CHAPITRE XXII
Des calamités qîie les Grecs et les Romains ont éprouvées -par la guerre. Çfrand nombre d'hommes tués par certains généraux. Détastation du nouveau Monde et misères de la captivité.
Je n'insiste pas davantage. Passons à la Grèce. Quant à t'exposer avec méthode toutes les guerres qu'elle a successivement soutenues, soit entre ses citoyens, soit contre les étrangers, ce serait un travail long et peu fructueux. Je ne te dis qu'une chose : elle a été à un tel point épuisée, rasée de près par ce fer continu des calamités, qu'au rapport de Plutarque (et je n'ai jamais pu lire ce détail sans colère et sans stupéfaction), il fut de son temps impossible de lever dans toute son étendue un corps de trois mille soldats, ce qui était cependant, à l'époque de la guerre des Perses, comme il l'assure, le contingent de la seule petite ville de Mégare. Hélas ! combien tu es déchue, toi qui étais la fleur delà terre, le soleil et le sel des Nations! Dans cette Belgique même, actuellement ruinée, tu rencontrerais à peine aujourd'hui une seule ville de quelque renom qui ne pût fournir un pareil nombre d'hommes propres à porter les armes.
Passerons-nous en revue les Romains et l'Italie? Ici saint Augustin et Orose m'épargnent l'embarras et la fatigue de ces recensements : prends leurs livres, et tu verras quelles mers de malheurs? La seule seconde guerre Punique, seulement en Italie, en Espagne et en
quindecies cenlena niilliu hominum (quaisivi eiiim ciiriose) non totis annis septemdecim consumpsit. Bellum civile Caesaris et Pompeii, ad millia trecenta : et largius, Bruti, Cassii, Sex. Pompeii arma. Et quid bella recensée plurium auspicio gesta aut ductu? Unus ecce J. Csesar (ô pestem perniciemque generis humani!) fatetur et quidem glorians, undecies centena et nonaginta duo millia hominum prœliis à se occisa. atque ita, ut non veniat in hanc rationem strages civilium bellorum. Pauculis annis quibus ille Hispaniae aut Galliœ prœfuit, in externos editae istae csedes. Quo tamen major etiam hac parte ille Magnus, qui in delubro Minervae inscripsit fusa à se, fugata, occisa, in dedilionem accepta, hominum vicies semel centeno LXXXIII millia. Quibus velut in numerum, si vis, adde, Q. Fabium, qui centum decem Gallorwn millia : C. Marium, qui dvcenta Cimbrorum : posteriori ?evo Aëtium, qui mémorabili Catalaunico prœlio centum sexaginta duo millia Hunnorum occidit.
Et ne bellis illis hominum cadavera tantum fuisse censeas : fuere etiam oppidorum. Cato ille Censorius gloriatur plura oppida se in Hispania cepisse, quam (lies in ea egerit. Sempronius Gracchus, si Poljbio fides, trecentn in eadem delevit.
Sicile, dans une période de moins de dix-sept ans. a causé la mort de plus de quinze cent mille hoymnes .-j'en ai fait soigneusement le compte. La guerre civile de César et de Pompée a coûté trois cent mille hommes ^ plus encore, celle de Brutus, CassiusetSextus-Pompée. Mais pourquoi rechercher les guerres faites sous la conduite et la responsabilité de plusieurs? En voici un, Jules César (ô peste et fléau du genre humain!) qui avoue, et qui s'en glorifie, qu'à lui seul il a fait périr dans les combats onze cent quatre-vingt-douze mille hommes, sans faire entrer dans ce compte les massacres de ses guerres civiles, mais seulement les étrangers exterminés par lui dans le petit nombre d'années qu'il a gouverné l'Espagne et la Gaule. Et, cependant, il a encore été surpassé en ce point par cet Alexandre le Grand qui a inscrit dans le temple de Minerve que les hommes, jusqu'alors par lui défaits, mis en déroide, tués ou réduits en esclavage, 77iontent au total de deux millio7is cent quatre-vingt mille . Ajoute à tout cela Quintus Fabius et cent dix mille Gaulois tués par lui ; C. Marius et deux cent 7nille Cimbres ; et, dans l'âge suivant, Aëtius qui, dans la mémorable bataille des champs Catalauniques , a couché à terre cent soixante-deux mille Huns.
