‹ Traité de l'éspritChapitre 35 sur 52 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De l’esprit fin, de l’esprit fort.

Dans le physique, on donne le nom de fin à ce qu’on n’aperçoit point sans quelque peine. Dans le moral, c’est-à-dire en fait d’idées et de sentimens , on donne pareillement le nom de fin à ce qu’on n’aperçoit point sans quelques efforts d’esprit, et sans une grande attention.

U Avare, de Molière, soupçonne son valet de l’avoir volé; il le fouille, et, ne trouvant rien dans ses poches, il lui dit : « Rends-moi, sans te fouiller, « ce que tu m’as volé. » Ce mot d’Harpagon est fin , il est dans le caractère d’un avare ; mais il était difficile de l’y découvrir.

JIb CE L’ESPRIT.

Dans l’opéra c Xlsis, lorsque la nymphe lo, pour calmer les plaintes d’Hiérax, lui dit : « Vos rivaux «sont-ils mieux traités que vous?» Iliérax lui répond :

Le mal de mes rivaux n’égale pas ma peine.

La douce illusion d’une espérance vaine Ne les fait point tomber du faite du boniieur :

Aucun d’eux , comme moi , n’a perdu votre cœur;

Comme eux, à votre humeur sévère Je ne suis point accoutumé.

Quel tourment de cesser de plaire,

Lorsqu on a fait l’essai du plaisir d’etre aimé !

Ce sentiment est dans la nature, mais il est fin; il est caché au fond du cœur d’un amant malheureux : il fallait les yeux de Quinaidt pour l’y apercevoir.

Du sentiment passons aux idées fines. On entend par idée fine une conséquence finement déduite d’une idée générale x. Je dis une conséquence, parce qu’une idée , dès qu’elle devient féconde en vérités, quitte le nom à' idée fine pour prendre celui de principè ou d'idée générale. On dit les principes , et non les idées fines d’Aristote, de Descartes, de Locke et de Newton. Ce n’est pas que, pour remonter comme ces philosophes d’observations en observations jusqu’à des idées générales, il n’ait fallu beaucoup de finesse d’esprit,

* Les ouvrages de Fontenelle en fournissent mille exemples.

c’est-à-dire beaucoup d’attention. L’attention (qu’il me soit permis de le remarquer en passant) est un microscope qui, grossissant à nos yeux les objets sans les déformer, nous y fait apercevoir une infinité de ressemblances et de différences invisibles à l’œil inattentif. L’esprit en tout genre n’est proprement qu’un effet de l’attention.

Mais, pour ne pas m’écarter de mon sujet, j’obJ serverai que toute idée et tout sentiment dont la découverte suppose dans un auteur et beaucoup de finesse et beaucoup d’attention, ne recevra cependant pas le nom de fin , si ce sentiment ou cette idée sont, ou mis en action dans une scène, ou rendus par un tour simple et naturel. Le public ne donne pas le nom de fin à ce qu’il entend sans effort. Il ne désigne jamais, par les épithètes qu il unit à ce mot cY esprit , que les impressions que font sur lui les idées ou les sentimens qu’on lui présente.

Ce fait posé, on entend donc par idée f ne une idée qui échappe à la pénétration de*la plupart des lecteurs : or, elle leur échappe lorsque Fauteur saute les idées intermédiaires nécessaires pour faire concevoir celle qu’il leur offre.

"lel est ce mot que répétait souvent Fontenelle: « On détruirait presque toutes les religions x, si

Ce qui peut être vrai des fausses religions n’est point applicable à la notre, qui nous commande l’amour du prochain.

« l’on obligeait ceux qui les professent à s’aimer. » Un homme d’esprit supplée aisément aux idées intermédiaires qui lient ensemble les deux propositions renfermées' dans ce mot r; mais il est peu d'hommes d’esprit.

On donne encore le nom d’ idées fines aux idées rendues par un tour obscur, énigmatique et recherché. C’est moins à l’espèce des idées qu’à la manière de les exprimer qu’en général on attache le nom de fin.

