‹ Traité de l'éspritChapitre 33 sur 52 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De l’imagination et du sentiment.

La plupart de ceux qui jusqu’à présent ont traité de l’imagination ont trop restreint ou trop étendu la signification de ce mot. Pour attacher une idée précise à cette expression, remontons à l’étymologie du mot imagination : il dérive du latin imago, image.

Plusieurs ont confondu la mémoire et l’imagination. Ils n’ont point senti qu’il n’est point de mots exactement synonymes ; que la mémoire consiste dans un souvenir net des objets qui se sont présentés à nous; et l’imagination, dans une combinaison, un assemblage nouveau d’images, et un rapport de convenances aperçues entre ces images et le sentiment qu’on veut exciter. Est-ce la terreur, l’imagination donne l’être aux sphynx, aux furies. Est-ce l’étonnement ou l’admiration, elle crée le jardin des Hespérides, l’île enchantée d’Armide, et le palais d’Atlant.

L’imagination est donc l’invention en fait d’images 1 , comme l’esprit l’est en fait d’idées.

1 On ne doit réellement le nom d 'homme d’imagination qu’à

La mémoire, qui n’est que le souvenir exact des objets qui se sont présentés à nous, ne diffère pas moins de l’imagination qu’un portrait de Louis XIV fait par Le Brun diffère du tableau composé 1 de la conquête de la Franche-Comté.

Il suit de cette définition de l’imagination, qu’elle n’est guère employée seule que dans les descriptions, les tableaux et les décorations. Dans tout autre cas, l’imagination ne peut servir que de vêtement aux idées et aux sentimens qu’on nous présente. Elle jouait autrefois un plus grand rôle dans le monde ; elle expliquait presque seule tous les phénomènes de la nature. C’était de l’urne sur laquelle s’appuyait une naïade que sortaient les ruisseaux qui serpentaient dans les vallons ; les forêts et les plaines se couvraient de verdure par les soins des dryades et des napées; les rochers, détachés des montagnes, étaient roulés dans les plaines par les orcades ; c’étaient les puissances de l’air, sous les noms de génies ou de démons, qui

celui qui rend ses idées par des images. Il est vrai que, dans la conversation, on confond presque toujours l’imagination avec 1 invention et la passion. Il est cependant facile de distinguer l’homme passionné de l’homme d’imagination, puisque c est presque toujours faute d’imagination qu’un poète excellent, dans le genre tragique ou comique, ne sera souvent qu’un poète médiocre dans l’épique ou le lyrique.

1 II faut se rappeler que Louis XIV se trouve peint dans ce tableau.

292 DE L£SPRIT.

déchaînaient les vents et amoncelaient les orages sur les pays quelles voulaient ravager. Si, dans l'Europe, on n’abandonne plus à l’imagination l’explication de phénomènes de la physique ; si l’on 11’en fait usage que pour jeter plus de clarté et d’agrément sur les principes des sciences, et qu’on attende de la seule expérience la révélation des secrets de la nature, il ne faut pas penser que toutes les nations soient également éclairées sur ce point. L’imagination est encore le philosophe de l’Inde : c’est elle qui, dans le Tunquin, a fixé l’instant de la formation des perles1; c’est elle encore qui, peuplant les élémens de demi-dieux, créant à son gré des démons, des génies, des fées et des enchanteurs pour expliquer les phénomènes du monde physique, s’est, d’une aile audacieuse, souvent élevée jusqu’à son origine. Après avoir

1 L’imagination, soutenue de quelque tradition obscure et ridicule, enseigne à ce sujet qu’un roi du Tunquin, grand magicien, avait forgé un arc d’or pur; tous les traits décochés de cet arc portaient des coups mortels : armé de cet arc, lui seul mettait une armée en déroute. Un roi voisin l’attaque avec une armée nombreuse : il éprouve la puissance de cette arme; il est battu, fait un traité, et obtient pour son fds la fille du roi vainqueur. Dans l’ivresse des premières nuits, le nouvel époux conjure sa femme de substituer, à l’arc magique de son père, un arc absolument semblable. L’amour imprudent le promet, exécute sa promesse, et ne soupçonne point le crime. Mais à peine le gendre est-il armé de l’arc mer-

