PREMIÈRE PARTIE
Mais d'où vient qu'an corps en peut mouvoir un autre; d'où vient qu'une boule qu'on fait tomber sur une table unie ne peut en aller toucher une autre sans la remuer? Pourquoi u'aurait-il pas pu se faire que le mouvement ne se communiquât jamais d*un corps à un autre? Eu ce cas, une boule mue s'arrêterait auprès d'une autre en la rencontrant et ne l'ébranlerait jamais.
On me répondra que les lois du mouvement entre les corps <iécident que l'un ébranle l'autre. Mais où sont-elles écrites, ces ois du mouvement? Qui est-ce qui les a faites, et qui les rend si nviolables? Elles ne sont point dans l'essence des corps; car on peut concevoir les corps en repos, et on conçoit même des corps dont les uns ne communiqueraient point leur mouvement aux autres, si ces règles, dont la source est inconnue, ne les y assujettissaient. D'où vient cette police, pour ainsi dire arbitraire, pour le mouvement entre tous les corps? D'où viennent ces lois si ingénieuses, si justes, si bien assorties les unes aux autres, et dont la moindre altération renverserait tout à coup tout le bel ordre de l'univers?
Un corps étant entièrement distingué de l'autre, il est par le fond de sa nature absolument indépendant de lui en tout : d'où il s'ensuit qu'il ne doit rien recevoir de lui, et qu'il ne doit être susceptible d'aucune de ses impressions. Les modifications d*un corps ne sont point une raison pour modifier de même un autre corps, dont l'être est entièrement indépendant de l'être du premier. C'est en vain qu'on allègue que les masses les plus solides et les plus pesantes entraînent celles qui sont moins grosses et moins solides, et que, suivant cette règle, une grosse boule de f plomb doit ébranler une petite boule d'ivoire. Nous ne parlons point du fait; nous en cherchons la cause. Le fait est constant; la cause en doit aussi être certaine et précise. Cberchons-la sans aucune prévention, et dans un plein doute sur tout préjugé. D'où vient qu'un gros corps en entraîne un petit ? La chose pourrait se faire tout aussi naturellement d'une autre façon ; il pourrait tout aussi bien se faire que le corps le plus solide ne pût jamais ébranler aucun autre corps, c'est-à-dire que le mouvement fût incommunicable. Il n'y a que* l'habitude qui nous assujettisse à supposer que la nature doit agir ainsi.
De plas, nous avons vu que la matière ne peut être ni infinie, ni éternelle. II faut donc trouver un premier atome par où le mouvement aura commencé dans un moment précis, et un premier concours des atomes qui aura formé une première combinaison. Je demande quel moteur a mu ce premier atome, et a donné ce premier branle à la machine de Tunivers. Il n'est pas permis d'éluder une question si précise par un cercle sans fin. Ce cercle, dans un tout fini, doit avoir une fin certaine : il faut trouver le premier atome ébranlé, et le premier moment de cette première motion, avec le premier moteur dont la main a fait ce premier coup.
Parmi les lois du mouvement, il faut regarder comme arbitraires toutes celles dont on ne trouve pas la raison dans l'essence même des corps. Nous avons déjà vu que nul mouvement n'est essentiel à aucun corps. Donc toutes ces lois qu^on suppose comme éternelles et immuables sont au contraire arbitraires, accidentelles et instituées sans nécessité; car il n'y en a aucune dont on trouve la raison dans Tessence d'aucun corps.
S'il y avait quelque règle du mouvement qui fût essentielle auA corps, ce serait sans doute celle qui fait que les masses moins grandes et moins solides sont mues par celles qui ont plus de grandeur et de solidité : or, nous avons vu que celle-là même n'a point de raison dans l'essence des corps. Il y en a une autre qui semblerait encore être très-naturelle : c'est celle que les corps se meuvent toujours plutôt en ligne directe qu'en ligne détournée, à moins qu'ils ne soient contraints dans leur mouvement par la rencontre d'autres corps ; mais cette règle môme n'a aucun fondement réel dans l'essence de la matière. Le mouvement est tellement accidentel et surajouté à la nature des corps, aue cette nature des corps ne nous montre point une règle pri« mitive et immuable, suivant laquelle ils doivent se mouvoir et encore moins se mouvoir suivant certaines règles. De môme que les corps auraient pu ne se mouvoir jamais, ou ne se communiquer jamais de mouvement les uns aux autres, ils auraient pu aussi ne se mouvoir jamais qu'en ligne circulaire ; et ce mouvement aurait été aussi naturel que le mouvement en ligne directe. Qui est-ce qui a choisi entre ces deux règles également possibles?