Dans l’éloge du cardinal Dubois, lorsque, parlant du soin qu’il avait pris de l’éducation du duc d’Orléans régent, Fontenelle dit « que ce prélat « avait tous les jours travaillé à se rendre inutile; »

1 II en est de même de cet autre mot de Fontenelle : « En « écrivant, disait-il , j’ai toujours tâché de m’entendre. » Peu de gens entendent réellement ce mot de Fontenelle. On ne sent point comme lui toute l’importance d’un précepte dont l’observation est si difficile. Sans parler des esprits ordinaires, pai mi lesMallebranchc, les Leibnitz et les plus grands philosophes , que d’hommes, faute de s’appliquer ce mot de P ontenelle, n’ont pas cherché à s’entendre, à décomposer leurs principes, à les réduire à des propositions simples et toujours claires, auxquelles on ne parvient point sans savoir si l’on s’entend ou si l’on ne s’entend pas! Ils se sont appuyés sur ces principes vagues, dont l’obscurité est toujours suspecte à quiconque a le mot de P’ontenelle habituellement présent à 1 esprit. Faute d’avoir, si je l’ose dire, fouillé jusqu’au terrain vierge, 1 immense édifice de leur système s’est affaissé à mesure qu ils le construisaient.

DISCOURS IV, CHAPITRE IV. 3ig

c’est à l’obscurité de l’expression que cette idée doit sa finesse.

Dans l’opéra de T/iétis, lorsque cette déesse, pour se venger de Pelée qu elle croit infidèle, dit :

Mon cœur s’est engagé sous l’apparence vaine Des feux que tu feignis pour moi ;

Mais je veux l’en punir, en m’imposant la peine D’en aimer un autre que toi ;

il est encore certain que cette idée et toutes les idées de cette espèce ne devront le nom de fines, qu’on leur donnera communément, qu’au tour énigmatique sous lequel on les présente, et par conséquent au petit effort d’esprit qu’il faut pour les saisir. Or, un auteur n’écrit que pour se faire entendre. Tout ce qui s’oppose à la clarté est donc un défaut dans le style ; toute manière fine de s’exprimer est donc vicieuse 1 ; il faut donc être d’autant plus attentif à rendre son idée par un tour

' Je sais bien que les tours fins ont leurs partisans. Ce que tout le inonde eiftend facilement, diront-ils, tout le monde croit 1 avoir pensé; la clarté de l’expression est donc une maladresse de 1 auteur : il faut toujours jeter quelques nuages sur ses pensées. Flattés de percer ce nuage impénétrable au commuu des lecteurs, et d apercevoir une vérité à travers l’obscurité de l’expression, mille gens louent avec d’autant plus d’enthousiasme cette manière d’écrire, que, sous prétexte de faire 1 éloge de 1 auteur, ils font celui de leur pénétration. Ce fait est certain. Mais je soutiens qu’on doit dédaigner de pareils éloges, et résister au désir de les mériter. Une pensée est-elle

3ao de l’esprit.

et une expression simple et naturelle, que cette idée est plus fine, et peut plus facilement échapper à la sagacité du lecteur.

Portons maintenant nos regards sur la sorte d’esprit désigné par l’épithète de fort.

Une idée forte est une idée intéressante et propre à faire sur nous une impression vive. Cette impression peut être l’effet ou de l’idée même, ou de la manière dont elle est exprimée ».

Une idée assez commune, mais rendue par une expression ou une idée frappante, peut faire sur nous une impression assez forte. L’abbé Car taut, par exemple, comparant Virgile à Lucain : « Vir- « gile , dit-il, n’est qu’un prêtre élevé au milieu « des grimaces du temple; le caractère pleureur, « hypocrite et dévot de son héros déshonore le « poète; son enthousiasme semble ne s’échauffer « qu’à la lueur des lampes suspendues devant les

finement exprimée; il est d’abord peu de gens qui l’entendent; mais enfin el^e est généralement entendue. Or, dés qu’on a deviné l’énigme de l’expression, cette pensée est, parles gens d’esprit, réduite à sa valeur intrinsèque, et mise fort au dessous de cette même valeur par les gens médiocres : honteux de leur peu de pénétration, on les voit toujours, par un mépris injuste, venger l’affront que la finesse d’un tour a fait à la sagacité de leur esprit.

