CHAPITRE X
Combien l’on est sujet à se méprendre sur les motifs qui nous déterminent.
Une mère idolâtre son fils. Je l’aime, dira-t-elle, pour lui-même. Cependant, répondra-t-on, vous ne prenez aucun soin de son éducation , et vous ne doutez pas qu’une bonne éducation ne puisse infiniment contribuer à son bomieur : pourquoi donc, sur ce sujet, ne consultez-vous point les gens d’esprit, et ne lisez-vous aucun des ouvrages faits sur cette matière? C’est, repliquera-t-elle , parce qu’en ce genre je crois en savoir autant que les auteurs et leurs ouvrages. Mais d’où naît cette confiance en vos lumières? Ne serait -elle pas l’effet de votre indifférence ? Un désir vif nous inspire toujours une salutaire méfiance de nousmêmes. A-t-on un procès considérable, on voit des procureurs, des avocats; on en consulte un grand nombre, on lit ses factums. Est-on attaqué de ces maladies de langueur qui sans cesse nous environnent des ombres et des horreurs de la mort, on voit des médecins, on recueille leurs avis, on lit des livres de médecine, on devient soi-même un peu médecin. Telle est la conduite de l’intérêt vif. Lorsqu’il s’agit de l’éducation des
enfans , si vous n’ètes point susceptible du même intérêt, c’est que vous ne les aimez point pour eux-mêmes. Mais, ajoutera cette mère, quels seraient les motifs de ma tendresse? Parmi les pères et les meres, répondrai-je, les uns sont affectés du sentiment de la postéromanie ; dans leurs enfans, ils n’aiment proprement que leur nom : les autres sont jaloux de commander ; et dans leurs enfans, ils n’aiment que leurs esclaves. L’animal se sépare de ses petits lorsque leur faiblesse ne les tient plus dans sa dépendance; et l’amour paternel s’éteint dans presque tous les cœurs lorsque les enfans ont, par leur âge ou leur état, atteint l’indépendance. Alors, dit le poète Saadi, le père ne voit en eux que des héritiers avides : et c’est la cause, ajoute ce même poète, de l’amour extrême de l’aïeul pour ses petits-fils ; il les regarde comme les ennemis de ses ennemis.
Il est enfin des pères et des mères qui, dans leurs enfans, n’aperçoivent qu’un joujou et qu’une occupation. La perte de ce joujou leur serait insupportable : mais leur affliction prouverait-elle qu’ils aiment un enfant pour lui-même? Tout le monde sait ce trait de la vie de M. de Lauzun : il était à la Bastille; là, sans livres, sans occupation, en proie à l’ennui et à l’horreur de la prison , il s’avise d’apprivoiser une araignée. C’était la seule consolation qui lui restât dans son mal-
°) 8 2 DF. l’fSPBIT.
heur. Le gouverneur de la Bastille, par une inhumanité commune aux hommes accoutumés à voir des malheureux1, écrase cette araignée. Le prisonnier en ressent un chagrin cuisant; il n’est point de mère que la mort de son fils affecte d’une douleur plus violente. Or, d’où vient cette conformité de sentimens pour des objets si différens? C’est que, dans la perte d’un enfant, comme dans la perte d’une araignée , on n’a souvent à pleurer que l’ennui et le désœuvrement où l’on tombe. Si les mères paraissent en général plus sensibles à la mort d’un enfant que ne le serait un père, distrait par ses affaires, ou livré aux soins de l’ambition , ce n’est pas que cette mère aime plus tendrement son fils; mais c’est qu’elle fait une perte plus difficile à remplacer. Les méprises de sentiment sont, en ce genre, très fréquentes. On chérit rarement un enfant pour lui-même. Cet amour paternel2, dont tant de gens font parade et dont ils
’ L’habitude de voir des malheureux rend les hommes cruels et médians. En vain disent-ils que, cruels à regret, c’est le devoir qui leur impose la nécessité d etre durs, loui homme qui, pour l’intérêt de la justice, peut, comme le bourreau, tuer de sang-froid son semblable, le massacrerait certainement pour son intérêt personnel s’il ne craignait la potence.
