CINQUIÈME PARTIE
DES ASPIRATEURS
ARTICLE PREMIER
HISTORIQUE. — IDÉE GENERALE DE l'ASPIRATEUR.
Qu est-ce qu'un aspirateur? C'est une machine pneumatique de forme et de dimension variables, dont le but est de retirer, au moyen de fines aiguilles creuses introduites dans les tissus, les liquides morbides épanchés et collectés dans les organes, dans les cavités séreuses et dans les différentes régions de l'économie.
Le côté historique de cette question, la naissance et l'origine de l'aspirateur, ont été abordés et discutés au début de cet ouvrage \ assez longuement pour qu'il nous paraisse inutile d'y insister, nous aurions désiré écarter de cette étude toute question personnelle, mais nous avons été forcément conduit sur ce terrain par les attaques un peu vives auxquelles nous avons été exposé, et nous avons alors entrepris, au sujet de la question de priorité, une enquête scientifique qui nous a conduit à admettre qu'avant notre présentation à
' Voyez page 3 et suivantes.
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rAcadémie de médecine, séance du 2 novembre 1869, il n'existait ni aspirateur ni méthode d'aspiration.
Si l'on n'avait pas résolu plus tôt le problème, ce n'est pas faute d'en avoir cherché la solution, car depuis Galien qui paraît avoir imaginé le premier pyulque, jusqu'à nos jours, on avait inventé par douzaines des instruments dont je passe sous silence la fastidieuse énumération, et dont le but était l'extraction des liquides morbides. Mais les inventeurs tournaient sans en sortir dans le même cercle, ils se contentaient de modifier les pyulques et les seringues, instruments à vide successif et imparfait y sans voir que des changements qui ne portaient que sur la forme ou sur le nom des appareils, ne faisaient nullement avancer la thérapeutique des liquides morbides.
La raison de cette infériorité est aisée à comprendre : le vide obtenu par ces instruments étant un vide successif et très-imparfait \ n'aspirant que trèsdifficilement les liquides morbides, il en résultait que les trocarts destinés à laisser passer ces liquides, devaient avoir forcément des dimensions relativement volumineuses qui les rendaient impropres à être introduits dans les organes délicats. Ainsi, trocart volumineux et aspiration très-imparfaite, l'un entraînant l'autre, tel était le vice héréditaire des instruments qu'on avait de tout temps appliqués à l'extraction des liquides, depuis le pyulque de Galien jusqu'au ballon de Laugier, jusqu'au trocart de M. Van den Gorput, jusqu'à la seringue de M. Guérin.
1 Voyez l'étude sur le vide successif et sur le vide préalable, page 12 et suivantes.
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Voilà pourquoi ces instruments et tous ceux qui leur ressemblent (ils sont nombreux), n'étaient pas des aspirateurs, voilà pourquoi, entachés des mêmes défauts et n'offrant ni l'innocuité de la ponction, ni des conditions suffisantes d'aspiration, ils étaient successivement tombés dans un oubli bien mérité, et la médecine ne possédait encore aucun instrument qu'on pût appliquer efficacement à l'extraction des liquides morbides au moment où nous avons fait connaître le premier appareil aspirateur. A défaut d'autres preuves, les lignes écrites par des hommes tels que Trousseau et M. Nélaton suffiraient à attester ce que j'avance : Trousseau, dans un cas de péricardite, venait de pratiquer la paracentèse du péricarde ; le liquide s'écoulait mal et en bavant, comme c'était l'usage dans cette opération, l'idée lui vint alors, d'introduire dans la cavité péricardique une sonde destinée à favoriser l'écoulement du liquide, et à l'extrémité de cette sonde, il appliqua une seringue, espérant arriver par ce moyen à un meilleur résultat. Mais le procédé fut si insuffisant et ces tentatives eurent, cette fois comme bien d'autres, si peu de succès^ que Trousseau se hâte d'ajouter :
« Il est sans profit d'essayer des diverses manœuvres qu'on a conseillées pour hâter l'évacuation du liquide, r usage des pompes aspirantes n'étant d'aucun secours et compliquant dune manière fâcheuse l'appareil opératoire \ »
Cette citation nous dit assez où en était l'aspiration il y a quelques années ; où donc étaient à cette époque
* Clinique médicale de rUôtel-Dien, paracentèse du péricarde 186, t. II, p. 26.
