HISTORIQUE. — ORIGINE ET APPLICATION DE LA MÉTHODE
La nature de nos travaux sur laspiration nous a conduit à élargir le cercle des opérations dites médicales, et nous avons dû empiéter sur le domaine chirurgical pour placer sur un même terrain le traitement de tous les liquides pathologiques.
Certaines opérations qui étaient, il y a quelques années, Tapanage presque exclusif de la chirurgie sont devenues, par leur extrême simplicité, du domaine de la médecine ; la piqûre de la vessie, dans la rétention d'urine, et l'extraction des épanchements articulaires sont aujourd'hui aussi faciles à pratiquer que l'aspiration du liquide de la péricardite ou de la pleurésie, et
il n'est pas jusqu'aux hernies étranglées qui ne puissent être réduites, par les procédés nouveaux, entre les mains du médecin le moins versé dans Fart chirurgical. Toutefois, l'aspiration appliquée au traitement de la hernie étranglée est une opération plus compliquée que la simple ponction de la poitrine. Aussi est-il utile de l'étudier dans chacun de ses détails, d'en établir les indications et les contre-indications, d'en discuter l'opportunité, les avantages et les inconvénients, afin de simplifier et de vulgariser l'usage d'une méthode qui nous rend de réels services.
L'application de ï aspiration à l'étranglement herniaire est de date récente. Je crois avoir été le premier à indiquer ce procédé comme moyen de réduction des hernies étranglées ; c'est du moins ce qui a été établi dans les thèses inaugurales de MM. Autun\ Lecerf ^ Brun-Buisson^; et dernièrement M. Dubreuil, dans une des séances de la Société de chirurgie^, me faisait l'honneur de m'attribuer l'initiative de cette opération. Quand je préseWai à l'Académie de médecine (séance du 2 novembre 1869) l'aspirateur et l'aspiration, j'eus le soin d'établir que cette méthode, au nombre de ses attributions multiples, « est destinée à expulser les gaz qui s'accumulent en si grande quantité dans les occlusions intestinales et qui deviennent, dans d'autres
* Du traitement de la hernie étranglée par aspira tion^ par M. Autun. (Thèse de doctorat, Paris, 4871.)
* Du traitement de V étranglement herniaire, par M. Lecerf. (Thèse de doctorat, Paris, 1872.)
' Du traitement de la hernie étranglée par aspiration, (Thèse de Paris, Brun-Buisson, 1872.)
* Gazette des hôpitaux, n® 93, 1872.
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circonstances, un des obstacles à la réduction de certaines hernies. »
Je conseillai donc d'aspirer, au moyen d'une aiguille armée du vide préalable, les hernies étranglées, bien convaincu que les liquides et les gaz accumulés dans Tanse herniée sont le plus souvent la seule cause qui s'oppose à la réduction. Cette idée de ponctionner l'intestin n'était pas absolument nouvelle, il s'en faut, puisque dès Tannée 1612 Pingray en avait parlé dans son Épitome prœceptorum medic, chirurgise \
Mérat nous raconte que A. Paré avait plusieurs fois retiré de bons effet de la piqûre intestinale faite au moyen d'une aiguille.
Pierre Low, Garengeot, Sharp, van Swieten avaient eu la même idée ; plus récemment, M. Giraldès avait parlé de la ponction du sac d'abord, et ensuite de l'intestin, pour faciliter la réduction, et bien des chirurgiens, dans des cas difficiles, ayant piqué l'intestin mis à nu, n'avaient pas eu à se plaindre de ce procédé.
Mais une telle pratique n'avait en somme qu'une valeur bien minime, puisqu'elle n'était nulle part usitée et qu'on ne la trouve recommandée dans aucun ouvrage classique. Cette opération, qu'on avait entrevue à différentes époques, mais qu'on n'avait pas résolue, était restée comme tant d'autres à l'état de théorie ou de projet, parce qu'on manquait de moyens d'exécution, et l'idée de plonger un trocart au milieu de la tumeur herniaire
ï « Si vero intestiniun vento valde inflatum ac referum esset uttiusqae dun taxât Hâtas impediret quo minus reponi possel, ACUPUNOENDUM tuzic esset ut fïatui via pateret idque citrà periculum. » (Chapitre consacré au traitement des hernies étranglées.)
avait été si peu adoptée que M. Nélaton la rejette formellement dans le dilemme suivant : « De deux choses lune : ou l'ouverture sera très-petite, alors il ne sortira rien ; ou elle sera plus grande, on s'exposera alors après la réduction à un épanchement dans la cavité abdominale. » Ces paroles, qui condamnaient la ponction de l'intestin, seraient une réponse suffisante à opposer à ceux qui prétendent que Taspirateur était déjà connu lors de ma présentation à l'académie ; elles prouvent de plus qu'il existait en chirurgie une lacune dont on avait conscience, mais qu'on n'avait pas encore comblée, et l'on était souvent passé à côté de l'aspiration sans la découvrir.
