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CHAPITRE XV

De l’injustice du public à cet égard.

On exigera qu’un écuyer, habitué à diriger la pointe du pied vers l’oreille de son cheval, soit aussi bien tourné qu’un danseur de l’Opéra : on voudra qu’un philosophe, uniquement occupé d’idées fortes et générales , écrive comme une femme du monde, ou même qu’il lui soit supérieur dans un genre, tel par exemple que le genre épistolaire, où, pour bien écrire , il faut dire des riens d’une manière agréable. On ne sent pas que c’est demander la réunion de talens presque exclusifs; qu’il n’cst point de femme d’esprit, comme 1 expérience le prouve, qui n’ait à cet égard une grande supériorité sur les philosophes les plus célèbres. C’est avec la même injustice qu’on exige qu’un homme qui n’a jamais lu ni étudié, et qui a passé trente ans de sa vie dans la dissipation , devienne tout à coup capable d’étude et de méditation. On devrait cependant savoir que c’est a l’habitude de la méditation qu’on doit la capacité de méditer ; que cette même capacité se perd lorsqu’on cesse d’en faire usage. En effet, qu’un homme , quoique dans l’habitude du travail et de l’application , se trouve tout à coup chargé d’une

trop grande partie de l’administration, mille objets différens passeront rapidement devant lui: s’il ne peut jeter sur chaque affaire qu’un coup d’œil superficiel, il faut, par cette seule laison, qu’au bout d’un certain temps cet homme devienne incapable d’une longue et forte attention. Aussi n’est-on pas en droit d’exiger de l’homme en place une semblable attention. Ce n'est point à lui à percer jusqu’aux premiers principes de la morale et de la politique; à découvrir, par exemple, jusqu’à quel degré le luxe est utile, quels changemens ce luxe doit apporter dans les mœurs et les états , quelle espèce de commerce il faut le plus encourager, par quelles lois on peut, dans la même nation, concilier l’esprit de commerce avec l’esprit militaire, et la rendre à la fois riche au dedans et redoutable au dehors. Pour résoudre de pareils problèmes, il faut le loisir et l’habitude de méditer. Or, comment penser beaucoup, quand il faut beaucoup exécuter? On ne doit donc pas demander à l'homme en place cet esprit d’invention qui suppose de grandes méditations. Ce qu’on est en droit d’exiger de lui, c’est un esprit juste, vif, pénétrant, et qui, dans les matières débattues par les politiques et les philosophes, soit frappé du vrai, le saisisse avec force, et soit assez fertile en expédiens pour porter jusqu’à l’exécution les projets qu’il adopte. C’est par cette raison qu’il

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doit, à ce genre d’esprit, joindre un caractère ferme, une constance à toute épreuve. Le peuple n’est pas toujours assez reconnaissant des biens que lui font les gens en place : ingrat par ignorance, il ne sait point tout ce qu’il faut de courage pour faire le bien et triompher des obstacles que l’intérêt personnel 1 met au bonheur général. Aussi le courage éclairé par la probité est-il le principal mérite des gens en place. Vainement se flatterait-on de trouver en eux un certain fonds de connaissances : ils ne peuvent en avoir de profondes que sur les matières qu’ils ont méditées avant que de parvenir aux grands emplois : or , ces matières sont nécessairement en petit nombre.

' Au moment qu’on venait de nommer un ministre , un des premiers commis de Versailles, homme de beaucoup d’esprit, lui dit : «Vous aimez le bien, vous êtes maintenant à portée « de le faire. On vous présentera mille projets utiles a,u public; «vous en désirerez la réussite : gardez-vous cependant de « rien entreprendre avant d’examiner si l’exécution de ces « projets demande peu de fonds, peu de soin et peu de pro- « bité. Si l’argent qu’exige la réussite d’un de ces projets est « considérable, les affaires qui vous surviendront ne vous per- « mettront pas d’y appliquer les fonds nécessaires, et vous « perdrez votre mise. Si le succès dépend de la vigdancect de «la probité de ceux que vous emploîrez, craignez quon ne « vous force la main sur le choix des sujets : songez d aillent s «que vous alîez être entouré de fripons; qu’il faut un coup « d’œil bien sûr pour les reconnaître; et que la première, «mais en même temps la plus difficile science d’un ministre, « est la science des choix. »

