‹ Traité de l'ésprit (volume 2)Chapitre 23 sur 42 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De la différence «les jugemens du public et de ceux des sociétés particulières.

Pour découvrir la cause des jugemens différens que portent sur les mêmes gens le public et les sociétés particulières, il faut observer qu’une nation 11’est -que l’assemblage des citoyens qui la composent; que l’intérêt de chaque citoyen est toujours, par quelque lien, attaché à l’intérêt public; que, semblable aux astres, qui, suspendus dans les déserts de l’espace, y sont mus par deux mouvemens principaux , dont le premier plus lent1 leur est commun avec tout l’univers, et le 1 Système des anciens philosophes.

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second plus rapide leur est particulier, chaque société est aussi mue par deux différentes espèces d’intérêt.

Le premier, plus faible, lui est commun avec la société générale, c’est-à-dire avec la nation; et le second, plus puissant, lui est absolument particulier.

Conséquemment à ces deux sortes d’intérêt, il est deux sortes d’idées propres à plaire aux sociétés particulières.

L’une, dont le rapport, plus immédiat à l’intérêt public, a pour objet le commerce, la politique, la guerre, la législation, les sciences et les arts : cette espèce d’idées intéressantes pour chacun d’eux en particulier, est en conséquence la plus généralement mais la plus faiblement estimée de la plupart des sociétés. Je dis de la plupart, parce qu’il est des sociétés, telles que les sociétés académiques, pour qui les idées le plus généralement utiles sont les idées le plus particulièrement agréables, et dont l’intérêt personnel se trouve, par ce moyen , confondu avec l’intérêt public.

L’autre espèce d’idées a des rapports immédiats à l’intérêt particulier de chaque société, c’est-àdire à ses goûts, à ses aversions, à ses projets, à ses plaisirs. Plus intéressante et plus agréable, par cette raison, aux veux de cette société, elle

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est communément assez indifférente- à ceux du public.

Cette distinction admise, quiconque acquiert un très grand nombre d’idées de cette dernière espèce, c’est-à-dire d’idées particulièrement intéressantes pour les sociétés où il vit, y doit être en conséquence regardé comme très spirituel : mais que cet homme s’offre aux yeux du public, soit dans un ouvrage, soit dans une grande place, il ne lui paraîtra souvent qu’un homme très médiocre. C’est une voix charmante en chambre, mais trop faible pour le théâtre.

Qu’un homme, au contraire, ne s’occupe que d’idées généralement intéressantes, il sera moins agréable aux sociétés dans lesquelles il vit; il y paraîtra même quelquefois et lourd et déplacé : mais qu’il s’offre aux yeux du public, soit dans un ouvrage, soit dans une grande place, étincelant alors de génie, il méritera le titre d’homme supérieur. C’est un colosse monstrueux et même désagréable dans l’atelier du sculpteur, qui, élevé dans la place publique, devient l’admiration des citoyens.

Mais pourquoi ne réunirait- on pas en soi les idées de l’une et l’autre espèce, et n’obtiendraiton pas à la fois l’estime de la nation et celle des gens du monde? C’est, répondrai-je, parce que le genre d’étude auquel il faut se livrer pour ac-

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quérir des idées intéressantes pour le public, ou pour les sociétés particulières, est absolument différent.

Pour plaire dans le monde, il ne faut approfondir aucune matière, mais voltiger incessamment de sujets en sujets; il faut avoir des connaissances très variées, et dès lors très superficielles; savoir de tout, sans perdre son temps à savoir parfaitement une chose, et donner par conséquent à son esprit plus de surface que de profondeur.

Or le public n’a nul intérêt d’estimer des hommes superficiellement universels : peut-être même ne leur rend-il point une exacte justice, et ne se donne -t-il jamais la peine de prendre le toisé d’un esprit partagé en trop de genres différens.

Uniquement intéressé à estimer ceux qui se rendent supérieurs en un genre, et qui avancent à cet égard l’esprit humain, le public doit faire peu de cas de l’esprit du monde.

Il faut donc, pour obtenir l’estime générale, donner à son esprit plus de profondeur que de surface, et concentre», jpour ainsi dire, dans un seul point, comme dans le foyer d’un verre ardent, toute la chaleur et les rayons de son esprit. Eh? comment se partager entre ces deux genres d’étude, puisque la vie qu’il faut mener pour

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suivre l’un ou l’autre, est entièrement différente? On n’a donc l’une de ces espèces d’esprit qu’exclusivement à l’autre.

Si, pour acquérir des idées intéressantes pour le public, il fout, comme je le prouverai dans les chapitres suivans, se recueillir dans le silence et la solitude; il faut au contraire, pour présenter aux sociétés particulières les idées les plus agréables pour elles, se jeter absolument dans le tourbillon du monde. Or, on ne peut y vivre sans se remplir la tète d’idées fausses et puériles : je dis fausses, parce que tout homme qui 11e connaît qu’une seule façon de penser, regarde nécessairement sa société comme l’univers par excellence; il doit imiter les nations dans le mépris réciproque qu’elles ont pour leurs mœurs, leur religion, et même leurs habillemens différens; trouver ridicule tout ce qui contredit les idées de sa société, et tomber, en conséquence, dans les erreurs les plus grossières. Quiconque s’occupe fortement des petits intérêts des sociétés particulières doit nécessairement attacher trop d’estime et d’importance à des fadaises.

Or, qui peut se flatter d’échapper, à cet égard, aux pièges de l’amour-propre, lorsqu’on voit qu’il n’est point de procureur dans son étude, de conseiller dans sa chambre, de marchand dans son comptoir, d’officier dans sa garnison, qui

ne croie l’univers occupé de ce qui l’intéresse1?