1 On désigne en Perse, par les épithètes de peintres , ou de sculpteurs, l’inégale force des différens poètes; et l’on dit, en conséquence, un poète peintre , un poète sculpteur.

« autels, et l’enthousiasme audacieux de Lucain « s’allumer au feu de la foudre. » Ce qui nous frappe vivement est donc ce qu’on désigne par l’épithète de fort. Or, le grand et le fort ont cela de commun, qu’ils font sur nous une impression vive : aussi les a-t-on souvent confondus.

Pour fixer nettement les idées différentes qu’on doit se former du grand et du fort, je considérerai séparément ce que c’est que le grand et le fort, i° dans les idées ; i° dans les images; 3° dans les sentimens.

” Une idée grande est une idée généralement intéressante; mais les idées de cette espèce ne sont pas toujours celles qui nous affectent le plus vivement. Les axiomes du Portique ou du Lycée, intéressan3Ppour tous les hommes en général , et par conséquent pour les Athéniens, ne devaient cependant pas faire sur eux 1 impression des harangues de Démosthène , lorsque cet orateur leur reprochait leur lâcheté. « Vous vous demandez l’un à « l’autre, leur disait-il : Philippe est-il mort? Hé ! « que vous importe , Athéniens, qu’il vive ou qu’il « meure? Quand le ciel vous en aurait délivrés, « vous vous feriez bientôt vous-mêmes un autre « Philippe. » Si les Athéniens étaient plus frappés du discours de leur orateur que des découvertes de leurs philosophes, c’est que Démosthène leur présentait des idées plus convenables à leur situa-

tion actuelle, et par conséquent plus immédiatement intéressantes pour eux.

Or, les hommes, qui ne connaissent en général que l’existence du moment, seront toujours plus vivement affectés de cette espèce d’idées, que de celles qui, par la raison même qu elles sont grandes et générales, appartiennent moins directement à l’état où ils se trouvent.

Aussi ces morceaux d’éloquence propres à porter l’émotion dans les âmes, et ces harangues si fortes parce qu’on y discute les intérêts actuels d’un état, ne sont-elles pas dune utilité aussi étendue , aussi durable, et ne peuvent-elles, comme les découvertes d’un philosophe, convenir également à tous les temps et à tous les lieux.

En fait d’idées, la seule différence entrefe grand et le fort,- c’est que l’un est plus généralement et l’autre plus vivement intéressant r.

S’agit-il de ces belles images, de ces descriptions ou de ces tableaux faits pour frapper 1 imagination , le fort et le grand ont ceci de commun , qu’ils doivent nous présenter de grands objets.

Tamerlan et Cartouche sont deux brigands,

* On dit quelquefois d’un raisonnement qu’il est fort, mais c’est lorsqu’il s’agit d’un objet intéressant pour nous : aussi ne donne- 1- on pas ce nom aux démonstrations de géométrie, qui, de tous les raisonnemens, sont sans contredit les plus forts. •

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dont l’un vole avec quatre cent mille hommes, et l’autre avec quatre cents hommes : le premier attire notre respect, et le second notre mépris^.

Ce que je dis du moral, je l’applique au physique. Tout ce qui par soi-même est petit, ou le devient par la comparaison qu’on en fait aux grandes choses, ne fait sur nous presque aucune impression.

Qu’on se peigne Alexandre dans l'attitude la plus héroïque, au moment qu’il fond sur l’ennemi : si l’imagination place à coté du héros l’un de ces fils de la terre1, qui, croissant par an d’une coudée en grosseur, et de trois ou quatre coudées en hauteur, pouvaient entasser Ossa sur Pélion, Alexandre n’est plus qu’une marionnette plaisante, et sa fureur n’est que ridicule.

