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CHAPITRE VI

Du bel esprit.

Ce qui plaît dans tous les siècles comme tîhns tous les pays, est ce qu’on appelle le beau. Mais, pour s’en former une idée plus exacte et plus précise, peut-être faudrait-il, en chaque art, et même en chaque partie d’un art, examiner ce qui constitue le beau. De cet examen, l’on pourrait facilement déduire l’idée d’un beau commun à tous les arts et k toutes les sciences, dont on formerait ensuite l’idée abstraite et générale du beau.

Dans ce mot bel espfit, si le public unit lepithète de beau au motf^y/’ù, il ne faut cependant point attacher à cette épithète l’idée de ce vrai beau dont on n’a point encore donné de définition nette. C’est à ceux qui composent dans le genre d’agrément qu’on donne particulièrement le nom de bel esprit. Ce genre d’esprit est très différent du genre instructif. L’instruction est moins arbitraire. D’importantes découvertes en chimie, en physique, en géométrie, également utiles à toutes les nations, en sont également estimées. 11 n’en est pas ainsi du bel esprit : l’estime conçue pour un

ouvrage de ce genre doit se modifier différemment chez les divers peuples, selon la différence de leurs moeurs, de la forme de leur gouvernement, ‘ et de l’état différent où s’y trouvent les arts et les sciences. Chaque nation attache donc des idées différentes à ce mot bel esprit. Mais, comme il n’en est aucune où l’on nè compose des poèmes, des romans, des tragédies, des panégyriques, des histoires 1 , de ces ouvrages enfin qui occupent le lecteur sans le fatiguer, il n’est point aussi de nation où, du moins sous un autre nom, on ne connaisse ce que nous désignons par le mot bel esprit.

Quiconque, en ces divers genres, n’atteint point chez nous au titre de génie, est compris dans la classe des beaux esprits, lorsqu’il, joint la grâce et l’élégance de la diction à l'heureux choix des idées. Despréaux disait , en parlant de l’élégant Racine : « Ce n’est qu’un bel esprit à qui j’ai appris « à faire difficilement des vers. » Je n’adopte certainement pas le jugement de Despréaux sur Racine : mais je crois pouvoir en conclure que c’est principalement dans la clarté, le coloris de l’expres-

1 Je ne parle point de ces histoires écrites dans le genre instructif, telles que les Annales de Tacite, qui, pleines d’idées profondes de morale et de politique, et ne pouvant être lues sans quelques efforts d’attention, ne peuvent, par cette mémo raison, être aussi généralement goûtées et senties.

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?ion, et l’ait d’exposer ses idées, que consiste le bel esprit, auquel on ne donne le nom de beau que parce qu’il plaît et doit réellement plaire le plus généralement.

En effet, si, comme le remarque Vaugelas, il est plus de juges des mots que des idées, et si les hommes sont, en général, moins sensibles à la justesse d’un raisonnement qu’à la beauté d’une expression 1 , c’est donc à l’art de bien dire que doit être spécialement attaché le titre de bel esprit.

D’après cette idée, on conclura peut-être que le bel esprit n’est que l’art de dire élégamment des riens. Ma réponse à cette conclusion , c’est qu’un ouvrage vide de sens ne serait qu’une continuité de sons harmonieux , qui n’obtiendrait aucune estime 2 3 ; et qu’ainsi le public ne décore du titre de bel espr it que ceux dont les ouvrages sont pleins d’idées grandes, fines ou intéressantes. Il n’est aucune idée qui ne soit du ressort du bel esprit,

1 Je rapporterai à ce sujet un mot de Malherbe. Il était au lit de la mort : son confesseur, pour lui inspirer plus de ferveur et de résignation, lui décrivait les joies du paradis; il se servait d’expressions basses et louches. La description faite :

« lié bien, dit-il au malade, vous sentez-vous un grand désir «de jouir de ces plaisirs célestes?... Ah! Monsieur, répondit «Malherbe, ne m’en parlez pas davantage, votre mauvais « style m’en dégoûte. »

3 Un homme ne serait plus maintenant cité comme homme d’esprit pour avoir fait un madrigal ou un sonnet.

si l’on excepte celles qui, supposant trop d’études préliminaires, ne peuvent être mises à la portée des gens du monde.