Qu’on suive, pour s’en convaincre, la vie de ceux qui se destinent aux grandes places. Ils sortent à seize ou dix-sept ans du collège, apprennent à monter à cheval, à faire leurs exercices : ils passent deux ou trois ans tant dans les académies qu’aux écoles de droit. Le droit fini, ils achètent une charge. Pour remplir cette charge, il n’est pas nécessaire de s’instruire du droit de nature, du droit des gens, du droit public, mais de consacrer tout son temps à l’examen de quelques procès particuliers. Ils passent de là au gouvernement d’une province, où, surchargés par le détail journalier, et fatigués par les audiences, ils n’ont pas le temps de méditer. Ils montent ensuite à des places supérieures, et ne se trouvent enfin, après trente ans d’exercice, que le même fonds d’idées qu ils avaient à vingt ou vingt-deux ans. Sur quoi j observerai que des voyages faits chez les nations voisines , et dans lesquels ils compareraient les différences dans la forme du gouvernement, dans la législation , le génie , le commerce et les mœurs des peuples, seraient peut-être plus propres à former des hommes d’état, que l’éducation actuelle qu on leur donne. Cest par l’article des hommes de génie que je finirai ce Chapitre, parce que c est principalement en eux qu’on désire des talens et des qualités exclusives.

Deux causes également puissantes nous portent

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à cette injustice : l’une, comme je l’ai dit plus haut, est l’amour aveugle de notre bonheur; et l’autre, c’est l’envie.

Qui n’a pas condamné dans le cardinal de Richelieu cet amour excessif de gloire qui le rendait avide de toute espèce de succès? Qui ne s’est point moqué de l’ardeur avec laquelle, si l'on en croit Dumaurier1, il désirait la canonisation, et de l’ordre donné, en conséquence, à ses confesseurs de publier partout qu’il n’avait jamais péché mortellement? Enfin, qui n’a point ri d’apprendre que, dans ce même instant, épris du désir d’exceller dans la poésie comme dans la politique, ce cardinal faisait demander à Corneille de lui céder le Cid? C’était cependant à cet amour de la gloire, tant de fois condamné , qu’il devait ses grands talons pour F administration. Si depuis on n’a point vu de ministre prétendre à tant de sortes de gloire, c’est que nous n’avons encore qu’un cardinal de Richelieu. Vouloir concentrer dans un seul désir l’action des passions fortes, et s’imaginer qu’un homme vivement épris de la gloire se contente d’une seule espèce de succès, lorsqu il croit en pouvoir obtenir en plusieurs genres, c’est vouloir qu’une terre excellente ne produise qu’un seule

1 Voyez scs Mémoires pour servira T Histoire (le la Hollande, à l’article de Grotius.

espèce de fruits. Quiconque aime fortement la gloire sent intérieurement que la réussite des projets politiques dépend quelquefois du hasard, et souvent de l’ineptie de ceux avec qui il traite : il en veut donc une plus personnelle. Or, sans une morgue ridicule et stupide, il ne peut dédaigner celle des lettres, à laquelle ont aspiré les plus grands princes et les plus grands héros. La plupart d’entre eux, non contens de s'immortaliser par leurs actions, ont encore voulu s’immortaliser par leurs écrits, et du moins laisser à la postérité des préceptes sur la science guerrière ou politique dans laquelle ils ont excellé. Comment ne l’eussent- ils pas voulu? Ces grands hommes aimaient la gloire; et l’on n’en est point avide sans désirer de communiquer aux hommes des idées qui doivent nous rendre encore plus estimables à leurs yeux. Que de preuves de cette vérité répandues dans toutes les histoires! Ce sont Xénophon, Alexandre, Annibal, Hannon, les Scipions, César, Cicéron, Auguste, Trajan, les Antonins, Comnène, Élisabeth, Charles -Quint, Richelieu, Montécuculi, Duguai-Trouin, le comte de Saxe, qui, par leurs écrits, veulent éclairer le monde en ombrageant leurs tètes de -différentes espèces de lauriers. Si maintenant on ne conçoit pas comment des hommes chargés de l’ administration du monde trouvaient encore le temps de penser et

