EMPOISONNEMENT PAR L'ACIDE CYANBYDRIOUE
(prussique).
L'acide cyanhj^drique de Guy-Lussac est avec la nicotine et la cicutine le plus actif des poisons connus. L'acide étendu, dit médicinal, agit de la même manière, mais à dose dix fois plus forte environ ; il agit plus viie et avec plus d'intensité lorsqu'il a été dissous dans l'éther ou dans l'alcool. Exposé à l'air, et même quelquefois lorsqu'il est renfermé avec soin, il perd rapidement
ses propriétés et se transforme en une matière noire mal déterminée.
Il agit SQr les animaux de toutes les classes, mais principalement sur ceux dont le système nerveux est le plus développé ; il est absorbé , soit qu'on l'introduise par l'estomac ou sous la peau dénudée ; cependant il n'agit pas lorsqu'on le dépose sur les nerfs, la dure mère et tous les organes blancs. D'ailleurs, l'intensité de son action peut varier selon un grand nombre de causes.
Sy7nptômes. Les symptômes produits par l'acide cyanhydrique sont tellement importants que nous devons les décrire avec soin. On peut les diviser en trois périodes :
l'^ période. Elle est très-courte : tête lourde ; vertiges, démarche vacillante, respiration difficile, battements du cœur plus forts.
2e période. Convulsions, renversement de la tête en arrière, roideur tétanique, insensibilité générale; souvent, pendant cette période, il y a émission involontaire d'urine ou de matières fécales.
3» période. L'insensibilité persiste, coma profond, grand relâchement musculaire, immobilité complète, respiration pénible. Cette période , qui est très-longue , se termine par la mort ; cependant elle est quelquefois interrompue par de nouveaux accès tétaniques de peu de durée; enfin, dans certains cas, on remarque des douleurs épigastriques.
Lésions du tissu. Lorsque l'acide cyanhydrique tue promptement, il n'enflamme pas les parties avec lesquelles il a été mis en contact ; si le contraire a lieu , c'est que l'acide n'était pas pur : la contractilité musculaire est anéantie, le système sanguin est gorgé d'un sang noir, huileux, épais ; les veinules du cerveau peuvent être légèrement injectées, mais il n'?/ a jamais des caillots de sang ni hémorrhagie cérébrale : ce qui distingue essentiellement cet empoisonnement de l'hémorrhagie cérébrale proprement dite.
Traitement de C empoisonnement par Cacide cyanhydrique.
Plusieurs contre-poisons ont été proposés : l'ammoniaque, Pinfusion concentrée de café, l'essence de térébenthine, la saignée, les affusions d'eau froide sur la tête, les inspirations de chlore; enfin, dans ces derniers temps, on a indiqué le carbonate ferroso-ferrique hydraté.
Ammoniaque. L'inspiration de l'eau légèrement ammoniacale , peut guérir l'empoisonnement par l'acide cyanhydrique en sti-
mulant le système nerveux ; mais il faut que ce contre-poison soit employé de bonne heure. Il faut aussi s'abstenir de l'ammoniaque liquide ordinaire, qui déterminerait une vive inflammation, on se sert d'un mélange d'eau et d'ammoniaque.
Infusion de café. Elle n'est d'aucun secours, et doit être abandonnée.
Essence de térébenthine. Inspirée ou introduite dans l'estomac n'amène aucun résultat, etc.
Saignée, Elle a été préconisés par Hume. Les expériences d'Orfila prouvent que la saignée n'a pas d'action sensible ; elie peut cependant diminuer la congestion cérébrale.
Affusion d'eau froide. Ces affusions sont pratiquées le long du rachis et principalement sur les vertèbres cervicales ; elles agissent très-bien et peuvent sufiSre pour amener une prompte guérison.
Chlore. Les inspirations d'eau, légèrement chlorée, ou celles faites avec la compresse chloro-vinaigrée de M. Mialhe, empêchent l'action de l'acide cyanhydrique, probablement en le décomposant et en s'emparant de son hydrogène. La compresse chloro-vinaigrée dont nous venons de parler se prépare en répandant une légère couche de chlorure de chaux sec sur une serviette. Pliant celle-ci sous forme de cravate et l'arrosant avec de l'eau vinaigrée, il se dégage du chlore peu à peu, et on le fait inspirer par la bouche et par le nez.