Ne t'imagines pas que les désastres de ces guerres se soient bornés à cet énorme amas de cadavres humains. Les villes elles-mêmes ont eu leur part. Caton le Censeur se vante d'avoir pris en Espagne plus de villes qu'il n'y a passé de jours. Sempronius Gracchus, si tu en crois Polvbe, en a détruit trois cents dans ce même pays.
Xec habet omne œvum, opinor, quod adstruat lus exemplis, prœter nostrum ; sed in orbe alio.
Pauculi Iberi ante annos octoginta in vastas illas et novas terras delati, quse funera, deiis bone, ediderunt! quas strages! Nec de causis aut jure belli dissero, tantum de eventis. Cerno ingens illiid terrarum spatium, quod vidisse magnum sit, non dicam vicisse ; à vicenis tricenisque militibus pervadi : et passim inermes illos grèges sterni, ut segetem à falce, Ubi tu es insularum maximaCuba? tu Haïti? vos Lucayœ? quae olim quingentis aut sexcentis hominum millibus succinctse, alibi vix quindecim ex iis retinuistis in semen. Ostende etiam te paullum tu Peruana, tu Mexicana ora. Heu mirarn miseramque iaciem! immensus ille tractus et vere alter Orbis, vastus attritusque apparet, non aliter quam si cœlesti quodam igné deflagrasset. Mens et lingua mihi cadit, Lipsi, dumhciec memoro : et video nostra omnia pr;r? istis non aliud quam palearum cassa esse, ut Coraicus ait, aut gurguliuriculos minutos.
Nec taraen legem illam mancipiorum adhuc refero : qua nihil acerbius in veterum bellis. Homines ingenuos, nobiles, pueros, f;eminas, onines victor abripie-
A mon avis aucune époque ne fut plus désastreuse en calamités de ce genre, si ce n'est peut-être la nôtre, mais dans un autre hémisphère.
Regarde ces quelques Espagnols qui sont passés, il y a un peu plus de quatre-vingts ans, dans les vastes contrées du nouveau monde. Que de funérailles, mon Dieu ! que de carnage ! Je ne disserte pas ici des causes, ni du droit de la guerre. Je ne m'occupe que de ses résultats. Cette immense étendue de terre qu'il est grand d'avoir, je ne dis pas conquise, mais découverte, je la vois battue par deux mille trois cents soldats, et, à chaque pas que fait cette poignée d'hommes, les populations inoffensives tombent comme le blé sous la faux du moissonneur. Où es-tu, Cuba, la plus grande des îles? et toi, Haïti? et vous, archipel des Lucaj^es? Vous conteniez autrefois cinq ou six cent mille habitants : à peine en avez-vous conservé quinze mille pour la semence. Montre-nous à ton tour tes rivages, toi, Pérou, et toi aussi, Mexique. Hélas! quel aspect désolant et lamentable! Ces vastes régions, qui méritent véritablement d'être appelées un monde nouveau, sont désertes et ruinées comme si elles avaient été consumées par quelque feu céleste. Mon esprit et ma voix succombent, Lipse, à te rappeler ces horreurs : et nos calamités, auprès de celles-là, ne me semblent être, comme dit le Comique, que des pailles creuses et d'imperceptibles animalcules.
Cependant, je ne t'ai rien dit de cette abominable loi de l'esclavage : les guerres des anciens n'avaient rien de plus cruel. Hommes libres, nobles, enfants, femmes.-
bal, quis scit an in seternam servitutem? Certe servitutem. ciijus vestigiura jure gratiilor non fuisse, non esse adhuc, in Christiano orbe. TurcaD sane usurpant, nec aliud est quod magis invisum et terribilem nobis redflat Scvthicum illum dominatiim.