Je ne prétends donner, dans cette réponse, aucune atteinte à la gloire des philosophes. Le genre philosophique suppose sans contredit plus de richesses, plus de méditations, plus d’idées profondes, et même un genre de vie particulier. Dans le monde, on apprend à bien exprimer ses idées, mais c’est dans la retraite qu'on les acquiert. On y fait une infinité d’observations sur les choses; et l’on n’en fait dans le monde que sur la manière de les présenter. Les philosophes doivent donc, quant à la profondeur des idées, l’emporter sur les beaux esprits; mais on exige de ces derniers tant de grâce et d’élégance, que les conditions nécessaires pour mériter le titre de philosophe ou de bel esprit, sont peu t-etre également difficiles à remplir. 11 paraît du moins qu’en ces deux genres les hommes illustres sont également rares. En effet, pour pouvoir à la fois instruire et plaire, quelle connaissance ne faut-il pas avoir, et de sa langue, et de 1 esprit de son siècle! Que de goût pour présenter toujours ses idées sous un aspect agréable ! Que d étude pour les disposer de manière qu’elles lassent la plus vive impression sur l’ame et l’esprit du lecteur! Que d’observations pour distinguer les situations qui doivent être traitées avec quelque

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étendue, de celles qui, pour être senties, n’ont besoin que d’être présentées ! Et quel art enfin , pour unir toujours la variété à Tord re et à la clarté ; et, comme dit Fontenelle, « pour exciter la curio- « sité de l’esprit, ménager sa paresse et prévenir « son inconstance. »

C’est, en ce genre, la difficulté de réussir, qui sans doute est en partie cause du peu de cas que* les beaux esprits font communément des ouvrages de pur raisonnement. Si l’homme borné n’aperçoit dans la philosophie qu’un amas d’énigmes puériles et mystérieuses, et s’il hait dans les philosophes la peine qu’il faut se donner pour les entendre, le bel esprit ne leur est guère plus favorable. Il hait pareillement dans leurs ouvrages la sécheresse et l’aridité du genre instructif. Trop occupé du bien-écrit, et moins sensible au sens 1 qu’à l’élégance de la phrase, il ne reconnaît pour bien pensé que les idées heureusement exprimées. La moindre obscurité le choque. Il ignore qu’une idée profonde, avec quelque netteté qu’elle soit rendue, sera toujours inintelli-

1 Rien de plus triste pour quiconque ne s’exprime pas heureusement que d’être jugé par des beaux ou des demi-esprits. Ün ne lui tient point compte de ses idées ; on le juge sur les mots. Quelque supérieur qu’il soit réellement à ceux qui le traitent d’imbécillc, ils ne réformeront point leur jugement; il ne passera jamais près d’eux que pour un sot.

gible pour le commun des lecteurs, lorsqu’on ne pourra la réduire à des propositions extrêmement simples; et qu’il en est de ces idées profondes comme de ces eaux pures et claires, mais dont la profondeur ternit toujours la limpidité.

D’ailleurs, parmi ces beaux esprits, il en est qui, secrets ennemis de la philosophie, accréditent contre elle l’opinion de l’homme borné. Dupes d’une vanité petite et ridicule, ils adoptent à cet égard l’erreur populaire : et, sans estime pour lai justesse, la force, la profondeur et la nouveauté des pensées, ils semblent oublier que l’art de bien dire suppose nécessairement qu’on a quelque chose à dire; et qu’enfui l’écrivain élégant est comparable au joaillier, dont l’habileté devient inutile s’il n’a des diamans à monter.