DISCOURS IV, CHAPITRE II. 2g3

long-temps parcouru les déserts immensurables de l’espace et de l’éternité, elle est enfin forcée de s’arrêter en un point : ce point marqué, le temps commence. L’air obscur, épais et spiritueux qui , selon le Taautus des Phéniciens, couvrait le vaste abyme, est affecté d’amour pour ses propres principes; cet amour produit un mélange, et ce mélange reçoit le nom de désir; ce désir conçoit le mud ou la corruption aqueuse; cette corruption contient le germe de l’univers et les semences de toutes les créatures. Des animaux intelligens, sous le nom de zophasémin ou de contemplateurs des deux , reçoivent l’être : le soleil luit, les terres et les mers sont échauffées de ses rayons; elles les réfléchissent et en embrasent les airs : les vents soufflent, les nuages s’élèvent, se frappent; et de leur choc rejaillissent les éclairs et le tonnerre ;

vei lieux, qu’il marche contre son beau-père, le défait, et le force à fuir avec sa fille sur les côtes inhabitées de la mer. C’est là qu’un démon apparaît au roi du Tunquin, et lui fait connaître l’auteur de ses infortunes. Le père indigné saisit sa fille, tire son cimeterre : elle proteste en vain de son innocence; elle le trouve inflexible. Elle lui prédit alors que les gouttes de sou sang se changeront en autant de perles, dont la blancheur rendra aux siècles à venir témoignage de son imprudence et de son innocence. Elle se tait. Le père la happe, le sang coule, la métamorphose commence; et la côte, souillée de ce parricide, est encore celle où l’on pèche les plus belles perles.

2(j4 de l’esprit.

ses éclats réveillent les animaux intelligens, qui, frappés d’effroi, se meuvent et fuient, les uns dans les cavernes de la terre, les autres dans les gouffres de l’océan.

La même imagination qui, jointe à quelques principes d’une fausse philosophie, avait dans la Phénicie décrit ainsi la formation de l’univers, sut dans les divers pays débrouiller successivement le chaos de mille autres manières différentes I.

Dans la Grèce, elle inspirait Hésiode, lorsque plein de son enthousiasme il dit : «Au comrnen- « cernent étaient le chaos, le noir Érèhe et le Tar- « tare. Les temps n’existaient point encore, lors- « que la nuit éternelle qui , sur des ailes étendues

1 Elle assure au royaume de Lao que la terre et le ciel sont de toute éternité. Seize mondes terrestres sont soumis au nôtre, et les plus élevés sont les plus délicieux. Une flamme détachée, tous les trente-six mille ans, des abymes du firmament, enveloppe la terre comme l’écorcc embrasse le tronc, et la résout en eau. La nature, réduite quelques instans à cet état, est révivifiée par un génie du premier ciel. Il descend, porté sur les ailes des vents; leur souffle fait écouler les eaux, et le terrain humide est desséché : les plaines, les forets se couvrent de verdure, et la terre reprend sa première forme.

Au dernier embrasement qui précéda, disent les habkans de Lao, le siècle de Xaca, un mandarin nommé Pontabobamysuan, s’abaisse sur la surface des eaux : une fleur surnage sur leur immensité; le mandarin l’aperçoit, la partage d’un coup de son cimeterre. Par une métamorphose subite, la fleur, détachée de sa tige, se change en fille; la nature n’a jamais rien produit de si beau. Le mandarin, épris pour elle de la plus

a et pesantes, parcourait les immenses plaines de « l’espace, s’abat tout à coup sur l’Érèbe : elle y « dépose un œuf; l’Érèbe le reçoit dans son sein,

« le féconde : l’Amour en sort. Il s’élève sur des « ailes dorées, il s’unit au cbaos : cette union « donne l’être aux cieux , à la terre , aux dieux im- « mortels, aux hommes et aux animaux. Déjà « Vénus, conçue dans le sein des mers, s’est éle- « vée sur la surface des eaux; tous les corps ani- « niés s’arrêtent pour la contempler; les mouve- « mens que l’Amour avait vaguement imprimés « dans toute la nature se dirigent vers la beauté. « Pour la première fois, l’ordre, l’équilibre et le « dessein sont connus à l’univers. »