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d’écrire, c’est, répondrai-je, que les affaires sont courtes, lorsqu’on ne s’égare point dans le détail, et qu’on les saisit par leurs vrais principes. Si tous les grands hommes n’ont point composé, tous ont du moins protégé l’homme illustre dans les lettres, et tous ont dû nécessairement le protéger, parce que, amoureux de la gloire, ils savaient que ce sont les grands écrivains qui la donnent. Aussi Charles-Quint avait-il, avant Richelieu, fondé des académies : aussi vit-on le fier Attila lui-même rassembler près de lui les savans dans tous les genres, le calife Aaron Al-Raschid en composer sa cour, et Tamerlan établir l’académie de Samarcande. Quel accueil Trajan ne faisait- il pas au mérite! Sous son règne, il était permis de tout dire, de tout penser, et de tout écrire, parce que les écrivains, frappés de l’éclat de ses vertus et de ses talens, ne pouvaient être que ses panégyristes: bien différent en cela des Néron, des Caligula, des Domitien, qui, par la raison contraire, imposaient silence aux gens éclairés, qui, dans leurs écrits, n’eussent transmis à la postérité que la honte et les crimes de ces tyrans.

J’ai fait voir, dans les exemples ci-dessus rapportés, que le même désir de gloire auquel les grands hommes doivent leur supériorité, peut, en fait d’esprit, les faire quelquefois aspirer à la monarchie universelle. Il serait sans doute possible

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d’unir plus de modestie aux taleus : ces qualités ne sont pas exclusives par leur nature ; mais elles le sont dans quelques hommes. 11 en est de tels à qui l’on ne pourrait arracher cette orgueilleuse opinion d’eux -mêmes, sans étouffer le germe de leur esprit. C’est un défaut, et l’envie en profite pour décréditer le mérite : elle se plaît à détailler les hommes, sûre d’y trouver toujours quelque côté défavorable, sous lequel elle peut les présenter au public. Ou ne se rappelle point assez souvent qu’il ‘en est des hommes comme de leurs ouvrages; qu’il faut les juger sur leur ensemble; qu’il n’est rien de parfait sur la terre; et que, si l’on désignait, dans chaque homme, par des rubans de deux couleurs différentes, les vertus et les défauts de son esprit et de son caractère, il n’est point d’homme qui ne fût bariolé de ces deux couleurs. Les grands hommes sont comme ces mines riches, où l’or cependant se trouve toujours plus ou moins mélangé avec le plomb. Il faudrait donc que l’envieux se dit quelquefois à lui-même : S’il m’était possible d’avilir cet or aux yeux du public, quel cas ferait-il de moi qui ne suis purement qu’une mine de plomb? Mais l’envieux sera toujours sourd à de pareils conseils. Habile à saisir les moindres défauts des hommes de génie, combien de fois ne les a-t-il pas accusés de n’ètre pas, dans leurs manières, aussi

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agréables que les hommes du monde ! Il ne veut pas se rappeler, comme je l’ai dit ci-devant, que, semblables à ces animaux qui se retirent dans les déserts, la plupart des gens de génie vivent dans le recueillement, et que c’est dans le silence de la solitude que les vérités se dévoilent à leurs yeux. Or, tout homme dont le genre de vie le jette dans un enchaînement particulier de circonstances, et qui contemple les objets sous une face nouvelle, ne peut avoir dans l’esprit ni les qualités ni les défauts communs aux hommes ordinaires. Pourquoi le Français ressemble- t-il plus au Français qu’à l’Allemand, et beaucoup plus à l’ Allemand qu’au Chinois? C’est que ces deux nations, par l’éducation qu’on leur donne, et la ressemblance des objets qu’on leur présente, ont entre elles infiniment plus de rapport qu’elles n’en ont avec les Chinois. Nous sommes uniquement ce que nous font les objets qui nous environnent. Vouloir qu’un homme qui voit d’autres objets et mène une vie différente de la mienne ait les mêmes idées que moi, c’est exiger les contradictoires, c’est demander qu’un bâton n’ait pas deux bouts.