Les savans et les philosophes, au contraire, livrés tout entiers à la recherche des faits ou des idées, ignorent souvent et les beautés et les difficultés de l’art d’écrire. Ils font, en conséquence, peu de cas du bel esprit : et leur mépris injuste pour ce genre d’esprit est principalement fondé sur une grande insensibilité pour l’espèce d’idées qui entrent dans la composition des ouvrages de bel esprit. Ils sont presque tous plus ou moins semblables à ce géomètre, devant qui l’on faisait un grand éloge de la tragédie d 'Iphigénie. Cet éloge pique sa curiosité; il la demande, on la lui

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prête, il en lit quelques scènes, et la rend en disant : «Pour moi, je ne sais ce qu’on trouve de si « beau dans cet ouvrage; il ne prouve rien. »

Le savant abbé Longuerue était à peu près dans le cas de ce géomètre : la poésie n’avait point de charmes pour lui ; il méprisait également la grandeur de Corneille et 1 élégance de Racine; il avait, disait-il, banni tous les poètes de sa bibliothèque1.

Pour sentir également le mérite et des idées et de l’expression, il faut, comme les Platon, les Montaigne, les Bacon, les. Montesquieu, et quelques uns de nos philosophes que leur modestie m’empêche de nommer, unir l’art d’écrire à l’art de bien penser; union rare, et qu’on ne rencontre que dans les hommes d’un grand génie.

Après avoir marqué les causes du mépris respectif qu’ont les uns pour les autres quelques savans et quelques beaux esprits, je dois indiquer les causes du mépris où le bel esprit tombe et doit journellement tomber, plutôt que tout autre genre d’esprit.

Le goût de notre siècle pour la philosophie la

' « Il y a, disait ce même abbé de Longuerue, deux ou- « vrages sur Homère qui valent mieux qu’Homère lui-même : « c’est Antiquitatcs Homeriéæ ; le second , c’est Honieri Gnomo- « logûi per Dupnrtum. Quiconque a in ces deux livres a lu « tout ce qu’il y a de bon dans Homère, et n’a point essaye « l’ennui de ses contes à dormir debout. »

remplit de dissertateurs, qui, lourds, communs, fatigans, sont cependant pleins d’admiration pour la profondeur de leurs jugemens. Parmi ces dissertateurs, il en est qui s’expriment très mal; ils le soupçonnent; ils savent que chacun est juge de l’élégance et de la clarté de l’expression, et qu’à cet égard il est impossible de duper le public : ils sont donc forcés, par l’intérêt de leur vanité, de renoncer au titre de bel esprit, pour prendre celui de bon esprit. Comment ne donneraient -ils pas la préférence à ce dernier titre? Ils ont ouï-dire que le bon esprit s’exprime quelquefois d’une manière obscure: ils sentent donc qu’en bornant leurs prétentions au titre de bon esprit, ils pourront toujours rejeter l’ineptie de leurs raisonnemens sur 1 obscurité de leurs expressions, que c’est l’unique et sûr moyen d’échapper à la conviction des sottises: aussi le saisissent- ils avidement, en se cachant, autant qu’ils le peuvent, à eux-mêmes, que le défaut de bel esprit est le seul droit qu’ils aient au bon esprit, et qu’écrire mal n est pas une preuve qu’on pense bien.

jufieraent de pareils hommes , quelque riches ou puissans 1 qu’ils soient souvent, ne ferait ce-

En général, ceux qui ont cultivé sans succès les arts et les sciences deviennent, s ils sont élevés aux premiers postes, les plus cruels ennemis des gens de lettres. Pour les décrier, ds se mettent à la tetc des sots; ils voudraient anéantir le

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pendant aucune impression sur le public, s’il n’était soutenu de l’autorité de certains philosophes, qui, jaloux, comme les beaux esprits, d’une estime exclusive, ne sentent pas que chaque genre différent a ses admirateurs particuliers; qu’on trouve partout plus de lauriers que de têtes à couronner; qu’il n’est point de nation qui n’ait en sa disposition un fonds d’estime suffisant pour satisfaire à toutes les prétentions des hommes illustres; et qu’enfin, en inspirant le dégoût du bel esprit, on arme contre tous les grands écrivains le dédain de ces hommes bornés, qui, intéressés à mépriser l’esprit, comprennent également sous le nom de bel esprit, qui ne leur est guère plus connu , et les savans, et les philosophes, et généralement tout homme qui pense.

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