‹ Traité de la constanceChapitre 61 sur 118 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Éloge des jardins en général. Que leur culture est très ancieîine et inspirée par la Nature. Que des Rois et des grands personnages s'en sont occupés. Enfin que leur vue charme le regard et que mon souhait n'est pas réprékensible.

Certainement, Langius, je trouve excellent et louable votre goût pour les jardins, goût qui, si je ne me trompe, est inspiré par la Nature elle-même aux hommes les meilleurs et les plus modestes. Ce qui le prouve, c'est que vous ne trouverez pas facilement un autre genre de plaisir, à l'égard duquel les gens d'élite se soient de tout temps accordés avec plus d'empressement. Parcourez-vous les saintes Ecritures ? vous voyez que les jardins sont nés avec le monde. Dieu en a fait le domicile du premier homme, et comme le siège de la vie heureuse. Lisez-vous les écrits profanes? Vous y trouverez les jardins d'Adonis, d'Alcinoùs, de Tantale et des Hespérides, jardins passés en proverbe et célébrés par la fable. Dans les histoires véritables et certaines, vous rencontrez le roi Cyrus traçant de sa main les règles des plantations; les jardins aériens et suspendus de Sémiramis, et les cultures nouvelles de Alassi-

positis aliis curis, soli iiihac cura? In illis quidem ; uno verbo, plerosqiie philosophes et sapientes. qui remoti ab iusaiio foro et urbe, hortorum se spatiis sepibusque clauserunt. At in istis ; Tarquinium regem video jam tum prisca illa Roma, in hortis moUiter ambulantem, et papaverum capita resecantem : Catonem Censorium agnosco in re hortensi deditum, et de ea serio scribentem : LucuUum, post Asiaticas victorias, in iisdem otiantem : Sullam, abjecta Dictatura, suaviter hic senescentem : et Diocletianum Principem, olera sua et lactucas ad Salonam, purpurœ et omnibus sceptris prseferentem. Nec abivit ab hoc meliorum judicio vulgus. in quo ipso, simplices omnes et sine mala ambitione animas, scio fuisse in hoc cultu. Est enim profecto^ arcana qusedam et congenita nobis vis, cujus intimas caussas non facile reddo, quas ad hanc innoxiam et ingenuam delectationem trahit non nos tantum, qui propendemus ; sed illos ipsos serios et severos, qui renituntur et irrident. Atque ut cœlum et seternos illos ignés nemini adspicere fas, sine occulto horrore quodam et religione : non item Terrae sacras opes, et hune inferioris Mundi mundum, sine tacita quadam gaudii titillatione et sensu. Animum tuum mentemque percontare : capi se hoc adspectu dicet, imo pasci, Oculos sensumque : fatebuntur non alibi libentius se acquiescere, quam in his hortorum areis et pulvillis. Cirrum-

nissa, merveilles de l'Afrique. Chez les anciens Grecs et Romains, combien ne vous citerais-je pas de personnages illustres qui ont quitté tout autre soin pour se consacrer entièrement à celui-là seul? Parmi les premiers, il faudrait ranger ensemble presque tous les philosophes et les sages qui fuyaient le tumulte insensé de l'Agora et de la ville, et se renfermaient dans l'enceinte close de leurs vastes jardins. Quant aux autres, je vois, dès les temps de l'ancienne Rome, le roi Tarquin se promenant nonchalamment dans son jardin et abattant les têtes des pavots ; je reconnais Caton l'ancien livré tout entier à la culture des jardins, et écrivant avec le plus grand soin un savant traité sur la matière ; Lucullus qui se repose, après ses victoires d'Asie, dans les bosquets de ses jardins ; Sylla qui 3' vieillit doucement après avoir abdiqué la dictature, et l'empereur Dioclétien qui préféra ses choux et ses laitues de Salone au sceptre et à toute la pompe de l'Empire. Le vulgaire même n'a pas été à cet égard d'un autre sentiment que l'élite : là encore, je le sais pertinemment, les âmes simples et sans ambition mauvaise ont toujours eu le culte des fleurs. Il n'est pas douteux que nous ayons en nous une force cachée, née avec nous, dont je n'expliquerais pas facilement les causes intimes, et qui entraîne vers cette jouissance innocente et honorable, non seulement nous, qui y sommes enclins, mais aussi les hommes sérieux et sévères qui s'en défendent et s'en moquent. Il n'est donné à personne de regarder sans une secrète horreur et je ne sais quelle crainte religieuse le ciel et les astres éternels qui y scintillent : il en est

siste , quseso te , paululum haic agmina florum et augmenta, vide mibi illum è calyce, hune è vagina, alium è gemma protuberantem ; vide hune morientem subito, alium subnascentem ; denique inspice in uno aliquo génère cultum, formam, faciem, mille modis paria et diversa. Qiice illa tam rigida mens, quse inter liaec nonflectat se molli aliqua cogitatione, et liquescat? Jam ades curiose tu ocule : defigere paullum in nitores istos et pigmenta, inspice banc nativam purpuram, hune sanguinem, hoc ebur, banc nivem, banc llammam, hoc aurum : et tôt colores, quos artifici cuique penicillo semulari fas. œmulari, sed non imitari. Denique quis exhalansille odor? quis penetrans spiritus? et nescio quae pars aetberese aurge infusa ab alto ? Ut non vane poëtarum nostra gens flores plerosque natos finxerit, è succo aut sanguine immortalium deorum. 0 gaudii et liquidas voluptatis vere fons ? ô Venerum et Gratiarum sedes ! mibi in vestris umbraculis quies et vita sit : mibi fas remoto; extra civicos tumultus, inter bas herbas, inter bos noti ignotique orbis flores, bilari et biante oculo oberrare : et modo ad hune occidentem, modo ad illum exorientem, manum vultumque circumferre : et cum vaga quadam allucinatione, curarum hic omnium failli et laborum.

ainsi de ces saintes richesses de la terre et de ce monde du Monde inférieur ; nul ne peut les considérer sans éprouver dans son âme comme une sensation de joie et une caresse. Interrogez votre esprit et votre intelligence, ils vous diront qu'ils sont saisis à ce spectacle et qu'ils s'en repaissent ; vos yeux et vos sens : ils avoueront qu'ils ne se reposent nulle part plus volontiers que sur ces parterres et ces corbeilles des jardins. Arrêtezvous un peu, je vous prie, auprès de ce parterre de fleurs ; voyez sortir celle-ci d'un calice, celle-là d'une gaîne, cette autre d'un bourgeon ; voyez l'une subitement mourir, tandis que l'autre est en train de naître; enfin, fixez votre attention sur un genre quelconque de fleurs et remarquez le port, la forme, la figure en mille façons semblables et divers. Quelle âme serait assez rigide pour ne pas s'attendrir et se fondre dans quelque pensée douce à la vue d'un pareil spectacle ? Approchez ici un œil curieux : examinez cet éclat, ces nuances, considérez cette pourpre native, ce sang, cet ivoire, cette neige, cette flamme, cet or et tant de couleurs brillantes que le pinceau de l'artiste pourra bien imiter, mais jamais égaler. Enfin, quel parfum s'en échappe ! quel arôme pénétrant! Je ne sais quelle parcelle de l'air éthéré est descendue là d'en haut. Ce n'est pas vainement que nos poètes ont imaginé de faire naître la plupart des fleurs du suc et du sang des Dieux immortels. 0 source abondante de joie et de volupté pure! ô séjour de Vénus et des Grâces ! Puisse ma vie entière s'écouler en paix sous vos ombrages ! Qu'il me soit donné de rester à l'écart, loin du tumulte des villes,

Page 1