violente ardeur, lui déclare sa tendresse. L amour de la virginité rend la lillc insensible aux larmes de son amant. Le mandarin respecte sa vertu; mais, ne pouvant se priver entièrement de sa vue, il se place à quelque distance d elle; c est de là qu’ils se dardent réciproquement des regards enflammés dont l’influence est telle que la fdle conçoit et enfante sans perdre sa virginité. Pour subvenir a la nourriture des nouveaux habitans de la terre, le mandarin fait retirer les eaux; il creuse les vallées, élève les montagnes, et vit parmi les hommes, jusqu’à ce qu’enfin, lassé du séjour de la terre, il vole vers le ciel; mais les portes lui en sont fermées, et ne se rouvrent qu’après qu’il a, sur le monde terrestre, subi une longue et rude pénitence. Tel est, au royaume de Lao, le tableau poétique que l’imagination nous fait de la génération des êtres; tableau dont la composition variée a, chez les différens peuples, été plus ou moins grande ou bizarre, mais toujours donnée par l’imagination.

296 DE l’esPIUT.

Voilà, dans le premier siècle de la Grèce, de quelle manière l’imagination construisit le palais du monde. Maintenant plus sage dans ses conceptions, c’est par la connaissance de l’histoire présente de la terre qu’elle s’élève à la connaissance de sa formation. Instruite par une infinité d’erreurs, elle ne marche plus dans l’explication des phénomènes de la nature qu’à la suite de l’expérience; elle ne s’abandonne à elle-même que dans les descriptions et les tableaux.

C’est alors qu’elle peut créer ces êtres et ces lieux nouveaux que la poésie , par la précision de ses tours, la magnificence de l’expression et la propriété des mots, rend visibles aux yeux des lecteurs.

S’agit-il de peintures hardies, l’imagination sait que les plus grands tableaux, fussent-ils les moins corrects , sont les plus propres à faire impression; qu’on préfère à la lumière douce et pure des lampes allumées devant les autels les jets mêlés de feu , de cendre et de fumée lancés par l’Etna.

S’agit- il d’un tableau voluptueux, c’est Adonis que l’imagination conduit avec l’Albane au milieu d’un bocage : Vénus y paraît endormie sur des roses, la déesse se réveille, l’incarnat de la pudeur couvre ses joues, un voile léger dérobe une partie de ses beautés. L’ardent Adonis les dévore; il saisit la déesse, triomphe de sa résistance; le voile est arraché d’une main impatiente; Vénus est

nue; l’albâtre de son corps est exposé aux regards du désir : et c’est là que le tableau reste vaguement termine, pour laisser aux capi ices et aux fantaisies variées de l'amour le choix des caresses et des attitudes.

S’agit-il de rendre un fait simple sous une image brillante, d’annoncer, par exemple, la dissension qui s’élève entre les citoyens, l’imagination représentera la paix qui sort éplorée de la ville, en abaissant sur ses yeux l’olivier qui lui ceint le front. C’est ainsi que, dans la poésie, 1 imagination sait tout exposer sous de courtes images, ou sous des allégories qui ne sont proprement que des métaphores prolongées.

Dans la philosophie, l’usage qu’on en peut faire est infiniment plus borné; elle ne sert alors, comme je l’ai dit plus haut, qu’à jeter plus de clarté et d’agrément sur les principes. Je dis plus de clarté, parce que les hommes, qui s’entendent assez bien lorsqu’ils prononcent des mots qui peignent des objets sensibles, tels que chêne, océan, soleil, ne s’entendent plus lorsqu’ils prononcent les mots beauté , justice , vertu, dont la signification embrasse un grand nombre d’idées. 11 leur est presque impossible d’attacher la même collection d’idées au même mot; et de là ces disputes éternelles et vives qui si souvent ont ensanglanté la terre.

29^ DE LESPHIT.

L’imagination, qui cherche à revêtir d’images sensibles les idées abstraites et les principes des sciences , prête donc infiniment de clarté et d’agrément à la philosophie.

Elle n’embellit pas moins les ouvrages de sentiment. Quand l’Ariosle conduit Roland dans la grotte où doit se rendre Angélique, avec quel art ne décore-t-il pas cette grotte! Ce sont partout des inscriptions gravées par l’amour, des lits de gazon dressés par le plaisir : le murmure des ruisseaux, la fraîcheur de l’air, les parfums des fleurs, tout s’y rassemble pour exciter les désirs de Roland. Le poète sait que plus cette grotte embellie promettra de plaisir et portera d’ivresse dans l’ame du héros, plus son désespoir sera violent lorsqu’il y apprendra la trahison d’Angélique, et plus ce tableau excitera dans l’ame des lecteurs de ces mouvemens tendres auxquels sont attachés leurs plaisirs.