» Ce que je dis de l’amour paternel peut s’appliquer a cet amour métaphysique tant vanté dans nos anciens romans. On est, en ce genre, sujet à bien des méprises de sentiment.
se croient vivement affectés, n est le plus souvent en eux qu’un effet, ou du sentiment de la postéromanie, ou de l’orgueil de commander, ou d’une crainte de l’ennui et du désœuvrement.
Une pareille méprise de sentiment persuade aux dévots fanatiques que c’est à leur zèle pour la religion qu’ils doivent la liaine qu ils ont pour les philosophes, et les persécutions qu’ils excitent contre eux. Mais, leur dit-on, ou l’opinion qui vous révolte dans l’ouvrage d’un philosophe est fausse, ou elle est vraie. Dans le premier cas, vous pouvez, animés de cette vertu douce que suppose la religion , lui en prouver philosophiquement
Lorsqu’on imagine, par exemple, n’en vouloir qu’à l’ame d’une femme, ce n’est certainement qu'à son corps qu’on en veut; et c’est, à cet égard , pour satisfaire et ses besoins et surtout sa curiosité, qu’on est capable de tout. La preuve de cette vérité, c’est le peu de sensibilité que la plupart des spectateurs marquent au* théâtre pour la tendresse de deux époux, lorsque ces mêmes spectateurs sont si vivement émus de l’amour d’un jeune homme pour une jeune fille. Qui produirait en eux cette différence de sentiment, si ce ne sont les sentimens différeus qu’ils ont eux-mèmes éprouvés dans ces deux situations? La plupart d’entre eux ont senti que, si l’on fait tout pour les faveurs désirées, l’on fait peu pour les faveurs obtenues; qu’en fait d’amour,, la curiosité une fois satisfaite, l’on se console aisément de la perte d’une infidèle, et qu alors le malheur d’un amant est très supportable. D’où je conclus que l’amour ne peut jamais être qu’un désir déguisé de la jouissance.
384 de l’esprit.
la fausseté ; vous le devez même chrétiennement. « Nous n’exigeons point , dit saint Paul , une « obéissance aveugle; nous enseignons, nous prou- «vons, nous persuadons.» Dans le second cas, c’est-à-dire si l’opinion de ce philosophe est vraie, elle n’est point alors contraire à la religion : le croire, serait un blasphème. Deux vérités ne peuvent être contradictoires : et la vérité, dit l’abbé Fleury, ne peut jamais nuire à la vérité. Mais cette opinion, dira le dévot fanatique, ne parait pas se concilier avec les principes de la religion. Vous pensez donc, lui répliquera-t-on, que tout ce qui résiste aux efforts de votre esprit, et ce que vous ne pouvez concilier avec les dogmes de votre religion, est réellement inconciliable avec ces mêmes dogmes? Ne savez- vous pas que Galilée 1 fut indignement traîné dans les prisons de
* Les persécuteurs de Galilée sc crurent, sans doute, animés du zèle de la religion , et furent la dupe de cette croyance. J’avouerai cependant que, s’ils s’étaient scrupuleusement examinés, et qu’ils se fussent demandé pourquoi l’église se réservait le droit de punir, par l’affreux supplice du feu , les erreurs d’un homme, lorsque, faisant trouver au crime un asile inviolable près des autels, elle se déclarait pour ainsi dire la protectrice des assassins ; s’ils se fussent encore demandé pourquoi cette meme église, par sa tolérance, semblait favoriser les forfaits de ces pères qui mutilent sans pitié l’enfant que, dans les temples, les concerts et sur le théâtre, ils dévouent au plaisir de quelques oreilles délicates; et qu’enfin ils eussent aperçu que les ecclésiastiques encoura-
l’inquisition , pour avoir soutenu que le soleil était immobile au centre du monde; que son système scandalisa d’abord les imbécilles, et leur^parut absolument contraire à ce texte de l’Écriture:
Arrête-toi , soleil? Cependant d’habiles théologiens
gcaient eux-mèmes à ce crime les pères dénaturés, en permettant que ces victimes infortunées fussent reçues et chèrement gagées dans les églises : alors ils seraient nécessairement convenus que le zèle de la religion n’était pas l’unique sentiment qui les animait. Ils auraient senti qu’ils ne faisaient du temple le refuge du crime que pour conserver par ce moyen un plus grand crédit sur une infinité d’hommes, qui respecteraient dans les moines les seuls protecteurs qui pussent les soustraire ;\ la rigueur des lois; et qu’ils ne punissaient dans Galilée la découverte d’un nouveau système que pour se venger de 1 injure involontaire que leur faisait un grand homme, qui peut-être en éclairant l’humanité, en paraissant plus instruit que les ecclésiastiques, pouvait diminuer leur crédit sur le peuple. Il est vrai que, même dans l’Italie, on ne se rappelle qu’avec horreur le traitement que l’inquisition fit à ce philosophe. Je citerai, pour preuve de cette vérité, un morceau d’un poëmc du prêtre Benedetto Menzini. Ce poème, imprimé et vendu publiquement à Florence, est rapporté dans \e Journal etranger. Le poète s’adresse aux inquisiteurs qui condamnèrent Galilée : «Quel était, leur dit-il, votre aveugle- « ment, lorsque vous traînâtes indignement ce grand homme « dans vos cachots? Est-ce là cet esprit pacifique que vous « recommande le saint apôtre qui mourut en exil à Pathmos?
. Non : vous fûtes toujours sourds à ses préceptes. Persécutons «les sa vans; telle est votre maxime. Orgueilleux humains,
•• sous un extérieur qui ne respire que l’humilité, vous qui « parlez d un tou si doux et qui trempez vos mains dans le « sang, quel démon funeste vous introduisit parmi nous!»
ont depuis accordé les principes de Galilée avec ceux de la religion. Qui vous assure qu’un théologien, plus heureux ou plus éclairé que vous, ne lèvera pas la contradiction que vous croyez apercevoir entre votre religion et l’opinion que vous condamnez? Qui vous forcé," par une censure précipitée, d’exposer, si ce n’est là religion, du moins ses ministres , à la haine qu'excite la persécution? Pourquoi, toujours empruntant le secours de la force et de la terreur, vouloir imposer silence aux gens de génie, et priver l’humanité des lumières utiles qu’ils peuvent lui procurer?
Vous obéissez, dites-vous, à la religion. Maiselle vous ordonne la méfiance de vous-mêmes et l’amour du prochain. Si vous n’agissez pas conformément à ces principes, ce n’est donc pas l’esprit de Dieu qui vous anime "? Mais, direz-vous, quelles sont donc les divinités qui m’inspirent? la paresse et l’orgueil. C’est la paresse, ennemie de toute contention d’esprit, qui vous révolte contre des opinions que vous ne pouvez, sans étude et sans quel-
' Si le même dévot fanatique, doux à la Chine et cruel à Lisbonne, prêche dans les divers pays la tolérance ou la persécution, selon qu’il y est plus ou moins puissant, comment concilier des conduites aussi contradictoires avec 1 esprit de l’Évangile, et ne pas sentir que, sous le nom de la religion, c’est l’orgueil de commander qui les inspire?
que fatigue d’attention, lier aux principes reçus dans les écoles; mais qui, philosophiquement démontrées , ne peuvent être théologiquement fausses.
C’est l’orgueil, ordinairement plus exalté dans le higot que dans tout autre homme, qui lui fait détester dans l’homme de génie le bienfaiteur de l’humanité, et qui le soulève contre des vérités dont la découverte l’humilie.
