CHAPITRE ni
Réponse aux objections des Épicuriens.
J'entends certains philosophes qui me répondent que tout ce discours, sur Tart qui éclate dans toute la nature, n'est qu*un sophisme perpétuel. Toute la nature, me diront-ils, est à l'usage de rhomme, il est vrai; mais vous en concluez mal à propos qu'elle a été faite avec art pour l'usage de l'homme. C'est être ingénieux à se tromper soi-même pour trouver ce qu'on cherche, et qui ne fut jamais. Il est vrai, continueront-ils, que l'industrie de l'homme se sert d'une infinité de choses que la nature lui fournit, et qui lui sont commodes ; mais la nature n'a point fait tout exprès ces choses pour sa commodité. Par exemple, des villageois grimpent tous les jours par certaines pointes de rochers au sommet d'une montagne ; il ne s'ensuit pas néanmoins que ces pointes de rochers aient été taillées avec art comme un escalier pour la commodité des hommes. Tout de môme, quand on est à la campagne pendant un orage, et qu'on rencontre une '^ caverne, on s'en sert comme d'une maison pour se mettre à couvert ; il n'est pourtant pas vrai que cette caverne ait été faite exprès pour servir de maison aux hommes. Il en est de même du monde entier : il a été formé par le hasard, et sans dessein; mais les hommes le trouvant tel qu'il est, ont eu l'invention de le tourner à leurs usages '. Ainsi l'art que vous voulez admirer
*, Fénelou fait allusion à la doctrine épicuTiemve, q^aî i«\^\.V^ \«^ ^«s»>^
dans l'ouvrage et dans son ouvrier n*est que dans les hommes, qui savent après coup se servir de tout ce qui les environne. Voilà sans doute la plus forte objection que ces philosophes puissent faire ; et je crois qu'ils ne peuvent point se plaindre que je Taie affaiblie. Mais nous allons voir combien elle est faible en elle-même, quand on Texamine de près : la simple répétition de ce que j*ai déjà dit sufQra pour le démontrer.
Que dirait-on d'un homme qui se piquerait d'une philosophie subtile, et qui, entrant dans une maison, soutiendrait qu'elle a été faite par le hasard , et que l'industrie n'y a rien mis pour en rendre l'usage commode aux hommes, à cause qu'il y a des cavernes qui ressemblent en quelque chose à cette maison, et que l'art des hommes n'a jamais creusées? On montrerait à celui qui raisonnerait de la sorte toutes les parties de cette maison. Voyez- vous, lui dirait-on, cette grande porte de la cour? elle est plus grande que toutes les autres, afin que les carrosses y puissent entrer. Cette cour est assez spacieuse pour y faire tourner les carrosses avant qu'ils sortent. Cet escalier est composé de marches basses, afin qu'on puisse monter sans effort ; il tourne suivant les appartements et les étages pour lesquels il doit servir. Les fenêtres, ouvertes de distance en distance, éclairent tout le bâtiment : elles sont vitrées, de peur que le vent n'entre avec la lumière ; on peut les ouvrir quand on veut, pour respirer un air doux dans la belle saison. Le toit est fait pour défendre tout le bâtiment des injures de l'air. La charpente est en pointe, afin que la pluie et la neige s'y écoulent facilement des deux côtés. Les tuiles portent un peu les unes sur les autres, pour mettre à couvert le bois de la charpente. Les divers planchers des étages servent à multiplier les logements dans un petit espace, en les faisant les uns au-dessus des autres. Les cheminées sont faites pour allumer du feu en hiver sans brûler la maison, et pour faire exhaler la fumée sans la laisser sentir à
finales. Lacrèce a déyeloppé cette doctrine dans le cpiatriëme chant de son
poëme :
. Nil natum est in corpore, ut utt
PoBsemus ; sed quod natum eal, \d ^t^i^x \isaTa.
