ARTICLE VIII
Ne croire pas être parvenu à ce détachement par fait , mais travailler continuellement à se détacher toujours davantage.
Ne vivre jamais pour soi , se perdre entièrement de vue, se servir des créatures sans s’y arrêter , les fouler toutes aux pieds pour s’élever à Dieu , les oublier toutes tandis qu’elles entrent en nous par tous nos sens, pour ne s’occuper que de Dieu , qu’aucun sens ne peut atteindre; écouter continuellement sa voix au fond de son cœur , ne vouloir que lui pour témoin de ses œuvres et pour juge de ses intentions, se regarder enfin comme seul avec lui seul dans ce monde ; que cet état est sublime ! et que nous devons bien peu nous flatter d’y être parvenus , ou de pouvoir y parvenir avec des grâces communes et par des efforts ordinaires ! Aussi lâches que présomptueux > nous ne faisons presque rien
(i) Volo te addiscere perfectam abnegationem t»iî io voîtuitate meâ , sine contradictioue et querelâ. /mit. CUristi. I. 3 e. 56.
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de ce que nous croyons pouvoir faire ; et souvent nous pensons avoir tout fait, lorsqu’à peine nous avons commencé , ou que nous en avons eu l’idée et formé le dessein. Mais si l’on se plaint que la sainteté et les miracles sont fort rares aujourd’hui , or doit savoir que le parfait détachement no l’est pas moins.
« Qui trouvera ce véritable pauvre d’esprit , dégagé de l’amour de toutes les » créatures ? C’est un trésor qu’il faudroit » aller chercher au bout du monde (i). »
Où trouver, en effet, ces âmes fortes qui dans tous les mouvemens s’élèvent audessus de tout ce qui les environne et audessus d’elles-mêmes , renoncent aux plaisirs des sens , se privent des commodités de la vie , et usent de ce monde comme n’en usant pas ? Qu’il est rare de trouver de ces athlètes parfaitement dépouillés , sur lesquels le monde , la chair et toutes les puissances de l’enfer n’ont aucune prise pour les renverser ni pour les ébranler ! Ce sont aujourd’hui autant de miracles que ces anges terrestres, ou ces hommes célestes , qui cachés en Dieu comme dans une solitude inaccessible à toutes les créatures, jouissent sans cesse de lui, et représentent de J. C . , l. a. c , zz.
DE LA PAIX INTÉRIEURE. 4 1 9 aux yeux du monde la vie des bienheureux, si néanmoins le monde, indigne de les posséder, n’étoitpas aussi incapable de discerner une si haute perfection et un si grand bonheur.
S- IL
Courage donc, aine fidèle! Ce n’est pas à une triste et honteuse pauvreté qu’on vous exhorte , mais à un dégagement noble et délicieux. Vos attachemens font votre esclavage , et votre esclavage ne peut faire que votre malheur. Si l’on vous demande tout pour cette perle évangélique , c’est qu’elle vaut elle seule plus que tout le reste : toutes les richesses de la terre , tous les honneurs du monde, tous les plaisirs du corps, tout l’éclat des taiensnesont auprès d’elle que de l’ordure , du limon , et des amusemens puérils ; et même presque tous les autres biens spirituels , les pratiques de piété , les austérités corporelles , les autres vertus morales ne sont pas comparables à ce renoncement parfait et tout apostolique, dont saint Pierre ose bien demander au Sauveur quelle pourra être la récompense ; à quoi ce bon maître répond parla promesse d’une place non-seulement
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parmi les saints, mais parmi les juge3 mè
mes des saints (1).
On vous appelle à une vertu sublime f Ne craignez rien. Elle n’a pas moins de sûreté que d’élévation ; ou plutôt, hors d’elle il n’y a aucune véritable assurance, mais des agitations continuelles et de fréquens dangers. Tandis que notre amour-propre se répand sur une infinité d’objets comme par autant de branches , nous sommes le jouet de tous les vents du siècle. Prœci dite ramos ejus (2). Otez tout ce branchage orgueilleux, et vous jouirez de l’immobilité au milieu des plus violens orages.
S- ni.
Ne regarder que Dieu, c’est une vie angélique : ne regarder que les créatures, c’est une vie animale : ne regarder que soimême , c’est une vie diabolique. Choisissez La délibération vous fait horreur. Le mélange de choses si opposées pourroit-il ne pas vous en faire ? Craindriez - vous d’être trop à Dieu , qui veut être tout à vous si vous voulez être tout à lui ? Si vous saviez combien par cet entier renoncement vous serez agréable à sa divine majesté , terrible
(*) Msitth . 19. v. 38. — (2; Dan. 4. # 2 i.
DE LA PAIX INTÉRIEURE. 4** aux démons , édifiant pour le prochain , combien votre vie sera heureuse et votre mort tranquille , combien vous vous épargnerez de tentations et vous pratiquerez da vertus, combien vous abrégerez votre purgatoire et vous enrichirez votre couronne , l’on ne vous verroit pas disputer ainsi pour une bagatelle entre la grâce et la cupidité. Car , je le dis encore , et encore je crains de ne le pas dire assez, c’est souvent un rien qui nous arrête après que nous avons renoncé aux grands objets*, Le solitaire tient quelquefois plus à un vil animal domestique , qu’un grand pape à toute la gloire et à toute l'opulence du souverain pontificat. L’amour-propre sait bien changer d’objet sans changer lui-même. Il se retranche et se renferme tout entier dans un coin du cœur : il se rapetisse sans se mutiler ; il sait souffrir le besoin , et vivre de peu dans sa retraite , en attendant le moment favorable de regagner le terrain et de se remettre dans ’abondance.
Vous n’avancerez votre édifice intérieur qu’à proportion de votre dépouillement : quand il ne vous restera plus rien , vous y mettrez le comble. Pour les édifices matériels il faut de grands préparatifs et beaucoup de dépenses : pour celui-ci , la pau-
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vreté et le dénûment en sont les matériaux; la confiance en Dieu et sa grâce , avec notre coopération , les mettent en œuvre.
Celui qui , avant que de commencer , ne 6e propose pas un dépouillement total , ou qui ensuite n’a pas le courage de l’exécuter , ne fait , dit le Sauveur, qu’un ouvrage imparfait et ridicule , qui lui attire la dérision et le mépris (1). Essayez-vous donc sur tout ; ne vous dissimulez rien, ne vous passez rien. Le plus petit détail n’est pas, devant Dieu , d’un petit mérite. Il n’est désagréable qu’à l’orgueil qui ne veut que de grands objets, et à l’amour-propre qui craint d’être découvert dans les plus petits. Veillez sans cesse , pour empêcher que ce dernier ne vous dérobe une partie de voire sacrifice; mais priez encore plus pour éviter ses surprises et pour résister à ses violences : car quoique toute sagesse vienne de Dieu , le parfait dénûment est singulièrement un ouvrage de la prière et de la grâce.
(i) Quis...» volens ædificare üirrim , non priùs *©dens computat su m plus , ne posteaquàm posuerit fundamentuni , et non potuerit perficere , ornnes qui vident incipiant illudere ei ? Sic ergo omnis ex vobii qui TU remmtiat omnibus qu» possidet , etc. Luc, t4