DU SENTIMENT DE LA VIE ÉLÉGANTE
La complète entente du progrès social peut seule produire le sentiment de la vie élégante. Cette manière de vivre n'est-elle pas l'expression des rapports et des besoins nouveaux créés par une jeune organisation déjà virile ? Pour s'en expliquer le sentiment et le voir adopté par tout le monde, il est donc nécessaire d'examiner ici l'enchaînement des causes qui ont fait éclore la vie élégante du mouvement même de notre révolution ; car autrefois elle n'existait pas.
En effet, jadis le noble vivait à sa guise et restait toujours un être à part. Seulement, les façons du courtisan remplaçaient, au sein de ce peuple à talons rouges, les recherches de notre
vie fashionable. Encore le ton de la cour n'a-t-il daté que de Catherine de Médicis. Ce furent nos deux reines italiennes qui importèrent en France les raffinements du luxe, la grâce des manières et les féeries de la toilette. L'œuvre que commença Catherine, en introduisant l'étiquette (voir ses lettres à Charles IX), en entourant le trône de supériorités intellectuelles, fut continuée par les reines espagnoles, influence puissante qui rendit la cour de France arbitre et dépositaire des délicatesses inventées, tour à tour, et par les Maures et par l'Italie.
Mais, jusqu'au règne de Louis XV, la différence qui distinguait le courtisan du noble ne se trahissait guère que par des pourpoints plus ou moins chers, par des bottines plus ou moins évasées, une fraise, une chevelure plus ou moins musquée, et par des mots plus ou moins neufs. Ce luxe, tout personnel, n'était jamais complété par un ensemble dans l'existence. Cent mille écus, profusément jetés dans un habillement, dans un équipage, suffisaient pour toute une vie. Puis un noble de province pouvait se mal vêtir et savoir élever un de ces édifices merveilleux, notre admiration d'aujourd'hui et le désespoir de nos fortunes modernes, tandis qu'un courtisan richement mis eût été fort embarrassé de recevoir deux femmes chez lui. Une
salière de Benvenuto Cellini, achetée au prix de la rançon d'un roi, s'élevait souvent sur une table entourée de bancs.
Enfin, si nous passons de la vie matérielle à la vie morale, un noble pouvait faire des dettes, vivre dans les cabarets, ne pas savoir écrire ou parler, être ignorant, stupide, prostituer son caractère, dire des niaiseries, il demeurait noble. Le bourreau et la loi le distinguaient encore de tous les exemplaires de Jacques Bonhomme (l'admirable type des gens occupés), en lui tranchant la tête, au lieu de le pendre. On eût dit le civis romanus en France : car, véritables esclaves, les Gaulois {^) étaient devant lui comme s'ils n'existaient pas.
Cette doctrine fut si bien comprise, qu'une femme de qualité s'habillait devant ses gens, comme s'ils eussent été des bœufs, et ne se déshonorait pas en chippant l'argent des bourgeois (voir la conversation de la duchesse de Tallard dans le dernier ouvrage de M. Barrière) ; que la comtesse d'Egmont ne croyait pas commettre d'infidélité en aimant un vilain ; que madame de Chaulnes affirmait qu'une duchesse n'avait pas d'âge pour un roturier, et que M. Joly de Fleury considérait logiquement
[^) Gcnlilhommc voulait dire homino de la nation ; fient is humo. (Note de l'Auteur.)
les vingt millions de corvéables connue un accident dans l'État.
Aujourd'hui, les nobles de 1804 ou de l'an MCXX ne représentent plus rien. La Révolution n'était qu'une croisade contre les privilèges, et sa mission n'a pas été tout à fait vaine : car, si la Chambre des pairs, dernier lambeau des prérogatives héréditaires, devient une oligarchie territoriale, elle ne sera jamais une aristocratie hérissée de droits hostiles. Mais, malgré l'amélioration apparente imprimée à l'ordre social par le mouvement de 1789, l'abus nécessaire que constitue l'inégalité des fortunes s'est régénéré sous de nouvelles formes. N'avons-nous pas, en échange d'une féodalité risible et déchue, la triple aristocratie de l'argent, du pouvoir et du talent, qui, toute légitime qu'elle est, n'en jette pas moins sur la masse un poids immense, en lui imposant le patriciat de la banque, le ministérialisme et la balistique des journaux et de la tribune, marchepieds des gens de talent? Ainsi, tout en consacrant, par son retour à la monarchie constitutionnelle, une mensongère égalité politique, la France n'a jamais que généralisé le mal : car nous sommes une démocratie de riches. Avouons-le, la grande lutte du xviii^ siècle était un combat singulier entre le tiers État et les ordres. Le peuple n'y fut
que l'auxiliaire des plus habiles. Aussi, en octobre 1830, il existe encore deux espèces d'hommes : les riches et les pauvres, les gens en voiture et les gens à pied, ceux qui ont payé le droit d'être oisifs et ceux qui tentent de l'acquérir. La société s'exprime en deux termes, mais la proposition reste la même. Les hommes doivent toujours les délices de la vie et le pouvoir au hasard qui, jadis, créait les nobles ; car le talent est un bonheur d'organisation, comme la fortune patrimoniale en est un de naissance.
L'oisif gouvernera donc toujours ses semblables : après avoir interrogé, fatigué les choses, il éprouve l'envie de jouer aux hommes. D'ailleurs, celui-là dont l'existence est assurée pouvant seul étudier, observer, comparer, le riche déploie l'esprit d'envahissement inhérent à l'âme humaine au profit de son intelligence : et alors le triple pouvoir du temps, de l'argent et du talent lui garantit le monopole de l'empire ; car l'homme armé de la pensée a remplacé le banneret bardé de fer. Le mal a perdu de sa force en s 'étendant ; l'intelligence est devenue le pivot de notre civilisation : tel est tout le progrès acheté par le sang de nos pères.