Chacun peut s’appliquer ce conte de la mère Jésus, qui, témoin d’une dispute entre la discrète et la supérieure, demande au premier qu’elle trouve au parloir : « Savez- vous que la mèreCé- « cile et la mère Thérèse viennent de se brouiller? « mais vous êtes surpris? quoi ! tout de bon, vous « ignoriez leur querelle? et d’où venez-vous donc ? » Nous sommes tous, plus ou moins, la mère Jésus:

> Quel plaideur ne s’extasie pas à la lecture de son factum, et ne la regarde pas comme plus sérieuse et plus importante que celle des ouvrages de Fontenelle et de tous les philosophes qui ont écrit sur la connaissance du cœur et de l’esprit humain ? Les ouvrages de ces derniers , dira-t-il , sont amusans, mais frivoles, et nullement dignes d’être un objet d’étude. Pour mieux faire sentir quelle importance chacun met à ses occupations, je citerai quelques lignes de la préface d’un livre intitulé Traité du Rossignol. G’est l’auteur qui parle :

«J’ai, dit-il, employé vingt ans à la composition de cet « ouvrage : aussi les gens qui pensent comme il faut ont « toujours senti que le plus grand plaisir et le plus pur qu’on « puisse goûter en ce monde est celui qu’on ressent en se ren- « dant utile à la société ; c’est le point de vue qu’on doit avoir « dans toutes ses actions; et celui qui ne s’emploie pas, dans «tout ce qu’il peut, pour le bien général, semble ignorer « qu’il est autant né pour l’avantage des autres que pour le « sien propre. Tels sont les motifs qui m’ont engagé à donner « au public ce Traité du Rossignol . » L’auteur ajoute, quelques lignes après : «L’amour du bien public, qui m’a engagé a « mettre au jour cet ouvrage, ne m’a pas laissé oublier qu il « devait être écrit avec franchise et sincérité. »

ce dont notre société s’occupe, c’est ce dont tous les hommes doivent s’occuper; ce qu’elle pense, croit et dit, c’est l’univers entier qui le pense, le croit et le dit.

Comment un courtisan qui vit répandu dans un monde où l’on ne parle que des cabales, des intrigues de la cour, de ceux qui s’élèvent en crédit ou qui tombent en disgrâce, et qui, dans le cercle étendu de ses sociétés, ne voit personne qui ne soit plus ou moins affecté des mêmes idées; comment, dis- je, ce courtisan ne se persuaderait-il pas que les intrigues de la cour sont pour l’esprit humain les objets les plus dignes de méditation, et les plus généralement intéressans? peut -il imaginer que, dans la boutique la plus voisine de son hôtel, on ne connaît ni lui ni tous ceux dont il parle ; qu’on n’y soupçonne pas même l’existence des choses qui l’occupent si vivement; que dans un coin de son grenier loge un philosophe, auquel les intrigues et les cabales que lorme un ambitieux pour se faire chamarrer de tous les cordons de l’Europe, paraissent aussi puériles et moins sensées qu’un complot d’écoliers pour dérober une boite de dragées, et pour qui enfin les ambitieux ne sont que de vieux enfans qui ne croient pas l’être?

lin courtisan ne devinera jamais l’existence de pareilles idées. S’il venait à la soupçonner, il serait

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comme ce roi du Pégu, qui, ayant demandé à quelques Vénitiens le nom de leur souverain, et ceux-ci lui ayant répondu qu’ils n’étaient point gouvernés par des rois, trouva cette réponse si ridicule, qu’il en pâma de rire.

Il est vrai qu’en général les grands ne sont pas sujets à de pareils soupçons; chacun d’eux croit tenir un grand espace sur la terre, et s’imagine qu’il n’y a qu’une seule façon de penser qui doit faire loi parmi les hommes, et que cette façon de penser est renfermée dans sa société. Si de temps en temps il entend dire qu’il est des opinions différentes des siennes, il ne les aperçoit, pour ainsi dire, que dans un lointain confus; il les croit toutes reléguées dans la tète d’un très petit nombre d’insensés; il est à cet égard aussi fou que ce géographe chinois, qui, plein d’un orgueilleux amour pour sa patrie , dessina une mappemonde dont la surface était presque entièrement couverte par l’empire de la Chine, sur les confins de laquelle on ne lésait qu’apercevoir l’Asie, l’Afrique, l’Europe et l’Amérique. Chacun est tout dans l’univers , les autres n’y sont rien.

•On voit donc que, forcé, pour se rendre agréable aux sociétés particulières, de se répandre dans le monde, de s’occuper de petits intérêts, et d’adopter mille préjugés, on doit insensiblement

charger sa tète d’une infinité d’idées absurdes et ridicules aux yeux du public.

Au reste, je suis bien aise d’avertir que je n’entends point ici, par les gens du monde, uniquement les gens de la cour : lesTurenne, les Richelieu, les Luxembourg, les La Rochefoucault, les Retz, et plusieurs autres hommes de leur espèce, prouvent que la frivolité n’est pas l'apanage nécessaire d’un rang élevé; et qu’il faut uniquement entendre par homme du monde, tous ceux qui ne vivent cpie dans son tourbillon.

Ce sont ceux-là que le public, avec tant de raison, regarde comme des gens absolument vides de sens; j’en apporterai pour preuve leurs prétentions folles et exclusives sur le bon ton et le bel usage. Je choisis ces prétentions d'autant plus volontiers pour exemple, que les jeunes gens, dupes du jargon du monde, ne prennent que trop souvent son cailletage pour esprit, et le bon sens pour sottise.

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