Je terminerai ce morceau sur l’imagination par une fable orientale, peut-être incorrecte à certains égards, mais très ingénieuse et très propre à prouver combien l’imagination peut quelquefois prêter de charme au sentiment. C’est un amant fortuné qui, sous le voile d’une allégorie, attribue ingénieusement à sa maîtresse et à l’amour qu’il a pour elle les qualités qu’on admire en lui :

« J’étais un jour dans le bain : une terre odo- « rante, d’une main aimée, passa dans la mienne.

« Je lui dis : Es-tu le musc? es-tu l’ambre? Elle me « répondit : Je ne suis qu’une terre commune , a mais j’ai eu quelque liaison avec la rose; sa vertu « bienfaisante m’a pénétrée; sans elle je ne serais « encore qu’une terre commune '. »

J’ai, je pense, nettement déterminé ce qu’on doit entendre par imagination , et montré, dans les différens genres, l’usage qnon en peut faire. Je passe maintenant au sentiment.

Le moment où la passion se réveille le plus fortement en nous est ce qu’on appelle le sentiment; aussi n’entend-on par passion qu’une continuité de sentimens de même espèce. La passion d un homme pour une femme n’est que la durée de ses désirs et de ses sentimens pour cette même femme.

Cette définition donnée, pour distinguer ensuite les sentimens des sensations, et savoir quelles idées différentes on doit attacher à ces deux mots qu’on emploie souvent l’un pour l'autre, il faut se rappeler qu’il est des passions de deux espèces : les unes qui nous sont immédiatement données par la nature, tels sont les désirs ou les besoins physiques de boire, manger, etc.; les autres qui, ne nous étant point immédiatement données par la nature, supposent l’établissement des sociétés, et ne sont proprement que des passions fac-

’ Voyez te Gulistan ou X Empire de* Roses , de Saadi.

3oO DE l’esprit.

tices; tels sont 1 ambition, l’orgueil, la passion du luxe, etc. Conséquemment à ces deux espèces de passions, je distinguerai deux espèces de sentimens. Les uns ont rapport aux passions de la première espèce, cest-a-dire a nos besoins physiques ; ils reçoivent le nom de sensations : les autres ont rapport aux passions factices, et sont plus particulièrement connus sous le nom de sentiment. C’est cette dernière espèce dont il s’agit dans ce chapitre.

Pour s’en former une idée nette, j’observerai qu il n est point d’hommes sans désirs, ni par conséquent sans sentimens; mais que ces sentimens sont en eux ou faibles ou vifs. Lorsqu’on n’en a que de faibles, on est censé n’en point avoir. Ce n’est qu’aux hommes fortement affectés qu’on accorde du sentiment. Est-on saisi d’effroi? si cet effroi ne nous précipite pas dans de plus grands dangers que ceux qu’on veut éviter; si notre peur calcule et raisonne, notre peur est faible, et l’on ne sera jamais cité comme un homme peureux. Ce que je dis du sentiment de la peur, je le dis également de celui de l’amour et de l’ambition.

Ce n’est qu’à des passions bien déterminées que l’homme doit ces mouvemens fougueux et ces accès auxquels on donne le nom de sentiment.

On est animé de ces passions, lorsqu’un désir seul règne dans notre ame, y commande impé-

DISCOURS IV, CHAPITRE II. 3o I

rieusement à des désirs subordonnés. Quiconque cède successivement à des désirs différons, se trompe s’il se croit passionné; il prend en lui des goûts pour des passions.

Le despotisme, si je l’ose dire, d’un désir auquel tous les autres sont subordonnés, est donc en nous ce qui caractérise la passion. Il est, en conséquence, peu d’hommes passionnés et capables de sentiinens vifs.