Mais si le fort est toujours grand, le grand n’est pas toujours fort. Une décoration, ou du temple du Destin, ou des fêtes du Ciel, peut être grande, majestueuse, et même sublime; mais elle nous affectera moins fortement qu’une décora-

* Tout devient ridicule sans la forcg; tout s’ennoblit avec elle. Quelle différence de la friponnerie d’un contrebandier à celle de Charles -Quint !

A.ux yeux de ce même géant, ce César qui dit de lui : f em, vieil , vici , et dont les conquêtes étaient si rapides, paraîtrait se traîner sur la terre avec la lenteur d’une étoile de mer ou d’un limaçon.

3a4 de l'esprit.

tion du Tartare. Le tableau de la Gloire des saints est moins fait pour étouffer l’imagination que le Jugement dernier de Michel-Ange.

Le fort est donc le produit du grand uni au terrible. Or, si tous les hommes sont plus sensibles à la douleur qu’au plaisir ; si la douleur violente fait taire tout sentiment agréable, lorsqu’un plaisir v if ne peut étouffer en nous le sentiment d’une douleur violente ; le fort doit donc faire sur nous la plus vive impression : on doit donc être plus frappé du tableau des Enfers que du tableau de l’Olympe,

En fait de plaisirs, l’imagination, excitée par le désir d’un plus grand bonheur, est toujours inventive; il manque toujours quelques agrémens à l’olympe.

S’agit-il du terrible, l’imagination n’a plus le même intérêt à inventer ; elle est moins difficile en ce genre : l’enfer est toujours assez effrayant.

Telle est, dans les décorations et les descriptions poétiques, la différence entre le grand • et le fort. Examinons maintenant si, dans les tableaux dramatiques et la peinture des passions, on ne retrouverait pas la même différence entre ces deux genres d’esprit.

Dans le genre tragique, on donne le nom de fort à toute passion, à tout sentiment qui nous affecte très vivement, c’est-à-dire à tous ceux dont

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le spectateur peut être le jouet ou la victime.

Personne n’est à l’abri des coups de la vengeance et de la jalousie. La scène d’Atrée, qui présente à son frère Thyeste une coupe remplie du sang de son fils; les fureurs de Rhadamiste, qui, pour soustraire les charmes de Zénobie aux regards avides du vainqueur, la traîne sanglante dans l’Araxe, offrent donc aux regards des particuliers deux tableaux plus effrayans que celui d’un ambitieux qui s’assied sur le trône de son maître.

Dans ce dernier tableau, le particulier ne voit rien de dangereux pour lui. Aucun des spectateurs n’est monarque; les malheurs qu’occasionnent souvent les révolutions ne sont pas assez imminens pour le frapper de terreur : il doit donc en considérer le spectacle avec plaisir *. Ce spectacle charme les uns, en leur laissant entrevoir dans les rangs les plus élevés une instabilité de bonheur, qui remet une certaine égalité entre toutes les conditions, et console les petits de l’in-

C est à cette cause qu’on doit en partie rapporter l’admilation conçue pour ces fléaux de la terre, pour ces guerriers dont la valeur renverse les empires et change la face du monde. On lit leur histoire avec plaisir; on craindrait de naître de leur temps. Il en est de ces conquérans comme de ces nuages noirs et sillonnés déclairs; la foudre qui s’élance de leurs flancs fiacasse, en éclatant, les arbres et les rochers. Vu de près, ce spectacle glace d effroi; vu dans l’éloignement, il ravit d’admiration.