C’est donc cette mémo paresse et ce même orgueil qui, se déguisant 1 à ses yeux sous l’apparence du zèle2, en font le persécuteur des hommes éclairés, et qui, dans l'Italie, l’Espagne et le Por-
1 Si l’on en excepte la luxure, de tous les péchés le moins nuisible à l’humanité, mais qui consiste dans un acte qu’il est impossible de se dissimuler à soi-même, on se fait illusion sur tout le reste. Tous les vices, à nos yeux, se transforment en autant de vertus. L’on prend en soi le désir des grandeurs pour l’élévation dans l’ame, l’avarice pour économie, la médisance pour amour de la vérité, et l’humeur pour un zèle louable. Aussi la plupart de ces passions s’allient-elles communément avec la bigoterie.
2 Ceux des théologiens qui croyaient les papes en droit de disposer des trôneS, s’imaginaient aussi être animés du pur zcle de la religion. Ils n’apercevaient pas qu’un motif secret d ambition se mêlait a la sainteté de leurs intentions; que 1 unique moyen de commander aux rois était de consacrer l opinion qui donnait au pape le droit de les déposer pour cas d hérésie. Or, les ecclesiastiques étant les seuls juges de l’hérésie, la cour de Rome, dit l’abbé de Longuerue, en faisait trouver a son gré dans tous les princes qui lui déplaisaient.
388 DE LESPRIT.
tugal, ont forgé les chaînes, bâti les cachots et
dressé les bûchers de l’inquisition.
Au reste, ce même orgueil, si redoutable dans le dévot fanatique, et qui, dans toutes les religions, lui fait, au nom du Très-Haut, persécuter les hommes de génie, arme quelquefois contre eux les gens en place.
A l’exemple de ces pharisiens qui traitaient de criminels ceux qui n’adoptaient point toutes leurs décisions, que de visir? traitent d’ennemis de la nation ceux qui n’approuvent point aveuglément leur conduite ! Induit à cette erreur par une méprise de sentiment commune à presque tous les hommes, il n’est point de visir qui ne prenne son intérêt pour l’intérêt de la nation : qui ne soutienne, sans le savoir, qu’humilier son orgueil, c’est insulter au public; et que blâmer sa conduite, avec quelque ménagement qu’on le fasse, c’est exciter le trouble dans l’état. Mais, lui dirait-on, vous vous trompez vous-mème; et, dans ce jugement, c’est l’intérêt de votre orgueil, et non l’intérêt général que vous consultez. Ignorez-vous qu’un citoyen, s’il est vertueux, ne verra jamais avec indifférence les maux qu’occasionne une mauvaise administration ? La législation , qui de toutes les sciences est la plus utile, ne doit-elle pas, comme toute autre science, se perfectionner par les mêmes moyens? C’est en éclairant les er-
reurs des Aristote, des Averroès, des Avicenne, et de tous les inventeurs dans les sciences et les arts, qu’on a perfectionné ces memes arts et ces memes sciences. Vouloir couvrir les fautes de l'administration du voile du silence, c’est donc s’opposer aux progrès de la législation, et par conséquent au bonheur de l’humanité. C’est ce même orgueil, masqué à vos propres yeux du nom de bien public, qui vous fait avancer cet axiome, qu’une faute une fois commise, le divan doit toujours la soutenir, et que l’autorité ne doit point plier. Mais, vous répondra-t-on, si le bien public est l’objet que se proposent tout prince et tout gouvernement, doivent-ils employer l’autorité à soutenir une sottise ? L’axiome que vous établissez ne signifie donc rien autre chose, sinon: J’ai donné mon avis; je ne veux pas qu’en montrant au prince la nécessité de changer de conduite , on lui prouve trop clairement que je l’ai mal conseillé.
Au reste, il est peu d’hommes qui échappent aux illusions de cette espèce. Que de gens faux de bonne foi, faute de s’ètre examinés! S’il en est pour qui les autres ne soient, pour ainsi dire, que des corps diaphanes, et qui lisent également bien, et dans leur intérieur, et dans l’intérieur d’autrui, le nombre en est petit. Pour se connaître, il faut s’observer, foire une longue étude de soimème. Les moralistes sont presque les seuls in-
téressés à cet examen, et la plupart des hommes s’ignorent.
