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CHAPITRE XI Y

De l’amitié.

Aimer, c’est avoir besoin. Nulle amitié sans besoin : ce serait un effet sans cause. Les hommes n’ont pas tous les mêmes besoins; l’amitié est donc entre eux fondée sur des motifs différens. Les uns ont besoin de plaisir ou d’argent, les autres de crédit, ceux-ci de converser, ceux-là de confier leurs peines : en conséquence il est des amis de plaisir, d’argent % d’intrigue, d’esprit et de malheur.

■ On s’est tué, jusqu’à présent, à répéter les uns d’après les autres qu’on ne doit pas compter parmi ses amis ceux dont l’amitié intéressée ne nous aime que pour notre argent. Cette sorte d’amitié n’est pas sans doute la plus flatteuse; mais ce n’en est pas moins une amitié réelle. Les hommes aiment, par exemple, dans un contrôleur général, la puissance quil a d’obliger. Dans la plupart d’entre eux, l’amour de la personne s’identifie avec l’amour de l’argent. Pourquoi refuserait -on

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Rien déplus utile que de considérer l’amitié sous ce point de vue, et de s’en former des idées nettes.

le nom A' amitié à cette espèce de sentiment? On ne nous aime pas pour nous-mêmes, mais toujours pour quelque cause; et celle-là en vaut bien une autre. Un homme est amoureux d’une femme : peut-on dire qu’il ne l’aime pas, parce que c’est uniquement la beauté de ses yeux ou de son teint qu’il aime en elle? Mais, dira-t-on, à peine l’homme riche est-il tombé dans l’indigence, qu’on cesse alors de l’aimer. Oui, sans doute; mais que la petite vérole gâte une femme, on rompra communément avec elle, et cette rupture ne prouve pas qu’on ne l’ait point aimée lorsqu’elle était belle. Que l’ami en qui nous avons le plus de confiance et dont nous estimons le plus l’ame, l’esprit et le caractère, devienne tout à coup aveugle ; sourd et muet; nous regretterons en lui la perte de notre ancien ami , nous respecterons encore sa momie : mais, dans le fait, nous ne l’aimons plus parce que ce n’est pas un tel homme que nous avons aimé. Un contrôleur général est-il disgracié, on ne l’aime plus : c’est précisément l’ami devenu tout à coup aveugle, sourd et muet. Il n’en est pas cependant moins vrai que l’homme avide d’argent n’ait eu beaucoup de tendresse pour celui qui pouvait lui en procurer. Quiconque a ce besoin d’argent, est ami-né du contrôle général et de celui qui l’occupe. Son nom peut être inscrit dans l’inventaire des meubles et ustensiles appartenant à la place. C’est notre vanité qui nous fait refuser le nom d'amitié à l’amitié intéressée. Sur quoi j’observerai , qu’en fait d’amitié, la plus solide et la plus durable est communément celle des gens vertueux : cependant les scélérats même en sont susceptibles. Si, comme l’on est forcé d’en convenir, l’amitié n’est autre chose que le sentiment qui unit deux hommes; soutenir qu’il n’est point d’amitié entre les méchans, c’est nier les faits les plus authentiques. Peut-on douter que deux conspirateurs, par exemple, ne puissent être liés de l’amitié la plus vive? que Jaffier n’aimàt

En amitié comme en amour on fait souvent des romans : on en cherche partout le héros ; on croit à chaque instant l’avoir trouvé; on s’accroche au premier venu; on l’aime tant qu’on le connaît peu et qu’on est curieux de le connaître. La curiosité est-elle satisfaite , on s’en dégoûte ; on n’a pas rencontré le héros de son roman. C’est ainsi que l’on devient susceptible d’engoûment, mais incapable d’amitié. Pour l’intérêt même de l’amitié, il faut donc en avoir une idée nette.

J’avouerai qu’en la considérant comme un besoin réciproque, on ne peut se cacher que, dans un long espace de temps, il est très difficile que le même besoin, et par conséquent la même amitié ', subsistent entre deux hommes : aussi rien de plus rare que les anciennes amitiés 2.

le capitaine Jacques Pierre? qu’Octave, qui n’était certainement pas un homme vertueux, n’aimât Mécène, qui sûrement n’était qu’und ame faible? La force de l’amitié ne se mesure pas sur l’honnêteté de deux amis, mais sur la force de l’intérêt qui les unit.

' Les circonstances dans lesquelles deux amis doivent se trouver, une fois données, et leurs caractères connus, s’ils doivent se brouiller, nul doute qu’un homme de beaucoup d’esprit, en prédisant l’instant où ces deux hommes cesseront de s’ètre réciproquement utiles, ne put calculer le moment dé leur rupture, comme l’astronome calcule le moment de l’éclipse.

