^ recevoir ayant été préparé par le séjour de la glace, la fraîcheur du climat, aidée par la perméabilité générale
(1) La Seîhe, Éludes hydrologiques, p. 15.
(2) Martins, Mémoires de V Académie de Montpellier, VUI, p. 1.
des calcaires jurassiques, donne naissance à des suintements limpides, tout à fait propices au développement des mousses tourbeuses. Tout au plus pourrait-on dire que la couche de vase empêche Teau de s'échapper dans les fissures du terrain sous-jacent ; mais sa présence n*est pas indispensable et là où vient affleurer la nappe d'infiltration d'un terrain perméable, il faut bien qu'elle se répande au dehors en se couvrant d'une végétation aquatique en rapport avec le climat.
La composition de la flore des tourbières du Jura mérite d'être notée ; on y compte, en fait de plantes herbacées, deux espèces caractéristiques, Scirpus cctspitosus et Saxifraga hircuUa, associées à trois Carex. Mais ce sont les mousses qui dominent. Elles sont représentées par 6 Sphagnum, 13 Hypnvm et 31 mousses diverses. On peut encore mentionner 9 espèces de Lichens. La prépondérance du genre Hypnum concorde bien avec ce que nous savons de ses préférences pour les régions calcaires. Ce qu'il y a de plus frappant dans l'ensemble de cette flore, selon M. Ch. Maintins, c'est son caractère Scandinave nettement accusé et ce trait lui est commim avec les flores de toutes les tourbières des hautes régions, depuis les Cévennes jusqu'à la Laponie. Ainsi se confirme l'étroite liaison des tourbières de hautes vallées avec les anciens phénomènes glaciaires ; ces derniers auraient donc préparé à la fois les bassins destinés à recevoir la tourbe et la flore qui devait s'y développer.
TmwMéres die forêts et die bols flottés. — L'identité de composition que nous avons reconnue entre le tissu cellulaire des sphaignes et la fibre ligneuse du -bois nous avertit qu'un produit de même composition, sinon de même texture que la tourbe, pourra prendre naissance toutes les fois que la décomposition de végétaux quelconques aura lieu à l'abri de l'air. Cette circonstance se réalise quand la destruction d'une forêt a entraîné comme conséquence la stagnation des eaux au milieu des troncs d'arbres et des débris accumulés. Des phénomènes de ce genre ont été fréquents dans le nord de l'Europe. Ainsi le marais tourbeux de Lochbronn, dans le Rossshire, est attribué à la desti*uction d'une forêt par un ouragan, survenu dans le dix-septième siècle. La transformation des débris aurait été si rapide que, moins de cinquante ans après la catastrophe, les habitants du pays venaient déjà y chercher de la tourbe.
Dans les forêts vierges, on rencontre fréquemment des parties tourbeuses, dues à l'arrêt des eaux devant des encombrements d'arbres abattus par les tempêtes ou tombés de vétusté. Dans ce cas, la tourbe se forme surtout aux dépens des écorces, c'est-^-dire qu'elle est immédiatement plus riche en carbone que celle qui provient des mousses.
Les bois flottés,' arrachés aux rives du Mississipi et de ses affluents, viennent former, près de Tembouchure de cette rivière, des radeaux qui, recouverts de vase et préservés de l'altération à l'air, finissent par donner naissance à des couches de troncs fossiles, mélangés de terre.
Quelquefois les bois charriés par de grands fleuves arrivent dans des lacs ; c'est ce qui se produit à l'embouchure de la rivière Hackenzie dans le lac de
M LirPARIKT, TRAITt DE CéOLMIE. 22
l'Esclave ; ils s'y accumulent et se transforment en îles, d'abord flottantes, que le développement des saules nains finit par rendre stables. En se décomposant lentement par dessous, les bois flottés y donnent naissance à une tourbe fibreuse.
Bésiuné des tourMéres. — En résumé, la toiurbe, qu'elle résulte du développement régulier des mousses et des joncs, ou de l'accumulation fortuite de débris végétaux sous l'eau, peut-être considérée comme une aUuvion végétale^ par laquelle le monde organique s'emploie à combler toutes les dépressions où le travail naturel de la sédimentation mécanique n'aurait pas pu s'accomplir. Si l'on compare l'étendue des tourbières et l'épaisseur des dépôts qu'elles ont formés dans la zone tempérée avec les éléments de même nature qui servent à définir l'œuvre d'alluvionnement des cours d'eau, on trouvera sans doute que, dans ce travail de comblement, l'activité physiologique ne s'est pas montrée inférieure à l'activité mécanique.
Avant de quitter ce sujet, il nous parait opportun de prémunir ceux qui se sentiraient tentés d'établir une assimilation complète entre les conditions de production de la tourbe et celles qui ont dû présider à la formation de la houille. Sans doute nous verrons plus tard que ce précieux combustible provient, comme la tourbe, de végétaux terrestres, dont la décomposition s'est opérée à l'abri de l'air; mais, d'une part, la végétation de l'époque houillère ne ressemblait en rien à celle de nos jours, ce qui ne pouvait manquer d'influer grandement sur la nature du produit et, d'autre part, c'est dans un milieu tout différent que la décomposition s'est accomplie. En effet, tandis que la tourbe se forme surtout dans la zone arctique et dans les latitudes tempérées froides, l'étude de la période carbonifère nous apprendra que la houille a pris naissance à une époque où la terre entière jouissait d'un climat uniformément tropical. Cela seul doit suffire pour empêcher toute identification.
Cette obsei'vation, nous le reconnaissons, pourra sembler prématui*ée et, pour la formuler, nous aurions pu attendre que le développement logique de notre exposition nous eût conduits jusqu'aux temps carbonifères ; mais trop de gens sont portés à cliercher dans le présent l'exacte copie du passé pour que nous n'ayons pas cini nécessaire de prévenir, dès le début, une assimilation qui pouvait se présenter tout naturellement à l'esprit.
Ce qui, peut-être, dans la nature actuelle, offre le plus d'analogie avec les conditions probables de l'époque carbonifère, c'est le phénomène qui se produit ëans les marais des bords du Mississipi. Ces marais, établis sur les alluvions du fleuve, à mesure de leur dépôt, sont rapidement envahis par une épaisse végétation de plantes herbacées et de roseaux. Bientôt, quand le soi s'est un peu consolidé, apparaissent les cyprès, précédant les chênes verts. De temps en temps, les alluvions des grandes crues viennent noyer les débris de ces arbres sous un manteau de vase et préparent ainsi la formation de combustible fossile. Des sondages pratiqués dans le delta du fleuve ont fait connaître que, sur une épaisseur de 900 mètres, ces alternatives de trois végétations successives, roseaux, cyprès
€t chênes, se répètent jusqu'à dix fois au milieu des alluvions, attestant ainsi raffaissement ou tout au moins le tassement séculaire de cette région.