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les prétendus instruments aspirateurs? S'ils avaient existé comme on a bien voulu Tavancer, Trousseau les eût-il méconnus ou les eût-il négligés, lui, homme de progrès, et toujours prêt à protéger les innovations scientifiques ?
M. Nélaton, dans son traité de pathologie, discutant le traitement de la hernie étranglée , et parlant des tentatives qui ont été faites à plusieurs reprises, dans Je but de ponctionner Tintestin pour le débarrasser de ses liquides et de ses gaz, repousse cette manœuvre opératoire et la condamne dans le dilemme suivant ; « De deux choses Tune, dit-il, ou Touverture de l'intestin sera très-petite, alors il ne sortira rien, ou elle sera plus grande, on s'exposera alors, après la réduction, à un épanchement dans la cavité abdominale. » . Or, si Taspirateur avait existé, et si l'aspiration avait été connue il y a quelques années, au moment où ces lignes ont été écrites, peut-on supposer que M. Nélaton •n'eut pas mis en usage une méthode qui bientôt après, -devait donner de si brillants résultats dans le traitement de la hernie étranglée?
Il est inutile d'accumuler un plus grand nombre de ; preuves <3n faveur de l'origine certaine des aspirateurs. L'idée d'aspirer les liquides morbides existait depuis bien des siècles, cela est banal à force d'être vrai, on .rencontre cette idée à chaque instant dans l'histoire de la médecine, mais elle était restée dans le vague et Mans r indécision^ à Vétat de théorie ou de projet, parce qu elle manquait de .moyens d'exécution, et elle n'est devenue méthode médico-chirurgicale que le jour où l'aspirateur a été connu.
A ce moment, le diagnostic et le traitement des li-
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guides morbides sont entrés dans une phase toute nouvelle. L'aspirateur était basé sur des principes qui le différenciaient totalement des instruments qui l'avaient précédé, la force d'aspiration, si imparfaite dans les pyulques et dans les seringues était remplacée ici par la force autrement puissante de la machine pneumatique ; à des trocarts volumineux impropres aux explorations, succédaient des aiguilles creuses d'une extrême finesse, et, chose essentielle, le vide préalable prenait la place du vide successif. La force d'aspiration permettait de faire monter à travers les aiguilles les plus fines les liquides les plus épais ; la finesse, des aiguilles garantissait l'innocuité des piqûres, le vide préalable mettait à notre service une aiguille aspiratrice portant le vide avec elle, et il nous était permis maintenant de fouiller, le vide à la mairiy la profondeur des organes les plus délicats.
Cette idée^ nouvelle parut si séduisante, elle était si féconde en applications, elle fut si vite adoptée de toutes parts, qu'en peu de temps, pour répondre à ses besoins, dix-sept aspirateurs furent imaginés en France ou à l'étranger. Je citerai entre autres appareils aspirateurs les suivants :
L'aspirateur à encoche de Dieulafoy ;
L'aspirateur à crémaillère de Dieulafoy ;
L'aspirateur de Hamon ;
L'aspirateur de Potain ;
L'aspirateur de Smith (Londres) ;
L'aspirateur de Rasmussen (Copenhague) ;
L'aspirateur de Myrop (Copenhague) ;
L'aspirateur de Weiss (Londres) ; . L'aspirateur superposé de Weiss (Londres) ;
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L'aspirateur de Castiaux ; L'aspirateur de Regnard ; L'aspirateur de Leiter (Vienne) ; L'aspirateur de Thénot ; L'aspirateur à vapeur de Fleuret; Le double aspirateur de Dieulafoy.
Tous ces aspirateurs peuvent être réunis en deux classes que nous étudierons dans l'article suivant.
ARTICLE II
Sommaire. Des parties qui composent un aspirateur. — Du corps de pompe. — Aspirateurs à vide invariable. — Aspirateurs à vide variable. — Les aspirateurs à vide invariable sont des aspirateurs injecteurs. — Des aiguilles et des trocarts.