fériorité de leur état. Il plaît aux autres, en ce qu’il flatte leur inconstance; inconstance qui, fondée sur le désir d’une condition meilleure, fait, à travers le bouleversement des empires, toujours luire à leurs yeux l’espoir d’un état plus heureux, et leur en montre la possibilité comme une possibilité prochaine : il ravit enfin la plupart des hommes par la grandeur même du tableau qu’il présente, et par l’intérêt qu’on est forcé de prendre au héros estimable et vertueux que le poète met sur la scène. Le désir du bonheur, qui nous fait considérer l’estime comme un moyen d’être plus heureux, nous identifie toujours avec un pareil personnage. Cette identification est, si je l’ose dire, d’autant plus parfaite, et nous nous intéressons d’autant plus vivement au sort heureux ou malheureux d’un grand homme, que ce grand homme nous paraît plus estimable, cest-à-diie que ses idées ou ses sentimens sont plus analogues aux nôtres. Chacun reconnaît avec plaisir, dans un héros, les sentimens dont il est lui-même affecté. Ce plaisir est d’autant plus vif, que ce héros joue un plus grand rôle sur la terre; qu’il a, comme les Annibal, les Sylla, les Sertorius et les César, à triompher d’un peuple dont le destin fait celui de l’univers. Les objets nous frappent toujours en proportion de leur grandeur. Qu on présente au théâtre la conjuration de Gènes et

celle de Rome; qu’on trace d’une main également hardie les caractères du comte de Fiesque et de . Catilina; qu’on leur donne la même force, le 9 même courage, le' même esprit et la rffème élévation : je dis que l’audacieux Catilina emportera presque toute notre admiration; la grandeur de son entreprise se réfléchira sur son caractère, l’agrandira toujours à nos yeux, et notre illusion prendra sa source dans le désir même du bonheur.

En effet, on se croira toujours d’autant plus heureux qu’on sera plus puissant, qu on régnera sur un plus grand peuple, que plus d hommes seront intéressés à prévenir et satisfaire nos désirs, et que, seuls libres sur la terre, nous serons environnés d’un univers d’esclaves.

Voilà les causes principales dj.f plaisir que nous fait la peinture de l’ambition, de cette passion qui ne doit le nom de grande qu’aux grands changemens qu’elle fait sur la terre.

Si l’amour en a quelquefois occasionné de pareils; s’il a décidé la bataille d’Actium en faveur d’Octave; si, dans un siècle plus voisin du nôtre, il a ouvert aux Maures les ports de l’Espagne; et s’il a renversé successivement et relevé une infinité de trônes, ces grandes révolutions ne sont cependant pas des effets nécessaires de l’amour, comme elles le sont de l’ambition.

3^8 X)E l’eSPJUT.

Aussi le désir des grandeurs et l’amour de la patrie, qu’on peut regarder comme une ambition plus vertueuse, ont-ils toujours reçu le nom de grands préflrablement à toutes les autres passions; nom qui, transporté aux héros que ces passions inspirent, a été ensuite donné aux Corneille et aux poètes célèbres qui les ont peints. Sur quoi j’observerai que la passion de l’amour n’est cependant pas moins difficile à peindre que celle de l’ambition. Pour manier le caractère de Phèdre avec autant d’adresse que l’a fait Racine, il ne fallait certainement pas moins d’idées, de com-, binaisons et d’esprit, que pour tracer dans Rodogune le caractère de Cléopâtre. C’est donc moins à l’habileté du peintre qu’au choix de son sujet qu’est attaché le nom de grand.

Il résulte de ce* que j’ai dit, que, si les hommes sont plus sensibles à la douleur qu’au plaisir, les objets de crainte et de terreur doivent, en fait d’idées, de tableaux et de passions, les affecter plus fortement que les tfbjets faits pour l’étonnement et l’admiration générale. Le grand est donc en tout genre ce qui frappe universellement; et le fort, ce qui fait une impression moins générale, mais plus vive.

La découverte de la boussole est , sans contredit, plus généralement utile à l’humanité que la découverte d’une conjuration; mais cette dernière dé-

DISCOURS IV, CHAPITRE IV. 3ag

couverte est infiniment plus intéressante pour la nation chez laquelle on conjure.

L’idée du fort une fois déterminée, j’observerai que les hommes ne pouvant se communiquer leurs idées que par des mots , si la force de l’expression ne répond pas à celle de la pensée, quelque forte que soit cette pensée, elle paraîtra toujours faible, du moins à ceux qui ne sont point doués de cette vigueur d’esprit qui supplée à la faiblesse de l’expression.