Souvent même les mœurs d’un peuple et la constitution d’un état s’opposent au développement des passions et des sentimens. Que de pays où certaines passions ne peuvent se manifester, du moins par des actions! Dans un gouvernement arbitraire, toujours sujet à mille révolutions, si les grands y sont presque toujours embrasés du feu de l’ambition, il n’en est pas ainsi d’un état monarchique où les lois sont en vigueur. Dans un pareil état, les ambitieux sont à la chaîne, et l’on n'y voit que des intrigans que je ne décore pas du titre d’ambitieux. Ce n’est pas qu’en ce pays une infinité d’hommes ne portent en eux le germe de l’ambition : mais, sans quelques circonstances singulières, ce germe y meurt sans se développer. L’ambition est, dans ces hommes, comparable à ces feux souterrains allumés dans les entrailles de la terre : ils y brûlent sans explosion, jusqu au moment où les eaux y pénètrent, et que,

3oa

raréfiées par le feu, elles soulèvent, entrouvrent les montagnes, en ébranlant les fondemens du monde.

Dans les pays où le germe de certaines passions et de certains sentimens est étouffé, le public ne peut les connaître et les étudier que dans les tableaux qu’en donnent les écrivains célèbres, et principalement les poètes.

Le sentiment est l’ame de la poésie; et surtout de la poésie dramatique. Avant d’indiquer les signes auxquels on reconnaît, en ce genre, les grands peintres et les hommes à sentimens, il est bon d’observer qu’on ne peint jamais bien les passions et les sentimens, si l’on n’en est soi-même susceptible. Place-t-on un héros dans une situation propre à développer en lui toute l’activité des passions; pour faire un tableau vrai, il faut être affecté des mêmes sentimens dont on décrit en lui les effets , et trouver en soi son modèle. Si l’on n’est passionné, on ne saisit jamais ce point précis que le sentiment atteint, et qu’il ne franchit jamais 1 : on est toujours en deçà et au delà d’une nature forte.

D’ailleurs, pour réussir en ce genre, il ne suffit pas d’être en général susceptible de passions; il

1 Dans les ouvrages de théâtre, rien de plus commun que de faire du sentiment avec de l’esprit. Veut- on peindre la vertu , on fera exécuter en ce genre, à son héros, des actions que les motifs qui le portent à la vertu ne lui permettent point de faire : il est peu de poètes dramatiques exempts de ce défaut.

DISCOURS IV, CHAPITRE II. 3o3

faut, de plus, être animé de celle dont on fait le tableau. Une espèce de sentiment ne nous en fait point deviner une autre. On rend toujours mal ce que l’on sent faiblement. Corneille, dont l’ame était plus élevée que tendre , peint mieux les grands politiques et les héros qu’il ne peint les amans.

C’est principalement à la vérité des peintures qu’est, en ce genre, attachée la célébrité. Je sais cependant que d’heureuses situations, des maximes brillantes et des vers élégans, ont quelquefois, au théâtre, obtenu les plus grands succès; mais, quelque mérite que supposent ces succès, ce mérite cependant n’est, dans le genre dramatique, qu’un mérite secondaire.

Levers de caractère est, dans les tragédies, le vers qui fait sur nous le plus d'impression. Qui n’est pas frappé de cette scène où Catilina , pour réponse aux reproches d’assassinats que lui fait Lentulus, lui dit :

Crois que ces crimes Sont de ma politique , et non pas de mon cœur?

Forcé de se plier aux mœurs de ses complices ?

« il faut, ajoute-t-il , qu’un chef de conjurés prenne « successivement tous les caractères. Si je n’avais « que des Lentulus dans mon parti , »

Et s’il n’était rempli que d’hommes vertueux ,

Je n’aurais pas de peine à l’être encor plus qu’eux.

Quel caractère renfermé dans ces deux vers ! Quel chef de conjurés, qu’un homme assez maître de lui pour être à son choix vertueux ou vicieux! Quelle ambition enfin que celle qui peut, contre l'inflexibilité ordinaire des passions, plier à tous les caractères le superbe Catilina ! Une telle ambition annonce le destructeur de Rome.