Que d’injustices de cette espèce ne fait-on pas aux hommes de génie! combien de fois ne les at-on pas accusés de sottise, dans le temps même qu’ils faisaient preuve de la plus haute sagesse? Ce n’est pas que les gens de génie, comme le dit

Aristote, n’aient souvent un coin de folie. Ils sont, par exemple, sujets à mettre trop d’importance1 à l’art qu’ils cultivent. D'ailleurs, les grandes passions' que suppose le génie peuvent quelquefois les égarer dans leur conduite : mais ce germe de leurs erreurs l’est aussi de leurs lumières. Les hommes froids, sans passions et sans talens, ne tombent pas dans les écarts de l’homme passionné. Mais il ne faut pas imaginer, comme leur vanité le veut persuader, qu’avant de prendre un parti, ils en calculent, les jetons en main, les avantages et les inconvéniens : il faudrait, pour cet effet, que les hommes ne fussent déterminés dans leur conduite que par la réflexion ; et l’expérience nous apprend qu’ils le sont toujours par le sentiment, et qu’à cet égard les gens froids

1 .Souvent ils ont pour eux une estime exclusive. Parmi ceuxlà même qui ne se distinguent que clans les arts les plus frivoles, il en est qui pensent qu’en leur pays il n’y a rien de bien fait que ce qu’ils y font. Je ne puis m’empccher de rapporter, à ce sujet, un mot assez plaisant attribué à Marcel. (In danseur anglais, fort célèbre, arrive à Paris, descend chez Marcel : « Je viens, lui dit-il , vous rendre un hommage que «vous doivent tous les gens de notre art; souffrez que je « danse devant vous, et que je profite de vos conseils... Vo- « lontiers, lui dit Marcel. » Aussitôt l’Anglais exécute des pas très difficiles et fait mille entrechats. Marcel le regarde, et s’écrie toutàcoup : ■< Monsieur, on saute dans les autres pays, •• et l’on ne danse qu’à Paris : mais, hélas! on n’y fait que « cela de bien. Pauvre royaume ! »

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sont des hommes. Pour s’en convaincre, que l’on suppose qu’un d'eux soit mordu d’un chien enragé, on l’envoie à la mer; il se met dans une barque, on va le plonger. Il ne court aucun risque; il en est sûr; il sait que, dans ce cas, la peur est tout.-à-fait déraisonnable; il se le dit. On le plonge : la réflexion n’agit plus sur lui; le sentiment de la crainte s’empare de son ame; et c’est à cette crainte ridicule qu’il doit sa guérison. La réflexion est donc, dans les gens froids comme dans les autres hommes, soumise au sentiment. Si les gens froids ne sont pas sujets à des écarts aussi fréquens que l’homme passionné, c’est qu’ils ont en eux moins de principes de mouvement : ce n’est en effet qu’à la faiblesse de leurs passions qu’ils doivent leur sagesse. Cependant quelle haute estime n’en conçoivent-ils pas d’eux -mêmes ! Quel respect ne croient -ils pas inspirer au public qui ne les laisse jouir, dans leur petite société, du titre d 'hommes sensés, et ne les cite point comme fous, que parce qu’il ne les nomme jamais? Comment peuvent-ils sans honte passer ainsi leur vie à l’affût des ridicules d’autrui? S’ils en découvrent dans l’homme de génie, et que cet homme commette la faute la plus légère, fût- ce de mettre, par exemple, à trop haut prix les faveurs dune femme, quel triomphe pour eux! Ils en prennent droit de le mépriser. Cependant si, dans les bois,