Parmi ceux qui déclament avec tant d’emportement contre les singularités de quelques hommes d’esprit, que de gens ne se croient uniquement animés que de l’esprit de justice et de vérité ! Cependant, leur dirait-on, pourquoi se déchaîner avec tant de fureur contre un ridicule qui souvent ne nuit à personne? Un homme joue le singulier : riez-en , à la bonne heure : c’est même le parti que vous prendrez avec un homme sans mérite. Pourquoi n’en userez-vous pas de même avec un homme d’esprit? C’est que sa singularité attire l’attention du public : or, son attention une fois fixée sur un homme de mérite, il s’eii occupe, il vous oublie, et votre orgueil en est blessé. Voilà quel est en vous le principe secret, et du respect que vous affectez pour l’usage, et de votre haine pour le singulier.
Vous me direz peut - être : L’extraordinaire frappe; il ajoute à la célébrité de 1 homme desprit, le mérite simple et modeste en est moins estimé ; et c’est une injustice dont je le venge, en décriant la singularité. Mais l’envie, répondrai-je, ne vous fait-elle pas apercevoir l’affectation où l’affectation n’est pas? En général, les hommes supérieurs y sont peu sujets; un caractère paresseux et méditatif peut avoir de la singularité; mais
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jamais il ne la jouera. L’affectation de la singularité est donc très rare.
Pour soutenir le personnage de singulier , de quelle activité faut-il être doué? Quelle connaissance du monde faut-il avoir, et. pour choisir précisément un ridicule qui ne nous rende ni méprisables, ni odieux aux autres hommes, et pour adapter ce ridicule à notre caractère, et le proportionner. à notre mérité Car enfin, ce n’est qu’avec une telle dose de génie qu’il est permis d’avoir un tel ridicule. A-t-on cette dose, il laut en convenir; alors, loin de nous nuire., un ridicule nous sert. Lorsque Énée descend aux enfers pour adoucir le monstre qui veille à leurs portes, ce héros se pourvoit, par le conseil de la sibylle, d’un gâteau qu’il jette dans la gueule de Cerbère. Qui sait si, pour apaiser la haine de ses contemporains, le mérite ne doit pas aussi jeter dans la gueule de l’envie le gâteau d’un ridicule? La prudence l’exige, et même l’humanité l’ordonne. S’il naissait un homme parfait, il devrait toujours, par quelques grandes sottises, adoucir la haine de ses concitoyens. Il est vrai qu’à cet égard on peut s’en fier à la nature, et quelle a pourvu chaque h.omme de la dose de défauts suffisante pour le rendre supportable.
Une preuve certaine que c’est l’envie qui, sous le nom de justice, se déchaîne contre les ridicules
de t üsraiT.
des gens desprit, c’est que toute singularité ne nous blesse point en eux. Une singularité grossière et qui flatte, par exemple, la vanité de l’homme médiocre en lui faisant apercevoir dans les gens de mérite des ridicules dont il est exempt, en lui persuadant que les gens d’esprit sont fous et que lui seul est sage, est une singularité toujours très propre à leur concilier sa bienveillance. Qu’un homme d’esprit, parîsxemple, s’habille d’une manière singulière, la plupart des hommes qui ne distinguent point la sagesse de la folie et ne la reconnaissent qu’à l’enseigne d’une perruque plus ou moins longue, prendront cet homme pour un fou, ils en riront, mais ils l’en aimeront davantage. En échange du plaisir qu’ils trouvent à s’en moquer, quelle célébrité ne lui donneront-ils pas? on ne peut rire souvent d’un homme sans en parler beaucoup. Or, ce qui perdrait un sot accroît la réputation d’un homme de mérite. On ne s’en moque pas sans avouer, et peut-être même sans exagérer sa supériorité dans le genre où il se distingue. Par des déclamations outrées, l’envieux, à son insu, contribue lui-même à la gloire des gens de mérite. Quelle reconnaissance ne te dois -je pas! lui dirait volontiers l'homme d’esprit; que ta haine me fait d’amis ! Le public ne s’est pas longtemps mépris sur les motifs de ton aigreur: c’est l’éclat de ma réputation et non ma singularité qui
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t’offense. Si tu l’osais, tu jouerais comme moi le singulier, mais tu sais qu’une singularité affectée est une platitude dans un homme sans esprit . ton instinct t’avertit, ou que tu n’as pas, ou du moins que le public ne t’accorde pas le mérite nécessaire pour jouer le singulier. Voilà quelle est la vraie cause de ton horreur pour la singularité ‘.Tu ressembles à ces femmes contrefaites, qui, criant sans cesse à l’indécence contre tout habillement nouveau et propre à marquer la taille, ne s’aperçoivent pas que c’est à leur difformité quelles doivent leur respect pour les anciennes modes.