2 II ne faut pas confondre avec l’amitié les liens de l’habitude, le respect estimable qu’on a pour une amitié avouée;

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Mais si le sentiment de l’amitié, beaucoup plus durable cpie celui de l’amour, a cependant sa naissance, son accroissement et son dépérissement, qui le sait ne passe pas du moins de l’amitié la plus vive à la haine la plus forte, et n’est point exposé à détester ce qu’il a aimé. Un ami vient-il à lui manquer, il ne s’emporte pas contre lui ; il gémit sur la nature humaine et. s’écrie en pleurant : Mon ami n’a plus les mêmes besoins.

Il est assez difficile de se faire des idées nettes de l’amitié. Tout ce qui nous environne cherche à cet égard à nous tromper. Parmi les hommes, il en est qui, pour se trouver plus estimables à leurs propres yeux, s’exagèrent à eux-mêmes leurs sentimens pour leurs amis, se font de l’amitié des descriptions romanesques, et s’en persuadent la réalité jusqu’à ce que l’occasion, les détrompant eux et leurs amis, leur apprenne qu’ils n’aimaient pas autant qu’ils le pensaient.

Ces sortes de gens prétendent ordinairement avoir le besoin d’aimer et d’être aimés très vivement. Or comme on n’est jamais si vivement

et enfin ce point d’honneur heureux et utile à la société qui nous fait continuer à vivre avec ceux qu’on appelle ses amis. On leur rendrait bien les mêmes services qu’on leur eût rendus lorsqu’on était affecté pour eux des sentimens les plus vifs; mais, dans le fait, leur présence ne nous est plus nécessaire, et on ne les aime plus.

frappé des vertus d’un homme que les premières fois qu’on le voit; comme l'habitude nous rend insensibles à la beauté, à l’esprit et même aux qualités de l'ame, et que nous ne sommes enfin fortement émus que par le plaisir de la surprise, un homme d’esprit disait assez plaisamment à ce sujet , que ceux qui veulent être aimés si vivement 1 doivent, en amitié comme en amour, avoir beaucoup de passades et point de passion; parce que les momens du début, ajoutait-il, sont en l’un et l’autre genre toujours les momens les plus vifs et les plus tendres.

Mais, pour un homme qui se fait illusion à luimême, il est en amitié dix hypocrites qui affectent des sentimens qu ils n’éprouvent point, font des dupes et ne le sont jamais. Ils peignent l’amitié de couleurs vives, mais fausses : uniquement attentifs à leur intérêt, ils ne veulent qu’engager les autres à se modeler en leur faveur sur un pareil portrait2.

1 L’amitié n’est pas, comme le prétendent certaines gens, un sentiment perpétuel de tendresse, parce que les hommes ne font rien continûment. Entre les amis les plus tendres, il y a des momens de froideur : l’amitié est donc une succession continuelle de sentimens de tendresse et de froideur, où ceux de froideur sont très rares.

2 Peut-être faut-il du courage, et soi-même être capable d’amitié, pour oser en donner une idée nette. On est, du moins, sur de soulever contre soi les hypocrites d’amitie : il en est de ces sortes de gens comme des poltrons, qui racontent

Exposés à tant d’erreurs, il est donc très difficile de se faire des notions nettes de l’amitié. Mais, dira-t-on, quel mal à s’exagérer un peu la force de ce sentiment? le mal d’habituer les hommes à exiger de leurs amis des perfections que la nature ne comporte pas.

Séduits par de pareilles peintures, mais enfin éclairés par l’expérience, une infinité de gens nés sensibles , mais lassés de courir sans cesse ayrès une chimère, se dégoûtent de l’amitié à laquelle ils eussent été propres, s’ils ne s’en fussent pas fait une idée romanesque.