Or, pour rendre fortement une pensée, il faut: i° l’exprimer d’une manière nette et précise (toute idée rendue par une expression louche est un objet aperçu à travers un brouillard; l’impression n’en est point assez distincte pour être forte); a0 il faut que cette pensée, s’il est possible, soit revêtue d'une image, et que l’image soit exactement calquée sur la pensée.

En effet , si toutes nos idées sont un effet de nos sensations, c’est donc parles sens qu’il faut transmettre nos idées aux autres hommes; il faut donc, comme j’ai dit dans le Chapitre de Y Imagination , parler aux yeux pour se faire entendre à l’esprit.

Pour nous frapper fortement, ce n’est pas même assez qu’une image soit juste et exactement calquée sur une idée, il faut encore qu’elle soit grande sans être gigantesque 1 : telle est l’image employée

1 L excessive grandeur d’une image la rend quelquefois

33o DE l’esprit.

par l’immortel auteur de Y Esprit des Lois, lorsqu’il compare les despotes aux sauvages, qui, la hache à la main, abattent V arbre dont ils veulent cueillir les fruits.

Il faut de plus que cette grande image soit neuve, ou du moins présentée sous une face nouvelle. C’est la surprise excitée par sa nouveauté, qui, fixant toute notre attention sur une idée, lui laisse le temps de faire sur nous une plus forte impression.

On atteint enfin, en ce genre, au dernier degré de perfection, lorsque l’image sous laquelle on présente une idée est une image de mouvement. Ce tableau, toujours préféré au tableau d’un objet immobile, excite en nous plus de sensations, et nous fait en conséquence une impression plus vive. On est moins frappé du calme que des tempêtes de l’air.

C’est donc à l’imagination qu’un auteur doit en partie la force de son expression ; c’est par ce secours qu’il transmet dans l’ame de ses lecteurs tout le feu de ses pensées. Si les Anglais, à cet

égard, s’attribuent une grande supériorité sur

ridicule. Quand le psalmiste dit que « les montagnes sautent « comme des béliers, » cette grande image ne fait sur nous que peu d’effet, parce qu’il est peu d’hommes dont 1 imagination soit assez forte pour se faire un tableau net et vif de montagnes sautant comme des cabris.

nous, c’est moins à la force particulière de leur langue qu’à la forme de leur gouvernement qu’ils doivent eet avantage. On est toujours fort dans un état libre, où l’homme conçoit les plus hautes pensées, et peut les exprimer au^i vivement qu’il les conçoit. Il n’en est pas ainsi des états monarchiques : dans ces pays , l’intérêt de certains corps, celui de quelques particuliers puissans, et plus souvent encore une fausse et petite politique, s’opposent aux élans du génie. Quiconque, dans ces gouvernemens, s’élève jusqu’aux grandes idées, est souvent forcé de les taire, ou du moins contraint d’en énerver la force par le louche, l’énigmatique et la faiblesse de l’expression. Aussi le lord Cbestcrfield , dans une lettre adressée à l’abbé de Guasco, dit, en parlant de l’auteur de Y Esprit des Lois : « C’est dommage que le président de Monte tesquieu, retenu sans doute par la crainte du « ministère, n’ait pas eu le courage de tout dire. « On sent bien, en gros, ce qu’il pense sur cer- « tains sujets; mais il ne s’exprime point assez « nettement et assez fortement : on eût bien mieux a su ce qu’il pensait, s’il eût composé à Londres, « et qu’il fût né Anglais. »

Ce défaut de force dans l’expression n’est cependant point un défaut de génie dans la nation. Dans tous les genres, qui, futiles aux yeux des gens en place, sont avec dédain abandonnés au

33 a DE l’esprit.

génie, je puis citer mille preuves de cette vérité. Quelle force d’expression dans certaines oraisons de Bossuet, et certaines scènes de Mahomet, tragédie qui peut-être, quelques critiques qu’on en fasse, est un des plus beaux ouvrages du célèbre Voltaire !

