‹ Traité de la culture du mûrierChapitre 1 sur 21 · GRENOBLE, TYPOGRAPHIE DE F. ALLIER · texte numérisé non relu

GRENOBLE, TYPOGRAPHIE DE F. ALLIER

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L'agriculture , en France , a deux ennemis à vaincre , la ténacité de la routine et le charlatanisme de certains novateurs.

La ténacité de la routine n'a pas toujours tenu au caractère des agriculteurs ; elle a eu bien souvent pour cause l'essai de théories hasardées , l'observance de mauvaises méthodes. Trop souvent ces théories, émanées d'hommes étrangers k la pratique , et élaborées au sein des grandes villes , ont été , pour leurs auteurs , plutôt une spéculation littéraire que le résultat de sages expériences , et pour ceux qui les ont essayées , une source d'écoles désastreuses. Delà , le retour aux anciens usages , la continuation des vieux procédés , ou pour mieux dire , le retour à la routine.

Parmi les branches de l'agriculture appelées à faire fleurir le pays , on peut citer en première ligne la culture du mûrier. Cette vérité est généralement sentie , et surtout bien comprise par nos gouvernants ; le patronage de nos hommes d'État lui parait acquis. Malheureusement, leur bonne envie de mener k bien tout^ce qui se rattache à la

prospérité nationale, leur fait quelquefois favoriser rémission d'ouvrages et de théories hasardés. Autour d'eux se ruent et se pressent une foule d'agriculteurs improvisés r d'entrepreneurs de fermes modèles , tous gens aux mains fines et gantées, k la parole brillante et sententieuse. Ces Messieurs , qui étudient l'agriculture dans leurs salons ou dans leur bibliothèque , jettent k la tête de nos crédules habitants des campagnes une grêle de méthodes et de procédés absurdes. Malheureusement ces théories hasardées sont quelquefois mises en pratique , et leurs résultats fâcheux dégoûtent le cultivateur de toutes ces innovations et l'obligent k s'en tenir k sa routine.

Pour être bien compris du cultivateur , parlons lui le langage qu'il comprend ; disons k l'homme pratique , que le mûrier qu'il doit préférer , est celui dont la forme et la contexture ligneuse , en rapport avec le sol qu'il possède et le climat qu'il habite , peuvent lui promettre des produits assurés. Disons lui que la culture de ce végétal , réglée par sa nature , doit varier et se modifier selon les lieux ; armons-nous avec lui d'une serpette et d'un bigot, faisons lui voir et toucher cette écorce , ce liber , ces tubes , ces fibres et ces filaments. Expliquons lui ces phénomènes d'ascension et de rétroaction du fluide séveux , cet échange admirable k l'aide duquel la nature perfectionne ses merveilles , alors on nous écoutera , et cette routine que de mauvaises théories enracinent partout , disparaîtra rapidement.

Cette branche d'agriculture a donné lieu , jusqu'k présent, k bien des spéculations fâcheuses pour les cultivateurs ; après les spéculations littéraires , sont venues les spécula-

tions des pépiniéristes. L'engoûment nature laux Français, pour toutes les nouveautés , a merveilleusement favorisé ees spéculations. Que du temps et de l'argent perdus pour naturaliser des végétaux dont nous ne devons pas raisonnablement nous permettre la culture , et dont l'importation n'a abouti qu'à enrichir quelques pépiniéristes charlatans !

J'ai eu occasion de me convaincre de la vérité de ce que j'avance, pendant la tournée que j'ai faite dans l'arrondissement de Grenoble en qualité de commissaire instructeur k la culture du mûrier. Je n'ai presque nulle part trouvé les planteurs satisfaits de leurs fournisseurs. Rarement la variété promise ou demandée est fournie par le marchand d'arbres , et quand elle s'est rencontrée conforme à la demande, les sujets fournis sont en mauvais état et en partie morts avant leur transplantation.

Il n'est pas surprenant que la culture- du mûrier n'ait pas fait des progrès sérieux dans nos contrées ; cette multitude d'opinions diverses , de méthodes contradictoires , résultat indispensable des variantes de la végétation selon les lieux 9 a dû nécessairement contrarier et entraver ses progrès. Il n'est pas possible qu k travers ce cahos d'opinions , le cultivateur ait pu distinguer la bonne voie , k moins que , guidé par sa propre expérience , il n'ait , après plusieurs années d'essais, trouvé le genre de culture qui convient au sol et au climat qu'il habite. L'homme pratique est donc celui qui est appelé k faire progresser cette culture.

Jetons un rapide coup-d'œil sur les diverses méthodes connues jusqu'à ce jour , depuis Olivier de Serre jusqu'k M. Frescinet; nous y voyons que les uns recommandent la

taille annuelle; d'autres la proscrivent complètement; les uns veulent des mûriers taillés en forme de gobelets , d'autres en forme de peupliers d'Italie. Les uns recommandent la race blanche , les autres la noire ; plus tard les innovateurs nous lancent des théories admirables sur le multicaule , le moretti et autres variétés dont les noms seuls leur ont valu de la célébrité ; il y en a même qui inventent une espèce particulière d'arbustes , et nous diseût sérieusement : il y a des mûriers nains , et ces dernières absurdités , exploitées par les pépiniéristes avides , viennent à la fois vider la bourse des planteurs et enraciner chez eux la routine. Dans quelle pépinière , dans quel pays faut-il que le planteur aille chercher ses plants , sur la hauteur , la forme et l'es-r pèce desquels personne n'est d'accord?

Je suis , peut-être , bien audacieux de me présenter dans la lice ; mon intervention dans ce conflit ne peut êtred'un grand poids ; mais je me présente armé de vingt années d'expérience pratique ; j'ai parcouru une partie du globe, j'ai visité presque toutes les contrées où le marier se cultive ; partout où j'en ai rencontré un , j'ai observé le sol et le climat qu'il habitait , la race , la variété et le sexe auxquels il appartenait , les soins qui avaient présidé à son accroissement. J'ai joint à ces observations l'expérience et la pratique , et ces nombreux essais m'ont convaincu de l'importance de bien faire comprendre que la culture de ce végétal devait varier et se modifier selon les lieux où on le place ; que le choix des espèces surtout devait suivre les mêmes variantes que la culture elle-même ; qu'il convient de démontrer que certaines pratiques , telles que taille , greffe , ébourgepimeme^t , etc. , doivent se ïûo-

difier et varier de formes , s'opérer dans certains lieux tout autrement que dans certains autres, et être divisées, classées et prescrites pour chaque localité.

Cet ouvrage est le fruit de mes observations et résume mes expériences ; je le livre avec confiance k mes concitoyens , mon seul but étant de leur être utile ; ma plus grande récompense sera d'apprendre que j'ai pu, en quelque chose, contribuer k leur prospérité.

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