PREMIÈEIE PARTIE. 79
ceux qui se chauffent. Les appartements sont distribués de manière qu'ils ne sont point engagés les uns dans les autres, que toute une famille nombreuse y peut loger, sans que les uns aient besoin de passer par les chambres des autres, et que le logement du mattre est le principal. On y voit des cuisines, des offices, des écuries, des remises de carrosses. Les chambres sont garnies de lits pour se coucher, de chaises pour s'asseoir, de tables pour écrire et pour manger.
n faut, dirait-on à ce philosophe, que cet ouvrage ait été conduit par quelque habile architecte ; car tout y est agréable, riant, proportionné, commode : il faut même qu'il ait eu sous lui d'excellents ouvriers. Nullement, répondrait ce philosophe; vous êtes ingénieux à vous tromper vous-même. Il est vrai que cette maison est riante, agréable, proportionnée, commode ; mais elle s'est faite d'elle-même avec toutes ses proportions. Le hasard en a assemblé les pierres avec ce bel ordre; il a élevé les murs, assemblé et posé la charpente, percé les fenêtres, placé l'escalier. Gardez*vous bien de croire qu'aucune main d'homme y ait eu aucune part : les hommes ont seulement profité de cet ouvrage, quand ils l'ont trouvé fait. Ils s'imaginent qu'il est fait pour eux, parce qu'ils y remarquent des choses qu'ils savent tourner à leur commodité; mais tout ce qu'ils attribuent au dessein d'un architecte imaginaire n'est que l'effet de leur invention après coup. Cette maison si régulière et si bien entendue ne s'est faite que comme une caverne ; et les hommes la trouvant faite, s'en servent comme ils se serviraient, pendant un orage, d'un antre qu'ils trouveraient sous un rocher au milieu d'un désert.
Que penserait-on de ce bizarre philosophe, s'il s'obstinait à soutenir sérieusement que cette maison ne montre aucun art? Quand on lit la fable d'Amphion, qui, par un miracle de l'harmonie, faisait élever avec ordre et symétrie les pierres les unes sur les autres pour former les murailles de Thèbes, on se joue de cette fiction poétique ; mais cette fiction n'est pas si incroyable que celle que l'homme que nous supposons oserait défendre. Au moins pourrait-on s'imaginer que l'harmonie, qui consiste dans ]e mouvement local de certains corpS) poxxxxÀl^ "^«jc 0^^*^
qu'âne de ces vertus secrètes qu'on admire dans la nature sans les entendre, ébranler les pierres avec un certain ordre, et une espèce de cadence, qui ferait quelque régularité dans Tédifice Cette explication choque néanmoins et révolte la raison ; mais enfin elle est encore moins extravagante que celle que je viens de mettre dans la bçuche d*uD philosophe. Qu'y a-t>il de plus absurde que de se représenter des pierres qui se taillent, qui sor« tent de la carrière, qui montent les unes sur les autres sans laisser de vide, qui portent avec elles leur ciment pour leur liaison, qui s'arrangent pour distribuer les appartements, qui reçoivent au-dessus d'elles le bois d'une charpente avec les tuiles pour mettre l'ouvrage à couvert? Les enfants même qui bégayent encore, riraient si on leur proposait sérieusement celte fable.
Mais pourquoi rira-t-on moins d'entendre dire que le monde s'est fait de lui-même, comme cette maison fabuleuse? 11 ne s'agit pas de comparer le monde à une caverne informe qu'on suppose faite par le hasard ; il s'agit de le comparer à une maison où éclaterait la plus parfaite architecture. Le moindre animal est d'une structure et d'un art infiniment plus admirable que la plus belle de toutes les maisons.
Un voyageur entrant dans le SaYde, qui est le pays de l'ancienne Thèbes à cent portes, et qui est maintenant désert, y trouverait des colonnes, des pyramides^ des obélisques avec des inscriptions en caractères inconnus. Dirait-il aussitôt : « Les hommes n'ont jamais habité ces lieux ; aucune main d'homme n'a travaillé ici; c'est le hasard qui a formé ces colonnes, qui les a posées sur leurs piédestaux, et qui les a couronnées de leurs chapiteaux avec des proportions si justes ; c'est le hasard qui a lié si solidement les morceaux dont les pyramides sont composées; c'est le hasard qui a taillé ces obélisques d'une seule pierre, et qui y a gravé tous ces caractères? » Ne dirait-il pas, au contraire, avec toute la certitude dont l'esprit des hommes est capable : « Ces magnifiques débris sont les restes d'une architecture majestueuse qui florissait dans l'ancienne Egypte? »
Voilà ce que la simple raison fait dire au premier coup d'œil, «t sans avoir besoin de raisonner. Il en est de même du premier
coup d'oeil jeté sur l'univers. On peut s'embrouiller soi-même après coup par de vains raisonnements pour obscurcir ce qu'il y a de plus clair; mais le simple coup d'oeil est décisif. Un ouvrage tel que le monde ne se fait jamais de lui-même ; les os, les tendons, les veines, les artères, les nerfs, les muscles qui composent le corps de l'homme, ont plus d'art et de proportion que toute l'architecture des anciens Grecs et Égyptiens. L'œil du moindre animal surpasse la mécanique de tous les artisans ensemble. Si on trouvait une montre dans les sables d'Afrique, on n'oserait dire sérieusement que le hasard Ta formée dans ces lieux déserts» et on n'a point de honte de dire que les corps des animaux, à l'art desquels nulle montre ne peut jamais être comparée, sont des caprices du hasard!