les solitudes et les dangers, la crainte a souvent, à leurs propres yeux, exagéré la grandeur du péril, pourquoi l’amour ne s’exagérerait-il pas les plaisirs, comme la frayeur s’exagère les dangers? Ignorent-ils qu’il n’y a proprement que soi de juste appréciateur de son plaisir; que les hommes étant animés de passions différentes, les mêmes objets ne peuvent conserver le même prix à des yeux différens ; que c’est au sentiment seul à juger le sentiment; et que le vouloir citer au tribunal d’une raison froide, c’est assembler la diète de l’empire pour y connaître des cas de conscience? Ils devraient sentir qu’avant de prononcer sur les actions de l’homme de génie, il faudrait du moins savoir quels sont les motifs qui le déterminent, c’est-à-dire, la force par laquelle il est entraîné: mais, pour cet effet, il faudrait connaître, et la puissance des passions, et le degré de courage nécessaire pour y résister. Or, tout homme qui s’arrête à cet examen s’aperçoit bientôt que les passions seules peuvent combattre contre les passions; et que les gens raisonnables qui s’en disent vainqueurs donnent à des goûts très faibles le nom de passions, pour se ménager les honneurs du triomphe. Dans le fait, ils ne résistent point aux passions; mais ils leur échappent. La sagesse n’est point en eux l’effet de la lumière, mais d'une indifférence comparable à des déserts également

stériles en plaisirs comme en peines. Aussi ne sont-ils point heureux. L’absence du malheur est la seule félicité dont ils jouissent; et l’espèce de raison qui les guide, sur la mer de la vie humaine, ne leur en fait éviter les écueils qu’en les écartant sans cesse de l’ile fortunée du plaisir. Le ciel n’arme les hommes froids que d’un bouclier pour parer, et non d’une épée pour conquérir.

Que la raison nous dirige dans les actions importantes de la vie, je le veux; mais qu’on en abandonne le détail à ses goûts et à ses passions. Qui consulterait sur tout la raison, serait sans cesse occupé à calculer ce qu’il doit faire, et ne ferait jamais rien ; il aurait toujours sous les yeux la possibilité de tous les malheurs qui l’environnent. La peine et l’ennui journalier d’un pareil calcul serait peut-être plus à redouter que les maux auxquels il peut nous soustraire.

Au reste, quelques reproches qu’on fasse aux gens d’esprit, quelque attentive que soit l’envie à déprimer les gens de génie, à découvrir en eux de ces défauts personnels et peu importans, que devrait absorber l’éclat de leur gloire, ils doivent être insensibles à de pareilles attaques, sentir que ce sont souvent des pièges que l’envie leur tend pour les détourner de l’étude. Qu’importe qu’on leur fasse sans cesse un crime de leurs inattentions ? Us doivent savoir que la plupart de ces petites

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attentions tant recommandées ont été inventées par les désœuvrés, pour en faire le travail et l’occupation de leur ennui et de leur oisiveté ; qu’il n’est point d’homme doué d’une attention suffisante pour s’illustrer dans les arts et les sciences, s’il la partage en une infinité de petites attentions particulières; que d’ailleurs cette politesse à laquelle on donne le nom d 'attention, ne procurant aucun avantage aux nations, il est de l’intérêt public qu’un savant fasse une découverte de plus et cinquante visites de moins. Je ne puis m’empêcher de rapporter k ce sujet un fait assez plaisant arrivé, dit-on, à Paris. Un homme de lettres avait pour voisin un de ces désœuvrés si importuns dans la société. Ce dernier, excédé de lui-même, monte un jour chez l’homme de lettres. Celui-ci le reçoit à merveille, s’ennuie avec lui de la manière la plus humaine, jusqu’au moment où, las de bâiller dans le même lieu , notre désœuvré court ailleurs promener son ennui. 11 part : l’homme de lettres se remet au travail, oublie l’ennuyé. Quelques jours après, il est accusé de n’avoir point rendu la visite qu’il a reçue; il est taxé d’impolitesse, fi le sait; il monte à son tour chez son ennuyé: « Monsieur, lui dit-il, j’apprends que vous vous « plaignez de moi : cependant, vous le savez, c’est « l’ennui de vous-même qui vous a conduit chez « moi. Je vous ai reçu de mhn mieux, moi qui ne