L’amitié suppose un besoin; plus ce besoin sera vif, plus l’amitié sera forte : le besoin est donc la mesure du sentiment. Qu’échappés du naufrage, un homme et une femme se sauvent dans une île déserte; que là, sans espoir de revoir leur patrie, ils soient forcés de se prêter un secours mutuel

toujours leurs exploits. Que ceux qui se disent si susceptibles de sentimens d’amitié lisent le Toxaris de Lucien; qu’ils se demandent s’ils sont capables des actions que l’amitié faisait exécuter aux Scythes et aux Grecs. S’ils s’interrogent de bonne foi, ils avoueront que, dans ce siècle, on n’a pas même l’idée de cette espèce d’amitié. Aussi, chez les Scythes et les Grecs, l’amitié était-elle mise au rang des vertus. Un Scythe ne pouvait avoir plus de deux amis; mais, pour les secourir, il était en droit de tout entreprendre. Sous le nom d 'amitié, c’était en partie l’amour de l’estime qui les animait. La seule amitié n’eût pas été si courageuse.

pour se défendre des bêtes féroces, pour vi\ re et s’arracher au désespoir : nulle amitié plus vive que celle de cet homme et de cette femme, qui se seraient peut-être détestés s’ils fussent restés à Paris. L’un des deux vient- il à périr, l’autre a réellement perdu la moitié de lui -même; nulle douleur égale à sa douleur; il faut avoir habité l’île déserte pour en sentir toute la violence.

Mais^ii la force de l’amitié est toujours proportionnée à nos besoins, il est par conséquent des formes de gouvernement, des mœurs, des conditions, et enfin des siècles plus favorables à l’amitié les uns que les autres.

Dans les siècles de chevaferie , où l’on prenait un compagnon d’armes, où deux chevaliers faisaient communauté de gloire et de danger, où la lâcheté de l'un pouvait coûter la vie et l’honneur à l’autre, alors devenu par son propre intérêt plus attentif au choix de ses amis, on leur était plus fortement attaché.

Lorsque la mode des duels prit la place de la chevalerie , des gens qui tous les jours s’exposaient ensemble à la mort devaient certainement être fort chers l’un à l’autre. Alors l’amitié était en grande vénération et comptée parmi les vertus : elle supposait du moins dans les duellistes et les chevaliers beaucoup de loyauté et de valeur; vertus qu’on honorait beaucoup, et qu’on devait alors

extrêmement honorer, puisque ces vertus étaient presque toujours en action '.

Il est bon de se rappeler quelquefois que les mêmes vertus sont, dans les divers temps, mises à des taux différens, selon l’inégale utilité dont elles sont à chaque siècle.

Qui doute que dans des temps de troubles et de révolutions, et dans une forme de gouvernement qui se prête aux factions, l’amitié ne soit plus forte et plus courageuse qu’elle ne l’est dans un état tranquille? L’histoire fournit dans ce genre mille exemples d’héroïsme. Alors l’amitié suppose dans un homme du courage, de la discrétion, de la fermeté, des lumières et de la prudence; qualités qui, absolument nécessaires dans ces momens de troubles, rarement rassemblées dans le même homme, doivent le rendr'e extrêmement cher à son ami.

Si, dans nos moeurs actuelles, nous ne demandons plus les mêmes qualités 1 à nos amis, c’est

1 Brave était alors synonyme A' honnête homme ; et c’est par un reste de cet ancien usage qu’on dit encore un brave homme , pour exprimer un homme loyal et honnête.

1 Dans ce siècle, l’amitié n’exige presque aucune qualité. Une infinité de gens se donnent pour de vrais amis, pour être quelque chose dans le monde. Les uns se font solliciteurs banaux des affaires d’autrui, pour échapper à l’ennui de n’avoir rien à faire; d’autres rendent des services, mais 1<^ font payer à leurs obligés du prix de l’ennui et de la perte

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que ces qualités nous sont inutiles; c’est qu’on n’a plus de secrets importans à se confier, de combats à livrer, et qu’on n’a par conséquent besoin ni de la prudence, ni des lumières, ni de la discrétion , ni du courage de son ami.

Dans la forme actuelle de notre gouvernement, les particuliers ne sont unis par aucun intérêt commun. Pour faire fortune, on a moins besoin d’amis que de protecteurs. En ouvrant l’entrée de toutes les maisons, le luxe, et ce qu’on appelle l 'esprit de société, a soustrait une infinité de gens au besoin de l’amitié. Nul motif, nul intérêt suffisant pour nous faire maintenant supporter les défauts réels ou respectifs de nos amis. Il n’est donc plus d’amitié 1 ; on n’attache donc plus au mot ami les mêmes idées qu’on y attachait autrefois; on peut donc en ce siècle s’écrier avec Aristote : O mes amis! il n’est plus d'amis *.

Or, s’il est des siècles, des moeurs et des formes de gouvernement où I on a plus ou moins besoin d’amis, et si la force de l’amitié est toujours proportionnée à la vivacité de ce besoin, il est aussi

de leur liberté; quelques autres enfin se croient très dignes d’amitié, parce qu’ils seront sûrs gardiens d’un dépôt, et qu ils ont la vertu d’un coffre-fort.

