DES LIMITES NATURELLES DU TERRITOIRE
tard, ou parce qu'on est entraîné par la force invincible des choses *.
II est, au milieu des grands étals du continent européen , une petite contrée qui, depuis plusieurs siècles, a cessé d’étre considérée comme le domaine d’une famille, et qui , à travers toutes les révolutions , a trouvé le moyen de conserver son indépendance et sa liberté. Divisée en vingt-deux petits états, qui s'appellent des cantons , cette contrée est le pays de I Europe où le territoire de chaque fraction de la population est limité de la manière la plus naturelle. Ce n’est pas un gouvernement qui , la règle et le compas à la main , a divisé le sol en parties à peu près égales, pour les distribuer à des gouverneurs investis d'une part égale de pouvoir. Les peuples se sont soumis à la division que la nature du sol et la forme des montagnes leur avaient tracée. Il est, sans doute, même dans ce pays, quelques anomalies qui sont des résultats de la guerre et de la conquête ; mais elles y sont moins nombreuses que dans les autres parties du continent européen.
Si l'on jette les yeux sur une carte de la Suisse , et si l’on observe les contours des grandes montagnes, on verra que ce pays est formé de la partie supérieure de trois grands bassins; de la partie la plus élevée du bassin du Rhin, de celle du Rhône et de celle du Tessin ». La partie qui appartient au bassin du Rhin , et qui forme la portion la plus considérable du territoire helvétique , renferme plusieurs bassins secondaires. Lorsque ees bassins de second ordre ont une certaine étendue, ils forment des états distincts, et chacun
• L'ignorance a quelquefois produit des divisions lus vicieuses que celles qui ont été la suite del’ani- •lion et de la violcuce. Il suffit , par exemple, de jeter un coup d'œil sur une carte des F.lals-Uois d’Amérique , pour être frappé de l'arbitraire qui régne dans la division de ces États. Le territoire des Etats-Unis du ^lexique est, au contraire, divisé de la
de ces états a généralement pour limites les bords du bassin dans lequel il est renfermé. Les montagnes qui forment ces bords , se rapprochent souvent au point par lequel les eaux s’échappent : c’est à la partie la plus étroite de l’étranglement, que. se trouve la limite de ce côte.
Les limites naturelles du canton des Grisons , par exemple , sont si bien marquées qu on les aperçoit au premier coup d’œil , et qu’on distingue également au premier aspect les petites portions de territoire que les habitans ont conquises sur
I ltalie cl dans la pat tic supérieure de U vallée de l'Inn. La population renfermée dans le bassin dont ce canton est formé, est clle-méme divisée en diverses frac* tions, non par les courans d eau qui traversent le sol, mais par les petites montagnes inférieures qui séparent les petites vallées au fond desquelles coulent les eaux qui descendent des montagnes les plus élevées.
Nous observons les mêmes pli cnomèn es dans les cantons placés au centre de la Suisse, tels que Claris, Uri, Schwitz, Untcr-Waldcn. Chacun d eux se trouve limité par une chaîne de montagnes plus ou moins élevées ; et il est ensuite divisé en un certain nombre de vallées , chacune desquelles renferme une petite population dislinctc.
Le canton duValais présente un exemple encore plus remarquable que celui des Grisons, de la manière dont les peuple»
sont divises parla nature même des choses.
II est forme d’un grand bassin qu’environnent de tous côtés de très hautes montagnes, et qui ne laisse échapper les eaux
manière la pins conforme 1 la nature des choses. Le temps fera sentir les avantages de celte dernière division et les inconvénient de la première.
1 La Suisse comprend aussi une partie du bassin de rinti ; mais cette partie est si petite qu’on peut U négliger ici.
PROPRE A CHAQUE RATIOS. 37
qui l’arrosent, que par une étroite issue.
En considérant ce bassin , on peut croire qu'il a formé jadis un grand lac , et que les eaux ont fait irruption dans le Léinan, en brisant l'obstacle que leur opposait la jonction des montagnes. Les deux grandes chaînes qui forment les limites du canton, projettent dans l intérieur du bassin une multitude de branches qui se dirigent, en s'abaissant, vers le centre. Ces branches des deux grandes chaînes limitent le territoire des diverses fractions de la population répandues dans les vallées latérales.
Nous verrons ailleurs que, lorsque plusieurs vallées ou bassins inférieurs versent leurs eaux dans la même rivière ou dans le même fleuve , le tronc principal qui les porte à la mer , est naturellement la propriété commune de toutes les peuplades auxquelles ces vallées ou ces bassins appartiennent ; nous verrons aussi que ces peuplades , quand elles ne forment pas une nation soumise au même gouvernement, sont naturellement portées à seconfédérer entre elles.
Lorsque les hommes qui habitent une contrée déterminée, jouissent tous de leur indépendance et de leur liberté, ils se divisent donc en diverses fractions, comme les terres qui leur fournissent des moyens d'existence. Il résulte de là que la force de chaque état, ou le nombre des familles qui le composent, estgénéralemenllimité , soit par l’étendue et la fertilité du territoire sur lequel il est placé , soit par l'industrie qu'il est possible d’y développer. II en résulte de plus que la petitesse ou la grandeur des nations est déterminée par la nature des choses, et qn’on ne peut les agrandir on les diminuer sans exercer , sur un nombre d'hommes plus ou moins considérable, une véritable tyrannie. Il en résulte enfin que les efforts que font les gouvememens d Europe pour maintenir ce qu'ils appellent l’équilibre des nations , en fractionnant arbitrairement les territoires, sont une véritable lutte contre
la nature humaine. Ces divisions arbitraires, loin d'être des garanties de paix, ne sont , au contraire , que des causes de trouble et de guerre.