« m’ennuyais pas; c’est donc vous qui m’êtes obligé, <c et c’est moi qu’on taxe d’impolitesse. Soyez vous- « même juge de mes procédés, et voyez si vous « devez mettre fin a des plaintes qui ne prouvent « rien, sinon que je n’ai pas comme vous le be- « soin des visites, l’inhumanité d’ennuyer mon « prochain, et l’injustice d’en médire après l’avoir « ennuyé. » Que de gens auxquels on peut appliquer la même réponse! Que de désœuvrés exigent, dans les hommes de mérite, des attentions et des talens incompatibles avec leurs occupations, et se surprennent à demander les contradictoires!

Un homme a passé sa vie dans les négociations; les affaires dont il s’e3t occupé l’ont rendu circonspect : que cet homme aille dans le monde, on veut qu’il y porte cet air de liberté que la contrainte de son état lui a fait perdre. Un autre homme est d’un caractère ouvert ; c’est par sa franchise qu’il nous a plu : on exige que, changeant tout à coup de caractère, il devienne circonspect au moment précis qu’on le désire. On veut toujours l’impossible. Il est sans doute un sel neutre qui amalgame quelquefois, dans les mêmes hommes, du moins toutes les qualités qui ne sont pas absolument contradictoires; je sais qu’un concours singulier de circonstances peut nous plier à des habitudes opposées, mais c est un miracle, et Ion ne doit pas compter sur les

miracles. En général, on peut assurer que tout se tient dans le caractère des hommes; que les qualités y sont liées aux défauts, et qu’il est même certains vices de 1 esprit attache^ a cei tains itats. Qu’un homme occupe un poste important, qu il ait par jour cent affaires à juger, si ses jugemens sont sans appel, s’il n’est jamais contredit, il faut qu’au bout d’un certain temps l’orgueil pénètre dans son ame, et- qu’il ait la plus grande confiance en ses lumières. Il n’en sera pas ainsi, ou d’un homme dont les avis seront, par ses égaux, débattus et contredits dans un conseil , ou d’un savant qui, s’étant quelquefois trompé sur les matières qu’il a mûrement examinées, aura nécessairement contracté l’habitude de la suspension d’esprit1; suspension qui, fondée sur une salutaire méfiance de nos lumières, nous fait percer jusqu’à ces vérités cachées que le coup d’œil superficiel de l’orgueil aperçoit rarement. Il semble que la connaissance de la vérité soit le prix de cette sage méfiance de soi-même. L’homme qui se refuse au doute est sujet à mille erreurs : il a

1 II serait peut-être à désirer qu’avant de monter aux grandes places, les hommes destinés à les remplir composassent quelque ouvrage : ils en sentiraient mieux la difficulté de bien faire; ils apprendraient à se méfier de leurs lumières, et, faisant aux affaires l’application de cette méfiance, ils les examineraient avec plus d’attention.

lui-même posé la borne de son esprit. On demandait un jour à l’un des plus savans hommes de la Perse, comment il avait acquis tant de connaissances. « En demandant sans peine, répondit-il, « ce que je ne savais pas. — Interrogeant un jour « un philosophe, dit le poète Saadi, je le pressais « de me dire de qui il avait tant appris : Des « aveugles , me répondit-il, qui ne lèvent point le u pied sans avoir auparavant sondé avec leur « bâton le terrain sur lequel il vont V appuyer. » Ce que j’ai dit sur les qualités exclusives , ou par leur nature, ou par des habitudes contraires, suffit à l’objet que je me propose. Il s’agit maintenant de montrer de quelle utilité peut être cette connaissance. La principale, c’est d’apprendre à tirer le meilleur parti possible de son esprit; et c’est la question que je vais traiter dans le Chapitre suivant.

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