1 Aussi, dit le proverbe, faut-ij se dire beaucoup d amis et s’en croire peu.

01, Chacun répète, d’après Aristote, qu’il n’est point d’amis; et chacun en particulier soutient qu’il est bon ami. Pour avan-

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des conditions où le cœur s’ouvre plus facilement à l’amitié : et ce sont ordinairement celles où l’on a le plus souvent besoin du secours d’autrui.

Les infortunés sont en général les amis les plus tendres; unis par une communauté de malheur, ils jouissent, en plaignant les maux de leur ami, du plaisir de s’attendrir sur eux-mèmes.

Ce cpie je dis des conditions, je le dis des caractères : il en est qui ne peuvent se passer d'amis. Les premiers sont ces caractères faibles et timides qui, dans toute leur conduite, ne se déterminent qu’à l’aide et par le conseil d’autrui : les seconds sont ces caractères mornes, sévères, despotiques, et qui , chauds amis de ceux qu’ils tyrannisent, sont assez semblables à l’une des deux femmes de Socrate, qui, à la mort de ce grand homme, s’abandonna à une douleur plus vive que la seconde; parce que celle-ci, d’un caractère doux et aimable, ne perdait dans Socrate qu’un mari, lorsque celle-là perdait en lui le martyr de ses caprices, et le seul homme qui put les supporter.

Il est en effet des hommes exempts de toute

cer deux propositions si contradictoires, il faut qu’en fait d’amitié il y ait bien des hypocrites et bien des gens qui s’ignorent eux-mêmes.

Ces derniers, comme je l’ai déjà dit, s’élèveront contre quelques propositions de ce Chapitre. J’aurai contre moi leurs clameurs, et, malheureusement, j’aurai pour moi l'expérience^

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ambition, de toutes passions fortes, et qui font leurs délices de la conversation des gens instruits. Dans nos mœurs actuelles, les hommes de cette espèce, s’ils sont vertueux, sont les amis les plus tendres et les plus constans. Leur ame, toujours ouverte à l’amitié, en connaît tout le charme. N’ayant, par ma supposition, aucune passion qui puisse contre-balancer en eux ce sentiment, il devient leur unique besoin : aussi sont-ils capables d’une amitié très éclairée et très courageuse, sans qu elle le soit néanmoins autant que celle des Grecs et des Scythes.

Par la raison contraire, on est en général d autant moins susceptible d’amitié qu’on est plus indépendant des autres hommes. Aussi les gens riches et puissans sont-ils communément peu sensibles à l’amitié; ils passent même ordinairement pour durs. En effet, soit que les hommes soient naturellement cruels toutes les fois qu’ils peuvent 1 être impunément, soit que les riches et les puissans regardent la misère d’autrui comme un repiochc de leur bonheur, soit enfin qu ils veuillent se soustraire aux importunes demandes des malheureux, il est certain qu’ils maltraitent presque toujours le misérable r. La vue de 1 infortuné fait, sur la

1 La moindre faute qu’il fait est un prétexte suffisant pour lui refuser tout secours : on veut que les malheureux soient parfaits.

plupart des hommes, l’effet de la tète de Méduse : à son aspect, les cœurs se changent en rocher.

11 est encore des gens indifférens à l’amitié; et ce sont ceux qui se suffisent à eux-mêmes l. Accoutumés à chercher, à trouver le bonheur en eux, et d’ailleurs trop éclairés pour goûter encore

' Il est peu d’hommes dans ce cas, et cette puissance de se suffire à soi- même, dont on fait un attribut de la Divinité, et qu’on est forcé de respecter en elle, est toujours mise au rang des vices lorsqu’on la rencontre dans un homme. C’est ainsi qu’on blâme sous un nom ce qu’on admire sous un autre. Combien de fois n’a-t-on pas, sous le nom d 'insensibilité , reproché à Fontanelle la puissance qu’il avait de se suffire à lui-méme, c’est-à-dire d’être un des plus sages et des plus heureux des hommes !

Si les grands de Madagascar font la guerre à tous ceux de leurs voisins dont les troupeaux sont plus nombreux que les leurs, s ils répètent toujours ces paroles : «Ceux-là sont nos « ennemis, qui sont plus riches et plus heureux que nous, » on peut assurer qu a leur exemple la plupart des hommes font pareillement la guerre au sage. Ils haïssent en lui une modération de caractère qui , réduisant ses désirs à ses possessions, fait la critique de leur conduite, et rend le sage trop indépendant d eux. Ils regardent cette indépendance comme le germe de tous les vices, parce qu’ils sentent qu’en eux la source de 1 humanité tarirait aussitôt que celle des besoins réciproques.