Je finis par un morceau de l’abbé Cartaut, morceau plein de cette force d’expression dont on ne croit pas notre langue susceptible. Il y découvre les causes de la superstition égyptienne.

« Comment ce peuple n’eût-il pas été le peuple « le plus superstitieux? l’Égypte, dit-il, était un « pays d’enchantement; l’imagination y était perte pétuellement battue par les grandes machin.es « du merveilleux; ce n’était partout que des per- « spectives d’effroi et d’admiration. Le prince était « un objet d’étonnement et de terreur, semblable « au foudre qui, recelé dans la profondeur des « nuages, semble y tonner avec plus de grandeur « et de majesté; c’était du fond de ses labyrinthes « et de son palais que le monarque dictait ses voce Ion tés. Les rois ne se montraient que dans l’ap- « pareil effrayant et formidable d’une puissance cc relevée en eux d’une origine céleste. La mort « des rois était une apothéose : la terre était af- « faissée sous le poids de leurs mausolées. Dieux « puissans, l’Égypte était par eux couverte de su-

« perbes obélisques chargés d’inscriptions inerte veilleuses, et de pyramides énormes dont le « sommet se perdait dans les airs : dieux bienfai- « sans, ils avaient creusé ces lacs qui rassuraient « orgueilleusement l’Égypte contre les inatten- « tions de la nature.

« Plus redoutables que le trône et ses mo- « narques, les temples et leurs pontifes en impo- « saient encore plus à l’imagination des Égyptiens. « Dans l’un de ces temples était le colosse de Séct rapis. Nul mortel n’osait en approcher. C’était « à la durée de ce colosse qu’était attachée celle « du monde : quiconque eût brisé ce talisman , eût « replongé l’univers dans son premier chaos. Nulles « bornes à la crédulité; tout dans l’Égypte était « énigme, merveille et mystère. Tous les temples « rendaient des oracles ; tous les antres vomis- « saient d’horribles hurlemens ; partout on voyait « des trépieds tremblans, des pythies en fureur, « des victimes, des prêtres, des magiciens qui, « revêtus du pouvoir des dieux, étaient chargés « de leur vengeance.

« Les philosophes, armés contre la superstition, « s élevèrent contre elle : mais bientôt engagés « dans le labyrinthe d’une métaphysique trop « abstraite, la dispute les y divise d’opinions; l’in- « térèt et le fanatisme en profitent; ils fécondent « le chaos de leurs systèmes différens; il en sort

334 de l’esprit.

« les pompeux mystères cTlsis, d’Osiris et d’Horus. u Couverte alors des ténèbres mystérieuses et suif bûmes de la théologie et de la religion , l’im- <f posture fut méconnue. Si quelques Egyptiens f< l’aperçurent à la lueur incertaine du doute, là « vengeance, toujours suspendue sur la tête des « indiscrets, ferma leurs yeux à la lumière , et leur « bouche à la vérité. Les rois mêmes, qui pour se a mettre à l’abri de toute insulte, avaient d’abord, « de concert avec les prêtres, évoqué autour du « trône la terreur, la superstition et les fantômes de « leur suite; les rois, dis-je, en furent eux-mêmes a effrayés; bientôt ils confièrent aux temples le a dépôt sacré des jeunes princes; fatale époque « de la tyrannie des prêtres égyptiens ! nul obs- « tacle alors qu’on pût opposer à leur puissance. « Les souverains furent ceints dès l’enfance du « bandeau de l’opinion; de libres et indépendans « qu’ils étaient tant qu’ils ne voyaient dans ces « prêtres que des fourbes et des enthousiastes « soudoyés, ils en devinrent les esclaves et les « victimes. Imitateurs des rois, les peuples sui- « virent leur exemple, et toute 1 Égypte se pro- « sterna aux pieds du pontife et de l’autel de la « superstition. »

Ce magnifique tableau de l’abbé Cartaut prouve, je crois, que la faiblesse d’expression qu’on nous reproche, et qu’en certain genre on remarque

dans nos écrits, ne peut être attribuée au défaut de génie de la nation.

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