Un aspirateur est composé de parties essentielles et de parties accessoires; ces dernières peuvent être modifiées, mais les parties essentielles sont invariables, car elles constituent elles-mêmes le principe sur lequel est basée l'aspiration. Un aspirateur, quel qu'il soit, doit être formé : 1** d'un corps de pompe dans le quel on fait le vide préalable ; 2"* d'aiguilles creuses et fines destinées à être introduites dans les tissus à la recherche des liquides.
Les dimensions et la forme de l'appareil peuvent varier à l'infini, mais le principe sur lequel repose l'aspirateur ne peut pas être modifié; aussi cet instrument devait-il atteindre du premier coup un degré de perfectibilité qu'il n'est pas possible de dépasser. En effet, pour si parfait que soit le vide obtenu par un appareil aspirateur, sa force d'aspiration ne peut pas être
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supérieure à celle d'une atmosphère, et pour si fines que soient les aiguilles aspiratrices, encore faut-il que leur calibre permette le passage des liquides hématiques et purulents. Ainsi, perfection du vide et finesse des aiguilles, tout est limité dans un appareil aspirateur, et il n'est pas possible d'aller au delà.
Voilà pourquoi les nombreux aspirateurs qui ont été construits depuis trois ans, ainsi que ceux qui sont proposés tous les jours, sont nécessairement basés sur un principe identique à leur premier modèle, ils ne diffèrent çntre eux que par des questions de détail fort secondaires ; ils ne peuvent pas s'écarter du type établi, il leur est interdit de franchir les limités qui leur sont fatalement imposées, et toute la différence porte sur le jeu d'un robinet, sur la forme de l'instrument, ou sur la manière de produire le vide. Ce sont ces différences que nous devons examiner :
Le premier aspirateur, celui qui fut présenté à l'Académie de médecine, était l'aspirateur à encoche^ dans lequel on fait le vide d'un seul coup de piston, et le piston, retenu dans le haut de sa course par une encoche, transforme l'instrument en une véritable machine pneumatique. Ce moyen extrêmement simple de produire le vide préalable dans un corps de pompe qui cube 50 grammes, devenait fatigant et peu pratique si le récipient prenait de plus grandes proportions. Aussi, dans les aspirateurs de 150 grammes, avons-nous remplacé l'encoche par une crémaillère, et le vide n'en est pas moins fait dans le corps de pompe d'un seul coup de piston. En résumé , un piston manœuvrant dans un corps de pompe de dimension fixe, tel est le jeu de l'aspirateur à encoche, de l'aspirateur à crémaillère
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et du double aspirateur, qui sont basés sur le même principe.
Je nommerai ces instruments « aspirateurs à vide invariable, » parce que la capacité du récipient gradué dans lequel se meut le piston ne peut pas varier ; la force d'aspiration y est toujours la même et elle est obtenue du premier coup de piston.
Dans une autre classe d'aspirateurs, au lieu défaire le vide d'un seul coup, on l'obtient au moyen d'un nombre indéterminé de coups de piston, nombre qui dépend de la capacité du récipient dans lequel Tair doit être progressivement raréfié. Ce récipient dans lequel on fait le vide est variable à Tinfini, il est suivant la circonstance un ballon, une bouteille ou un flacon à deux tubulures. C'est d'après ce principe que sont construits les aspirateurs de MM. Potain et Castiaux en France, de M. Nyrop en Danemarck, de M. Weiss à Londres. Je nommerai ces instruments « aspirateurs à vide variable, » parce que la quantité de vide mise au service de l'opérateur varie suivant la capacité du récipient et suivant le nombre de coups de piston nécessaires à la raréfaction de Tair contenu dans ce récipient.
Telles sont les deux principales classes d'aspirateurs ; quant aux autres appareils qui font le vide par des procédés chimiques plus ou moins compliqués, je ne les signale que pour mémoire et sans les décrire, tant ils nous paraissent peu pratiques.
Étudions comparativement les aspirateurs à vide variable et à vide invariable. Les aspirateurs à vide variable présentent comme avantage, qu'on peut approprier les dimensions du récipient dans lequel on fait
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le vide à la capacité de la cavité qui contient le liquide morbide ; ils simplifient le manuel opératoire, puisqu'il suffît de faire une fois le vide dans une bouteille d'un litre, au lieu de le faire plusieurs fois dans un aspirateur de 150 grammes. Ces aspirateurs sont bons quand il s'agit de vider une collection abondante telle qu'ui> épanchement de la plèvre, mais c'est leur seul avantage, et pour les autres usages, ils sont moins pratiques que les aspirateurs à vide invariable. En effet, ils ne sont pas, comme ceux-ci, des instruments de précision pouvant se prêter suivant le cas aux manœuvres du vide préalable et du vide successif, et ils sont impropres aux procédés délicats de lavage et d* injection que nous avons longuement décrits dans le traitement des kystes hydatiques du foie et de la pleurésie purulente.