C.es sages cependant doivent être très chers à la société. Si lextieme sagesse les rend quelquefois indifférens à l’amitié des particuliers, elle leur fait aussi, comme le prouve l’exemple de 1 abbé de Saint-Pierre et de Fontenelle, répandre sur

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le plaisir d’être dupes, ils ne peuvent conserver l’heureuse ignorance de la méchanceté des hommes (ignorance précieuse qui, dans la première jeunesse, resserre si fort les liens de l’amitié ); aussi sont-ils peu sensibles au charme de ce sentiment, non qu’ils n’en soient susceptibles. Ce sont souvent, comme l’a dit une femme de beaucoup d’es-

l’humanité les sentimens de tendresse que les passions vives nous forcent à rassembler sur un seul individu. Bien diflérent de ces hommes qui ne sont bons que parce qu ils sont dupes, et dont la bonté diminue à proportion que leur esprit s’éclaire, le seul sage peut être constamment bon, parce que lui seul connaît les hommes. Leur méchanceté ne 1 ii rite point; il ne voit en eux, comme Démocrite, que des fous ou des enfans contre lesquels il serait ridicule de se fâcher, et qui sont plus dignes de pitié que de colère. Il les considéré enfin de l’œil dont un mécanicien regarde le jeu d’une machine : sans insulter à l’humanité, il sc plaint de la nature qui attache la conservation d’un être à la destruction d’un autre; qui, pour se nourrir, ordonne à l’autour de fondre sur la colombe, à la colombe de dévorer l’insecte, et qui de chaque etre a fait un assassin.

Si les lois seules sont des juges sans humeur, le sage, a cet égard, est comparable aux lois. Son indifférence est toujours juste et toujours impartiale; elle doit être considérée comme une des plus grandes vertus de l’homme en place, qu’un trop grand besoin d’amis nécessite toujours à quelque injustice.

Le sage seul , enfin, peut être généreux, parce qu il est indépendant. Ceux qu’unissent les liens d’une utilité récipi oque ne peuvent être libéraux les uns envers les autres. L’amitie ne fait que des échanges; l’indépendance seule fait des dons.

prit, moins des hommes insensibles , que des hommes désabusés.

Il résulte de ce que j’ai dit, que la force de l’amitié est toujours proportionnée au besoin que les hommes ont les uns des autres 1 , et que ce besoin varie selon la différence des siècles, des mœurs, des formes de gouvernement, des conditions et des caractères. Mais, dira-t-on, si l’amitié suppose toujours un besoin, ce n’est pas du moins un besoin physique. Qu’est-ce qu’un ami? un parent de notre choix. On désire un ami, pour vivre, pour ainsi dire , en lui ; pour épancher notre ame dans la sienne, et jouir d’une conversation que la confiance rend toujours délicieuse. Cette passion n’est donc fondée ni sur la crainte de la douleur, ni sur l’amour des plaisirs physiques. Mais, répondrai-je, à quoi tient le charme de la conversation d’un ami? au plaisir d’y parler de soi. La fortune nous a-t-elle placés dans un état honnête, on s’entretient avec son ami des moyens d’accroître ses biens, ses honneurs, son crédit et sa réputation. Est-on dans la misère , on cherche avec ce même ami les moyens de se soustraire à l’indigence; et

1 Si nous aimions notre ami pour lui-même, nous ne considérerions jamais que son bien-être; nous ne lui reprocherions pas le temps qu’il est sans nous voir ou nous écrire : apparemment, dirions-nous, qu’il s’occupe plus agréablement; et nous nous féliciterions de son bonheur.

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son entretien nous épargne du moins, dans le malheur, l’ennui des conversations indifférentes. C’est donc toujours de ses peines ou de ses plaisirs que l’on parle à son ami. Or, s’il n’est de vrais plaisirs et de vraies peines, comme je l’ai prouvé plus haut, que les plaisirs et les peines physiques ; si les moyens de se les procurer ne sont que des plaisirs d’espérance qui supposent l’existence des premiers, et qui n’en sont, pour ainsi dire, qu’une conséquence, il s’ensuit que l’amitié, ainsi que l’avarice, l’orgueil, l’ambition et les autres passions, est l’effet immédiat de la sensibilité physique.

Pour dernière preuve de cette vérité, je vais montrer qu’avec le secours de ces memes peines et de ces mêmes plaisirs on peut exciter en nous toute espèce de passions; et qu’ainsi les peines et les plaisirs des sens sont le germe productif de tout sentiment.

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