Carbonate ferroso-ferrique hydraté. Ce produit s'obtient en précipitant un mélange de sulfate de protoxyde et de sulfate de peroxyde de fer à proportions égales; par du carbonate de soude , il se fait un précipité brunâtre, qui est un mélange de carbonate de protoxyde et de carbonate de peroxyde de fer hydraté. C'est ce magma que M. Smith conseille d'employer : il ne vaut pas, à beaucoup près, le chlore et les affusions d'eau. D'ailleurs, comme il se peroxyde rapidement à l'air, il faut le préparer au moment du besoin, et l'on perd alors un temps précieux.
Marche à suivre dans le traitement. Si le poison a été administré par l'estomac , on se hâtera d'administrer un vomitif ou un lavement purgatif si les secours arrivaient tard, puis on fera inspirer de Peau chlorée ou de l'eau ammoniacale (une partie d'ammoniaque sur 12 parties d'eau). Le chlore vaut mieux. On insistera sur ces inspirations; on fera des affusions d'eau froide le long de la colonne vertébrale, et on placera une vessie de glace sur la tête; plus tard , on combattra les symptômes de congestion cérébrale par les saignées ou par les sangsues placées derrière les oreilles.
ABREGE DE TOXICOLOGIE. m
Recherches médico-légales. Lorsque l'acide cyanhydrique est pur etanhydi-e, il se présente, sous la forme d'un liquide à la température ordinaire, incolore, d'une odeur forte, rappelant celle des amandes amères, d'une saveur acre, chaude, excitant la toux; il rougit peu le tournesol, bout à 25°; il se décompose rapidement, il s'enflamme à l'approche d'un corps en combustion, il est soluble dans l'eau, et constitue V acide médicinal: il présente les mêmes caractères physiques que l'acide concentré, si ce n'est qu'ils sont moins intenses. Aussi , quand on le verse sur du papier, il ne se congèle pas comme le fait l'acide anhydre; il n'est pas non plus inflammable; mais si on le distille, le produit recueilli, étant condensé, peut être enflammé. L'acide cyanhydrique pwr ou étendu précipite l'azotate d'argent en blanc. Le cyanure d'argent formé est blanc, cailleboté, insoluble dans l'eau et l'acide azotique froid, mais se dissolvant facilement dans V acide azotique bouillant et dB,ns V ammoniaque. Ce précipité, lavé et séché avec soin, étant chauffé dans un tube à la lampe , est décomposé en argent métallique et en cyanogène, qui brûle lorsqu'on l'enflamme avec une coloration pourpre, et qui est absorbable par la potasse; mais si le cyanure d'argent a été mal séché, il ne produit pas de cyanogène.
Au lieu de décomposer le cyanure d'argent par la chaleur, M. 0. Henry propose de faire bouillir le cyanure d'argent avec du chlorure de sodium et une très-petite quantité d'eau distillée; il se forme du chlorure d'argent et du cyanure de sodium ; mais il faut avoir le soin de ne pas mettre un excès de chlorure de sodium, et de faire bouillir pendant un temps suffisant. On laisse alors refroidir la liqueur et on filtre; on ajoute alors au liquide une petite quantité d'oxyde de fer hydraté verdâtre récemment préparé (protoxyde mêlé de sesquioxyde), on chauffe un peu, on filtre; il se forme alors du cyanure jaune de potassium et de fer, qui , traité par le sulfate de sesquioxyde de fer, donne un beau précipité bleu de cyanure double de fer, bleu de Prusse.
M. Lassaigne préfère décomposer dans un très-petit tube le cyanure d'argent par du potassium : il se forme du cyanure de potassium qui, traité par le sulfate ferroso-ferrique , donne un beau précipité bleu de Prusse.
Les sels de fer ne sont pas précipités par l'acide cyanhydrique ; mais si on ajoute un peu de potasse au mélange de sulfate de protoxyde et de sulfate de sesquioxyde de fer, alors l'acide cyanhydrique produira le précipité bleu de Prusse. Cependant, si on ajoute un petit excès de poiasse, ce qui est le cas le plus commun , le précipité, au lieu d'être bleu , sera verdâtre ou rougeâtre, parce qui sera mêlé de protoxyde et de sesquioxyde de fer ; d'ailleurs, cette réaction de l'acide cyanhydrique sur les sels de fer n'a pas une grande valeur, et ne vaut pas, à beaucoup près, celle qu'exerce le même acide sur le nitrate d'argent.
us ABREGE DE TOXICOLOGIE.