L'usage des trocarts capillaires dans les traitements de la hernie étranglée était donc énergiquement repoussé, parce qu'on en comprenait les inconvénients et l'inutilité, tandis que l'aspiration, telle que nous la proposions, avait un côté nouveau et pratique : elle mettait à notre service une aiffuille armée du vide préalable ; elle nous permettait, avec chance de succès, de traverser lentement les tissus et d'aspirer à couvert, par une piqûre autrement fine que celle du trocart explorateur, tout ce que l'aiguille rencontrerait sur son passage : liquides du sac, liquides et gaz de l'intestin. Je ne parlais encore que par induction, je ne voulais pas invoquer des expériences que j'avais entreprises sur des animaux et qui me paraissaient sans valeur, mais j'attendais les faits pathologiques qui ne devaient par tarder à donner raison aux idées que je venais d'avancer.
En effet, M. Duplouy (de Rochefort) et M. Dolbeau publièrent chacun une observation décisive suivie de succès ; c'était la meilleure réponse à donner aux diverses
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objections qu'on avait élevées. Dès lors, l'innocuité de ce procédé opératoire était établie, et la réduction des hernies par aspiration devenait un fait acquis et démontré. Le malade de M. Duplouy était un vieillard de 82" ans atteint d'une hernie inguinale étranglée ; après plusieurs tentatives infructueuses de taxis, l'aspiration fut pratiquée, la hernie réduite, et le malade guérit rapidement. L'opération fut faite, le 3 août 1870, à l'hôpital de Rochefort, et je reçus de M. Duplouy une lettre à ce sujet; mais l'observation ne put être publiée que le 7 juillet 1871, c'est-à-dire-trois mois après une communication de M. Dolbeau à la Société de chirurgie, séance du 5 avril 1871. Dans cette communication si intéressante à divers titres, M. Dolbeau, qui ignorait l'observation encore inédite de M. Duplouy, parlait d'un malade opéré par aspiration, dans son service à l'hôpital Beaujon, et demandait la généralisation de ce procédé dans l'étranglement herniaire. Je relate ces faits et ces dates en détail et avec une scrupuleuse exactitude, afin de laisser au côté historique de cette question toute son impartialité.
Depuis cette époque, des observations nombreuses ont été publiées ; mais, bien que la route soit tracée, cette opération nouvelle est encore dans le vague et dans l'indécision, les divers temps n'en sont pas nettement délimités, et je désire profiter des matériaux déjà nombreux que nous possédons, pour fixer d'une façon plus certaine l'état de la question.
Cette étude comprendra trois points principaux : 1° La piqûre aspiratrice de l'intestin dans la hernie étranglée est-elle inoffensive? N'est-elle pas de nature à provoquer des accidents ou à compromettre le succès
(les autres moyens curatifs ultérieurs, et quelle est sa valeur comme procédé thérapeutique?
2" Dans quel cas et à quel moment doit-on pratiquer l'aspiration d'une hernie étranglée ?
3® Quel en est le manuel opératoire ?
Telles sont les questions auxquelles nous aurons successivement à répondre.
ARTICLE II
DE l'innocuité de LA PONCTION ET DE l'aSPIRATION DANS LA
La piqûre de Tintestin hernie est-elle inoffensive, dangereuse ou nuisible? Celte question est trop importante pour n'être pas discutée longuement, elle suffirait seule à faire accepter ou rejeter l'opération que nous proposons. Il est évident que si l'on peut impunément tenter la réduction des hernies par aspiration, sans déterminer d'accidents consécutifs, sans nuire au taxis, sans compromettre la kélotomie, l'aspiration deviendra forcément l'auxiliaire le plus direct et le plus simple de la réduction dans l'étranglement herniaire. Il n'y aura, pour ainsi dire, plus de taxis sans aspiration préalable, car il est évident pour tous qu'il est plus aisé de réduire une anse intestinale vide et flasque, qu'une tumeur distendue par des liquides et par des gaz. Mais si la piqûre de l'anse herniée entraine des ulcérations consécutives si elle provoque des accidents de péritonite, si elle nous expose à réduire un intestin perforé, si elle n'est qu'un moyen inefficace de réduction, je ne
vois aucune nécessité à substituer ce procédé à ceux que la chirurgie avait déjà à son service.
Nous devons par conséquent discuter cette question sans nous laisser entraîner par l'attrait de la nouveauté, mais aussi sans regret pour les traditions du passé. Les théories ne sont que d'un faible secours en pareille matière ; les expérimentations physiologiques que j'ai tentées ne m'ont donné aucun résultat satisfaisant, car il n'est pas possible de reproduire sur les animaux une hernie étranglée dans toutes ses conditions ; il faut donc s'en tenir à l'examen des faits pathologiques, et de leur analyse surgiront les conclusions.
J'ai recueilli trente observations d'étranglement herniaire traité par aspiration; mais trois de ces observations ne doivent pas rentrer dans notre statistique, puisque la ponction du sac a seule été faite, et nullement la ponction de l'intestin; ce qui réduit nos observations à vingt-sept, que je divise pour la facilité de notre étude en trois catégories :
Dans la première catégorie figurent les hernies ayant résisté au taxis et guéries par F aspiration seule, sans le secours de la kélotomie ;
Dans la seconde catégorie, je place les hernies pour lesquelles l'aspiration n'a pas été suffisante, mais qui ontiguéri par la kélotomie pratiquée ultérieurement ;
Dans la troisième catégorie se trouvent les insuccès, c'est-à-dire les malades ayant succombé aux accidents de la kélotomie, l'aspiration n'ayant pas suffi à provoquer la réduction.
C'est l'examen de ces vingt-sept observations qui nous fournira les éléments nécessaires pour juger F innocuité de l'aspiration dans la hernie étranglée.