Notre ridicule nous est toujours caché; ce n’est
1 C’est à la même cause qu’on doit attribuer l’amou? que presque tous les sots croient afficher pour la probité, lorsqu’ils disent : «Nous fuyons les gens d’esprit, c’est mauvaise « compagnie; ce sont des hommes dangereux. — Mais, leur «dirait-on, l’église, la cour, la magistrature, la finance, ne « fournissent pas moins d’hommes répréhensibles que les aca- « démies; la plupart des gens de lettres ne sont pas même a « portée de faire des friponneries. D’ailleurs le désir de l’es- « time, que suppose toujours l’amour de l’étude, leur sert à « cet égard de préservatif. Parmi les gens de lettres, il en est « peu dont la probité ne soit constatée par quelque acte de «vertu. Mais, en les supposant même aussi fripons que les « sots, les qualités de l’esprit peuvent du moins compenser « en eux les vices du cœur; mais le sot n’offre aucun dédom- « magement. Pourquoi donc fuir les gens d’esprit? C’est que « leur présence humilie, et qu’on prend en soi pour amour de * la vertu ce qui n’est qu’aversion pour les hommes supérieurs. >>
3g4 de l’esphit.
que dans les autres qu’on l’aperçoit. Je rapporterai à ce sujet un fait assez plaisant, qui, dit-on, est arrivé de nos jours. Le duc de Lorraine donnait un grand repas à toute sa cour; on avait servi le souper dans un vestibule, et ce vestibule donnait sur un parterre. Au milieu du souper, une femme croit voir une araignée : la peur la saisit, elle pousse un cri, quitte la table, fuit dans le jardin et tombe sur un gazon. Au moment de sa chute, elle entend rouler quelqu’un à ses côtés; c’était le premier ministre du duc : « Ah, monte sieur! lui dit-elle, que. vous me rassurez! et que « j’ai de grâces à vous rendre ! je craignais d’a- « voir fait une impertinence. — Hé, madame! qui « pourrait y tenir? répond le ministre. Mais, dites- « moi, était-elle bien grosse? — Ah, monsieur! « elle était affreuse. — Volait-elle, ajouta-t-il, près a de moi? — Que voulez-vous dire? une araignée «voler? — Hé quoi! reprit- il, c’est pour une « araignée que vous faites ce train-là? allez, malt dame, vous êtes une folle; je croyais que c’était « une chauve-souris. » Ce fait est l’histoire de tous les hommes. On ne peut supporter son ridicule dans autrui; on s’injurie réciproquement; et dans ce monde, ce n’est jamais qu’une vanité qui se moque de l’autre. Aussi, d’après Salomon, est-on toujours tenté de s’écrier: Tout est vanité. Cest à cette vanité que tiennent la plupart de nos méi
prises de sentiment. Mais, comme c’est surtout en matière de conseils que. cette méprise est plus facilement aperçue, après avoir exposé quelques unes des erreurs où nous jette la profonde ignorance de nous- mêmes, il est encore inutile de montrer les erreurs où cette même ignorance de nous-mêmes précipite quelquefois les autres.