Dans un grand nombre de circonstances, surtout lorsqu'on distille des matières animales putrifiées, on obtient du carbonate d'ammoniaque qui précipite également en bleu les sels ferrosoferriques ; la potasse elle-même produit un précipité bleuâtre dans les mêmes sels ; mais ces précipités sont solubles dans l'acide chlorhydrique, tandis que le bleu de Prusse ne s'y dissout pas ; il ne faut jamais omettre cette réaction qui distingue le cyanure ferrosoferrique (bleu de Prusse) du carbonate et de l'oxyde ferroso-ferrique.
M. Liebig a proposé un procédé fort simple pour constater la présence de l'acide cyanhydrique ; il consiste à placer la matière suspecte dans un flacon ûit cot droit, à large ouverture; sur celle-ci on renverse une petite capsule, et mieux, un verre de montre dans lequel on a mis une goutte de sulfhydrate d'ammoniaque. Le flacon étant plongé dans de l'eau à 35% l'acide cyanhydrique contenu dans la matière se dégage et vient frapper le sulfhydrate d'ammoniaque et le transforme en siilfo- cyanure d'ammonium qui colore en beau rouge les persels de fer, tandis que le sulfhydrate d'ammoniaque les précipite en noir; il peut arriver qu'on obtienne à la fois un précipité de sulfure noir de fer et une coloration rouge de sulfo-cyanure de fer : dans ce cas on ajoute une goutte d'acide-chlorhydrique qui dissout le sulfure de fer ; on voit mieux alors la belle coloration rouge de sang du sulfo-cyanure de fer.
MM. 0. Henry fils et Humbert cherchent à obtenir du cyanure d'argent par le procédé que nous avons indiqué ; celui-ci placé dans un tube effilé avec un petit cristal d'iode, on met par-dessus quelques fragments de chaux vive et l'on chauff'e légèrement; on obtient ainsi de belles paillettes blanches d'iodure de cyanogène , que l'on conserve dans le tube scellé à la lampe.
L'acyde cyanhydrique ne précipite pas non plus le sulfate de bioxyde de cuivre; mais, par l'addition de la potasse, on obtient un précipité dont la nuance varie du vert pomme au vert jaunâtre, suivant que les dissolutions sont concentrées ou affaiblies, suivant aussi que l'on aura ajouté plus ou moins de potasse.
S'il s'agissait de reconnaître la présence de l'acide cyanhydrique mélangé à des matières organiques, des vomissements, ou autres, il suffirait de soumettre ces matières à la distillation , en ajoutant de l'eau distillée de temps en temps, et on traiterait le produit de la distillation par l'azotate d'argent: le cyanure d'argent obtenu serait reconnu par les moyens déjà indiqués. S'il s'agissait de déterminer la proportion d'acide cyanhydrique renfermé dans une liqueur, au lieu de distiller, il vaut mieux traiter par le nitrate d'argent, après s'être assuré toutefois que la liqueur ne contient pas de chlorure ou de l'acide chlorhydrique ; le cyanure d'argent formé serait lavé , séché et pesé avec soin. Le cinquième du poids de ce cyanure représenterait exactement la
quantité d'acide cyanhydrique anhydre que contiendrait la liqueur soumise à l'analyse.
Avant de soumettre ces matières à l'analyse, il est important de les flairer, pour savoir si elles n'exhalent pas l'odeur d'acide cyanhydrique. Ce caractère, bien constaté, est de la plus haute importance.
JNous ajouterons en terminant qu'il ne suffit pas de constater la présence de l'acide cyanhydrique dans des matières vomies, dans le canal digestif, ou dans le foie d'un individu que l'on soupçonne être empoisonné par cet acide, pour assurer que l'empoisonnement a eu réellement lieu. En effet, il se développe quelquefois, chez l'homme sain ou malade, de l'acide cyanhydrique. Il n'est pas d'ailleurs prouvé qu'il ne s'en forme pas pendant la putréfaction des matières azotées. Enfin, il pourrait se faire que l'acide cyanhydrique eût été ajouté après la mort.