De pareils vers ne sont jamais inspirés que par les passions. Qui n’en est pas susceptible, doit renoncer à les peindre. Mais, dira-t-on, à quel signe le public, souvent peu instruit de ce qui est en deçà ou au delà d’une nature forte, reconnaîtrait-il les grands peintres de sentimens? A la manière, répondrai-je, dont ils les expriment. A force de méditations et de réminiscences, un homme d’esprit peut à peu près deviner ce qu’un amant doit faire ou dire dans une telle situation ; il peut substituer, si je peux m’exprimer ainsi, le sentiment pensé au sentiment senti: mais il est dans le cas d’un peintre qui , sur le récit qu’on lui aurait fait de la beauté d’une femme, et l’image qu il s’en serait formée, voudrait en faire le portrait; il ferait peut-être un beau tableau, mais jamais un tableau ressemblant. L’esprit ne devinera jamai ; le langage du sentiment.

Rien de plus insipide pour un vieillard que la conversation de deux amans. L’homme insensible, mais spirituel, est dans le cas du vieillard : le lan-

DISCOURS IV, CHAPITRE II. 3o5

gage simple du sentiment lui parait plat; il cherche malgré lui à le relever par quelque tour ingénieux qui décèle toujours -en lui le défaut de sentiment.

Lorsque Pélée brave le couroux du ciel, lorsque les éclats du tonnerre annoncent la présence du Dieu son rival, et que Thétis intimidée, pour calmer les soupçons d’un amant jaloux, lui dit :

Va, fuis; le montrer que je crains,

C’est te dire assez que je t’aime ' :

on sent que le danger où se trouve Pélée est trop instant, que Thétis n’est pas dans une situation assez tranquille, pour tourner aussi ingénieusement sa réponse. Effrayée de l’approche d’un dieu, qui d’un mot peut anéantir son amant, et pressée de le voir partir, elle n’a proprement que le temps de lui crier de fuir et quelle l’adore.

Toute phrase ingénieusement tournée prouve à la fois I esprit et le défaut de sentiment. L’homme agité d’une passion, tout entier à ce qu’il sent, ne s’occupe point de la manière dont il le dit; l’expression la plus simple est d’abord celle qu’il saisit

’ Si dans ce vers d’Ovide,

Pignora certapeùs, do pignora certa timendo,

le soleil dit à peu près la même chose à Phaéton son fils, c’est que Phaéton n est point encore monté sur son char, ni par conséquent dans le moment du danger, n.

3o6 DE l’esprit.

Lorsque l’Amour , en pleurs aux genoux de Vénus, lui demande la grâce de Psyché, et que la déesse rit de sa douleur, l’Amour lui dit:

Je ne me plaindrais pas, si je pouvais mourir.

Lorsque Titus déclare à Bérénice qu’enfin le Destin ordonne qu’ils se séparent pour jamais 1 , Bérénice reprend :

Pour jamais!... que ce mot est affreux quand on aime !

Lorsque Palmire dit à Séide que vainement elle a tenté par ses prières de toucher son ravisseur , Séide répond :

Quel est donc ce mortel insensible à tes larmes ?

1 Dans la tragédie anglaise de Cléopâtre , Octavie rejoint Antoine : elle est belle; Antoine peut reprendre du goût pour elle. Cléopâtre le craint; Antoine la rassure. «Quelle diffé- « rencc , lui dit-il, entre Octavie et Cléopâtre! O mon amant! « reprend-elle, quelle plus grande différence encore entre mon « état et le sien ! Octavie est aujourd’hui méprisée; mais Octa- « vie est ton épouse. L’espoir .mmortel habite dans son ame; ,, il essuie ses larmes , la console dans son malheur : demain «l’hymen peut te remettre entre seSbras. Quelle est, au «contraire, ma destinée! Que l’amour se taise un moment « dans ton cœur, il ne me reste aucun espoir. Je ne puis, « comme elle, gémir près de ce que j’aime , espérer de l’atten- « drir, me flatter d’un retour. Un seul instant d indifférence , « et tout pour moi est anéanti : l’espace immense et l’éternite « me séparent à jamais de toi. »

DISCOURS IV, CHAPITRE II. 3o*?

C.es vers, et généralement tous les vers de sentiment, seront toujours simples, et dans le toui et dans l’expression. Mais l’esprit, dépourvu de sentiment, nous éloignera toujours de cette simple cité; je dirai même qu’il fera tourner quelquefois le sentiment en maxime.