]e que Tessencedes corps ne décide point, ne peut avoir été décidé que par celui qui a donné aux corps le mouvement qu'ils l'avaient point par leur essence. D'ailleurs, ce mouvement en igné directe pouvait être de bas en haut ou de haut en bas, du :ôté droit au côté gauche, ou du côté gauche au droit, ou en ligne <]iagonale. Qui est-ce qui a déterminé le sens dans lequel la ligne droite serait suivie?
Ne nous lassons point de suivre les Épicuriens dans leurs suppositions les plus fabuleuses; poussons la fiction jusqu'au deroier excès de complaisance. Mettons le mouvement dans l'essence des corps. Supposons à leur gré que le mouvement en li* gne directe est encore de l'essence de tous les atomes. Donnons aux atomes une intelligence et une volonté, comme les poë'les en ont donné aux rochers et aux fleuves. Accordons-leur le choix du sens dans lequel ils commenceront leur ligne droite. Quel fruit tireront ces philosophes de tout ce que je leur aurai donné contre toute évidence? Il faudra : 1"* que tous les atomes se meuvent de toute éternité; 2** qu'ils se meuvent tous également, 3* qu'ils se meuvent tous en ligne droite; 4® qu'ils le fassent par une règle immuable et essentielle.
Je veux bien encore, par grâce, supposer que ces atomes sont de figures différentes; car je laisse supposer à nos adversaires tout ce qu'ils seraient obligés de prouver, et sur quoi ils n'ont pas même l'ombre d'une preuve. On ne saurait trop donner à des gens qui ne peuvent jamais rien conclure de tout ce qu'on leur donnera. Plus on leur passe d'absurdités, plus ils sont pris par leurs propres principes.
Ces atomes de tant de bizarres figures, les uns ronds, les aures crochus, les autres en triangle, etc., sont obligés par leur îssence d'aller toujours tout droit, sans pouvoir jamais tant soit )eu fléchir ni à droite ni à gauche. Ils ne peuvent donc jamais l'accrocher, ni faire ensemble aucune composition. Mettez tant |u'il vous plaira les crochets les plus aiguisés auprès d'autres crochets semblables : si chacun d'eux ne se meut jsmais qu'en igné véritablement directe, ils- se mouvront éternellement tout stupres les uns des autres sur des lignes parallèles, sans pouvoir rejoindre et s'accrocher. Les deux lignes droites qu'or, suppose
parallèles, quoique immédiatement voisines, ne se couperont ja- 1 mais, quand môme on les pousserait à l'infini. Ainsi, pendaot toute réternité, il ne peut résulter aucun accrochement, ni par : conséquent aucune composition, de ce mouvement des atomes en ligne directe.
Les Épicuriens ne pouvant fermer les yeux à l'évidence de cet inconvéuient, qui sape les fondements de tout leur système, ont encore inventé comme une dernière ressource ce que Lucrèce nomme clinamen, G*est un mouvement qui décline un peu de la ligne droite, et qui donne moyen aux atomes de se rencontreri. Ainsi ils les tournent en imagination comme il leur platt, pour parvenir à quelque but. Mais où prennent-^ils cette petite inflexion des atomes, qui vient si à propos pour sauver leur sys* tème? Si la ligne droite, pour le mouvement, est essentielle aux corps, rien ne peut les fléchir, ni par conséquent les joindre pendant toute Télernité ; le clinamen viole Tessence de la matière, et ces philosophes se contredisent sans pudeur. Si, au contraire, la ligne droite pour le mouvement n^est pas essentielle à tous les corps, pourquoi nous allègue- t-on d'un ton si affirmatif des lois éternelles, nécessaires et immuables pour le mouvement des atomes , sans recourir à un premier moteur? Et pourquoi élève-t-on tout un système de philosophie sur le fondement d'une fable si ridicule? Sans le clinamen^ la ligne droite ne peut jamais rien faire, et le système tombe par terre. Avec le cUruh men, inventé comme les fables des poètes, la ligne droite est violée, et le système se tourne en dérision. L'un et l'autre, c'està-dire la ligne droite et le clinamen^ sont des suppositions ea