La Suisse, qui nous a déjà fourni des exemples des limites données par la nature au territoire de chaque nation , nous fournit aussi des exemples remarquables de la différence qui existe entre la force naturelle des divers états. Il est tels cantons qui ne comptent que treize ou quatorze mille hahitans; il en est d'autres qui n'en ont que vingt-cinq ou trente mille; il en est dont la population s’élève à cinquante ou soixante mille; dans quelques-uns , elle s'élève jusqu'à cent cinquante ou deux cent mille. Un politique géomètre qui diviserait ce pays avec la règle et le compas, potiren faire des fractions à peu près égales, soit en étendue, soit en population, n’en accroîtrait certainement ni le bien-être ni la puissance. Il produirait, au contraire, beaucoup de maux particuliers , et des déchiremens qui seraient vivement sentis.
Si nous faisuns sur la France les mêmes observations que nous avons faites sur la Suisse , nous remarquerons les mêmes phénomènes; nous trouverons les limites qui séparent les diverses fractions du territoire susceptibles d être cultivées, moins fortement prononcées : le territoire y sera divisé en fractions plus considérables , mais nous arriverons , en définitive, aux mêmes résultats.
Le territoire qui forme aujourd’hui la France ne renferme en entier que trois grands bassins : celui de la Seine, celui de la Loire et celui de la Gironde. Il comprend de plus une partie du bassin <^u Rhin, une partie de celui de la Meuse, et la portion la plus considérable de celui du Rhône. Il comprend enfin quatorze petits bassins entiers qni versent directement leurs eaux dans l'Océan ou dans la Méditerranée, et une petite partie du bassin de l'Escaut.
Les versans des montagnes qui envoient
DES LIMITES NATURELLES Dü TERRITOIRE
une partie de leur» eaux dan» le Rliùne , et qui limitent les territoires de divers états, présentent un phénomène particulier :
ils forment trois bassins très distincts et qui ne communiquent entre eux que par des passages très resserrés. Le premier de ces bassins, qui commence à la source même du Rhône, et qui se termine à Saint-Maurice , entre deux immenses rochers (la lient de Morclcs et la dent du Midi) forme le canton du Valais. Le scoond, qui commence au point où le premier finit, s’ouvre rapidement, et embrasse le canton deVaud, le canton de Genève, le pays de Gex et la Savoie; il finit an point où le fleuve disparait dans les rochers, près du fort de l'Écluse. Le troisième commence au point où la Saône prend sa source dans les monts Fauciles, et se termine à la Méditerranée. Quoique celui-ci reçoive toutes les eaux des deux premiers, il peut être considéré comme un bassin complet, puisque la perte du fleuve intercepte réellement toute communication avec les deux autres.
Les diverses chaînes de montagnes qui divisent la France en plusieurs bassins, et qui partagent ainsi la population en fractions plus on moins grandes, sont loin d’avoir la même élévation que celles de la Suisse et de la Savoie. La chaîne des Pyrénées qui forme , du côté du sud , le vaste bassin de la Gironde , celui de l’Adour et celui de la Tel, et la partie de la chaîne des Alpes qui forme à l’est le bassin du Rhône , sont les seules qui s’élèvent à une grande hau eur. Les autres ne sont pas assez élevées pour être complètement stériles : a l’exception d’un certain nombre de points , elles sont propres à servir de pâturages ou sont couvertes de bois. Quoiqu'elles soient assez considérables pour tenir à une certaine distance les unes des autres les masses de population répandues dans les bassins , elles ne sont pas suffisantes pour mettre obstacle aux communications.
Si l’on compare , par exemple, les montagnes qui forment le bassin supérieur da Rhône à celles qui forment le bassin de la Seine, on trouvera qu’il existe entre les unes et les autres une différence immense.
Les premières sont tellement élevées, que, du côté du nord, elle» ne peuvent cire franchies que sur un seul point et avec difficulté. Du côté du sud et du sud-est, il n’a existé , jusqu'au commencement de ce siècle, qu un petit nombre de sentiers praticables seulement pour des mulets ou des gens à pied. Il a fallu le génie audacieux de Napoléon, secondé par une grande puissance, par d'immenses richesses et par les arts, pour ouvrir à travers ces montagnes une route dont l'existence seule excite l’admiration. Les montagnes qui forment le bassin de la Seine non seulement peuvent être aisément franchies sur un grand nombre de points, mais elles sont coupées par des routes faciles, et même par des canaux.
Les différences qui existent dans leshabitaus des deux pays correspondent à celles des lieux. La population qui occupe la longue vallée que le Rhône parcourt , depuis le point où il prend naissance jusqu’à Saint-Maurice, est séparée par de hautes montagnes, excepté sur un seul point, de toutes les populations qui l'environnent.
Elle ne parle ni n’entend leur langage; elle parle français, tandis que les peuples dont elle est environnée presque de tous côtés, parlent italien ou allemand. Elle touche cependant par un point à un peuple qui parle la méine langue qu elle; et ce point est l'étroite et seule ouverture par laquelle on a pu, de tout temps , pénétrer dans le bassin qu’elle occupe. La population que renferme le bassin de la Seine a toujours pu, au contraire, communiquer plus ou moins facilement avec les diverses populations qui occupent les versans extérieurs des montagues par lesquelles ce grand bassin est formé. Aussi, ne trouvons-nous pas entre elle cl les peu-