Je n'ignore pas un raisonnement que les Épicuriens peuvent faire. Les atomes, diront-ils, ont un mouvement éternel ; leur concours fortuit doit avoir déjà épuisé dans cette éternité des combinaisons infinies. Qui dit l'infini, dit quelque chose qui comprend tout sans exception. Parmi ces combinaisons infinies des atomes qui sont déjà arrivées successivement, il faut nécessairement qu'on y trouve toutes celles qui sont possibles. S'il y en avait une seule de possible au delà de celles qui sont contenues dans cet infini, il ne serait plus un infini véritable, parce qu'on pourrait y ajouter quelque chose, et que ce qui peut être augmenté, ayant une borne par le côté susceptible d'accroissement, n'est point véritablement infini. Il faut donc que la combinaison des atomes, qui fait le système présent du monde, soit une des combinaisons que les atomes ont eues successivement. Ce principe étant posé, fant-il s'étonner que le monde soit tel qu'il est? Il a dû prendre celte forme précise un peu plus tôt ou un peu plus tard. Il fallait bien qu'il parvint, dans quelqu'un de ces changements infinis, à cette combinaison qui le rend aujourd'hui si régulier, puisqu'il doit avoir déjà eu tour à tour toutes les combinaisons concevables. Dans le total de l'élernité sont renfermés tous les systèmes : il n'y en a aucun que le concours des atomes ne forme et n'embrasse tôt ou tard. Dans cette variété infinie de nouveaux spectacles de la nature, celui-ci a été formé en son rang : il a trouvé place à son tour. Nous nou^ trouvons actuelle-
FÉNELOM. . 6
ment dans ce système. Le concours des atomes qui l'a fait le défera ensuite, pour en faire d'autres à Tinfîni de toutes les espèces possibles. Ce système ne pouvait manquer de trouver sa place, puisque tous, sans exception, doivent trouver la leur chacun à son tour. C'est en vain qu'on cherche un art chimérique dans un ouvrage que le hasard a dû faire tel qu'il est*.
Un exemple achèvera d'éclaircir ceci. Je suppose un nombre infini de combinaisons des lettres de l'alphabet, formées successivement par le hasard : toutes les combinaisons possibles sont sans doute renfermées dans ce total, qui est véritablement infini. Or est-il que V Iliade d'Homère n'est qu'une combinaison de lettres? L'^/iacie d'Homère est donc renfermée dans ce recueil infini de combinaisons des caractères de l'alphabet. Ce fait étant supposé, un homme qui voudra trouver de l'art dans V Iliade raisonnera très-mal. Il aura beau admirer l'harmonie des vers, la justesse et la magnificence des expressions, la naïveté des pein« tures, la proportion des parties du poëme, son unité parfaite, et sa conduite inimitable; en vain il se récriera que le hasard ne peut jamais faire rien de si parfait, et que le dernier effort de l'art humain peut à peine achever un si bel ouvrage : tout ce raisonnement si spécieux portera visiblement à faux. Il sera certain que le hasard ou concours fortuit des caractères les assemblant tour à tour avec une variété infinie, il a fallu que la combinaison précise qui fait VIliade vînt à son tour, un peu plus tôt ou un peu plus tard. Elle est enfin venue, et VIliade entière se
4 . Le raisonnement qn'eipose Fénelon et qu'il va réruter, est déTcloppé par Lucrèce dans le cinquième chant de son poëme, vers 420 :
Nam certe oeque consilio primordia rerum Ordine se quaeque, atque sagaci même locarunt; Nec quosquxque darent moius pepigere profeclo; Sed, quia multa modis multis ptimordia rerum Ex infinito jam tempore percita plagis, Ponderibusque suis consueruut concita ferri, Omnimodisque coire, atque omoia perientare, Qaaecumque inter se possent cougressa creare; Propterea fit uti, magnum volgaia per œvum, Omnigenos cœtus, et molus expenuodo, TaDdem ea conveniant, «^uœ ut conveoere, repenl6 Magoarum rerum flunt exordia saepe, Terrai, maris etcœli, generisque aoïtcantum.
irrote de l'édUeur.)