Les aspirateurs à vide variable n'ont d'autre but que l'aspiration simple, tandis que les aspirateurs à vide invariable sont des aspirateurs injecteurs; leur récipient mathématiquement gradué permet de savoir quelle est la quantité du liquide aspiré ou injecté qui est mis en mouvement, ces appareils nous renseignent sur les dimensions et sur la capacité des cavités morbides, ils nous permettent de suivre tous les jours le retrait graduel de ces cavités, et, grâce au piston qui se meut dans le corps de pompe, il est facile à l'opérateur d'imprimer à l'injection le degré de force voulu pour laver une cavité morbide dans ses parties les plus cachées et dans ses anfractuosités.
C'est sur le mécanisme des aspirateurs injecteurs qu'est basé le jeu du trocart thoracique et du trocart hépatique, ainsi que le procédé des lavages successifs et des injections graduées.
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Des aiguilles. — Il serait à désirer que les aiguilles de tous les aspirateurs fussent construites d'après des étalons invariables, ce qui permettrait de s'entendre quand on parle d'une ponction faite avec une aiguille n** 1 ou n* 2. Le diamètre de l'aiguille est en effet la condition la plus essentielle de l'innocuité des ponctions aspiratrices ; quand il s'agit par exemple de piquer une anse intestinale herniée, ou une vessie distendue par l'urine, il n'est pas indifférent de faire usage d'une aiguille ayant un millimètre, ou deux milimètres, ou deux millimètres et demi de diamètre.
L'aiguille la plus fine correspond au n° 1 , son diamètre n'a qu'un demi-millimètre de diamètre ; au point de vue instrumental, on pourrait atteindre une plus grande finesse, mais au point de vue expérimental, on ne peut pas dépasser cette limite, car on s'exposerail à une oblitération incessante du conduit. Cette aiguille n** 1 est du reste assez rarement mise en usage ; nous la réservons, quant à nous, pour les explorations très-délicates ou pour l'extraction de liquides tels que celui de l'hydrocéphalie.
L'aiguille n'^S, dont le diamètre est de un millimètre et demi, ne sert que dans les cas où un liquide purulent est très-épais et peut en même temps tenir en suspension quelques détritus de fausses membranes.
L'aiguille n" 2 est la plus généralement employée, elle a un millimètre de diamètre, c'est l'aiguille de la thoracentèse, de l'hydarthrose, des kystes du foie, de la rétention d'urine, de la hernie étranglée, etc.
Diamètre des aiguilles.
Aiguille n» 1 (longue et courte), un demi millimètre.
Aiguille n» 2 (longue et courte), un millimètre.
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Aiguille n'* 3, un millimètre et demi.
Aiguille n^ 4, deux millimètres .
Des trocarts. — Dans quelques cas exceptionnels, on peut remplacer Taiguille par un trocart , pour la ponction de Tascite par exemple, mais il ne faut pas confondre T aiguille et le trocart, et se bien garder de faire usage, par exemple, du trocart n° 2, quand l'indication du manuel opératoire porte Taiguille n** 2.
Je crois inutile de revenir sur la description des trocarts thoraciques et hépatiques, que j'ai longuement étudiés dans le traitement de la pleurésie purulente et des kystes du foie ; je renvoie donc, pour plus de détails, à ces articles respectifs.
Les diamètres de ces trocarts sont les suivants :
Trocart simple n" 1 , un millimètre et demi. — n** 2, deux millimètres.
Trocart courbe thoracique, n** 1, un millim. et demi. — — n° 2, deux millimètres.
Trocart droit hépatique, nM, un millimètre et demi.
— — n"-2, deux millimètres.
— — n" 3, trois millimètres.
Nous allons faire suivre cette étude de la description des appareils aspirateurs qui sont le plus généralement employés.