• Comment ne serait-on pas à cet égard la dupe de l’esprit? Le propre de l’esprit est d’observer, de généraliser ses observations , et d’en tirer des résultats ou des maximes. Habitué à cette marche, il est presque impossible que l’homme d’esprit, qui, sans avoir senti l’amour, en voudra peindre la passion, ne mette, sans s’en apercevoir, souvent le sentiment en maxime. Aussi FonteneMe a-t-il fait dire à l’un de ses bergers :

On ne doit point aimer lorsqu’on a le cœur tendre;

idée qui lui est commune avec Quinaulf, qui l'exprime bien différemment, lorsqu’il fait dire à Atvs :

Si j'aimais un jour, par malheur, ^ r

Je connais bien mon cœur,

11 serait trop sensible.

f \ t'y I i vsi

Si Quinault n’a point mis en maxime le sentiment dont Atys est agité, c’est qu’il sentait qu’un homme vivement affecté ne s’amuse point à généraliser.

Il n’en est pas à cet égard de l’ambition comme

3o8 de l’esprit.

de l’amour. Le sentiment, dans l’ambition, s’allie très bien avec l’esprit et la réflexion ; la cause de cette différence tient à l’objet différent que se proposent ces deux passions.

Que désire un amant? les faveurs de ce qu'il aime. Or, ce n’est point à la sublimité de son esprit, mais à l’excès de sa tendresse, que ces faveurs sont accordées. L’Amour en larmes et désespéré, aux pieds d’une maîtresse, est l’éloquence la plus propre à la toucher. C’est l’ivresse de l'amant qui prépare et saisit ces instans de faiblesse qui mettent le comble à son bonheur. L’esprit n’a pas de part au triomphe ; l’esprit est donc étranger au sentiment de l’amour. D’ailleurs, l’excès de la passion d’un amant promet mille plaisirs à l’objet aimé. Il n’en est pas ainsi d’un ambitieux : la violence de son ambition ne promet aucuns plaisirs à ses complices. Si le trône est l’objet de ses désirs, et si, pour y monter, il doit s’appuyer d’un parti puissant, ce serait en vain qu’il étalerait aux yeux de ses partisans tout l’excès de son ambition : ils ne l’écouteraient qu’avec indifférence , s’il n’assignait à chacun d’eux la part qu’il doit avoir au gouvernement, et ne leur prouvait l’intérêt qu’ils ont de l’élever.

L’amant enfin ne dépend que de l’objet aimé; un seul instant assure sa félicité : la réflexion n’a pas le temps de pénétrer dans un cœur d’autant

plus vivement agité, qu'il est plus près d’obtenir ce qu’il désire. Mais l’ambitieux a, pour l’exécution de ses projets, continuellement besoin du secours de toutes sortes d’hommes; pour s’en servir utilement, il faut les connaître : d’ailleurs son succès tient à des projets ménagés avec art et préparés de loin. Que d’esprit ne faut-il pas pour les concerter et les suivre? Le sentiment de l’ambition s’allie donc nécessairement avec l’esprit et la réflexion. •

Le poète dramatique peut donc rendre fidèlement Je caractère de l’ambitieux, en mettant quelquefois dans sa bouche de ces vers sentenlieux qui, pour frapper fortement le spectateur, doivent être le résultat d’un sentiment vif et d’une réflexion profonde. Tels sont ces vers où, pour justifier 1 audace quil a de se présenter au sénat, Catilina dit à Probus, qui l’accuse d’imprudence:

L’imprudence n’est pas dans la témérité,

Elle est dans un projet faux et mal concerté;

Mais , s’il est Lien suivi , c’est un trait de prudence"

Que d’aller quelquefois jusques à l’insolence :

Et je sais, pour dompter les plus impérieux,

Qu il laul souvent moins d’art que de mépris pour eux.

Ce que j ai dit de 1 ambition indique en quelles doses différentes, si j’ose le dire, l’esprit peut s allier aux différens genres de passions.

Je finirai par cette observation ; c’est que nos

3lO DK L’ESPRIT

mœurs et la forme de notre gouvernement ne nous permettant pas de nous livrer à des passions fortes, telles que l’ambition et la vengeance, on ne cite communément ici , comme peintres de sentimens, que les hommes sensibles à la tendresse paternelle ou liliale , et enfin à l’amour qui, par cette raison , occupe presque seul le théâtre français.

Page 1