L'aristocratie et la bourgeoisie vont mettre en commun, l'une ses traditions d'élégance, de bon goût et de haute politique, l'autre ses
conquêtes prodigieuses dans les arts et les sciences; puis toutes deux, à la tête du peuple, elles l'entraîneront dans une voie de civilisation et de lumière. Mais les princes de la pensée, du pouvoir ou de l'industrie, qui forment cette caste agrandie, n'en éprouveront pas moins une invincible démangeaison de publier, comme les nobles d'autrefois, leur degré de puissance, et, aujourd'hui encore, l'homme social fatiguera son génie à trouver des distinctions. Ce sentiment est sans doute un besoin de l'âme, une espèce de soif ; car le sauvage même a ses plumes, ses tatouages, ses arcs travaillés, ses cauris, et se bat pour des verroteries. Alors, comme le XIX® siècle s'avance sous la conduite d'une pensée dont le but est de substituer l'exploitation de l'homme par l'intelligence à l'exploitation de l'homme par l'homme (*), la promulga-
(a) Cette expression métaphysique du dernier progrès fait par l'homme peut servir à expHquer la structure de la société, et à trouver les raisons des phénomènes offerts par les existences individuelles. Ainsi, la vie OCCUPÉE n'étant jamais qu'une exploitation de la matière par l'homme ou une exploitation de l'homme par l'homme, tandis que la vie d'artiste et la vie élégante supposent toujours une exploitation de l'homme par la pensée, il est facile, en appliquant ces formules au plus ou moins d'intelligence développé dans les travaux humains, de s'expliquer la différence des fortunes. En eft'et, en politique, en finances comme en mécanique, le résultat est toujours en raison de la puissance des moyens, c. Q. E. A. D. (Voyez page 45). Ce système doit-il nous
tion constante de notre supériorité devra subir l'influence de cette haute philosophie et participera bien moins de la matière que de l'âme. Hier encore, les Francs sans armures, peuple débile et dégénéré, continuaient les rites d'une religion morte et levaient les étendards d'une puissance évanouie. Maintenant, chaque homme qui va se dresser s'appuiera sur sa propre force. Les oisifs ne seront plus des fétiches, mais de véritables dieux. Alors, l'expression de notre fortune résultera de son emploi, et la preuve de notre élévation individuelle se trouvera dans l'ensemble de notre vie ; car princes et peuples comprennent que le signe le plus énergique ne suppléera plus le pouvoir. Ainsi, pour chercher à rendre un système par une image, il ne
rendre un jour tous millionnaires ?... Nous ne le pensons pas. Malgré, le succès de M. Jacotot, c'est une erreur de croire les intelligences égales : elles ne peuvent l'être que par une similitude de force, d'exercice ou de perfection impossible à rencontrer dans les organes : car, chez les hommes civilisés surtout, il serait difficile de rassembler deux organisations homogènes. Ce fait immense prouve que Sterne avait peut-être raison de mettre l'art d'accoucher en avant de toutes les sciences et des phiîosophics. Alors, les hommes resteront donc toujours les uns pauvres, les autres riches ; seulement, les intelligences supérieures étant dans une voie de progrès, le bien-être de la masse augmentera, comme le démontre l'histoire de la civilisation depuis le xvi^ siècle, moment où la pensée a triomphe, en Europe, par l'influence de Bacon, de Descartes et de Bayle. (Note de l'Auteur.)
reste pas trois figures de Napoléon en habits impériaux, et nous le voyons partout vêtu de son petit uniforme vert, coiffé de son chapeau à trois cornes et les bras croisés. Il n'est poétique et vrai que sans le charlatanisme impérial. En le précipitant du haut de sa colonne, ses ennemis l'ont grandi. Dépouillé des oripeaux de la royauté, Napoléon devient immense ; il est le symbole de son siècle, une pensée de l'avenir. L'homme puissant est toujours simple et calme.
Du moment que deux livres de parchemin ne tiennent plus lieu de tout, où le fils naturel d'un baigneur millionnaire et un homme de talent ont les mêmes droits que le fils d'un comte, nous ne pouvons plus être distinctibles que par notre valeur intrinsèque. Alors, dans notre société, les différences ont disparu : il n'y a plus que des nuances. Aussi le savoir-vivre, l'élégance des manières, le je ne sais quoi, fruit d'une éducation complète, forment la seule barrière qui sépare l'oisif de l'homme occupé. S'il existe un privilège, il dérive de la supériorité morale. De là le haut prix attaché, par le plus grand nombre, à l'instruction, à la pureté du langage, à la grâce du maintien, à la manière plus ou moins aisée dont une toilette est portée, à la recherche des appartements, enfin à la perfection de tout ce qui procède de la personne.
N 'imprimons-nous pas nos mœurs, notre pensée, sur tout ce qui nous entoure et nous appartient ? « Parle, marche, mange ou habille-toi, et je te dirai qui tu es, » a remplacé l'ancien proverbe, expression de cour, adage de privilégié. Aujourd'hui, un maréchal de Richelieu est impossible. Un pair de France, un prince même, risque de tomber au-dessous d'un électeur à cent écus, s'il se déconsidère : car il n'est permis à personne d'être impertinent ou débauché. Plus les choses ont subi l'influence de la pensée, plus les détails de la vie se sont ennoblis, épurés, agrandis.
Telle est la pente insensible par laquelle le christianisme de notre révolution a renversé le polythéisme de la féodalité, par quelle filiation un sentiment vrai a respiré jusque dans les signes matériels et changeants de notre puissance. Et voilà comment nous sommes revenus au point d'où nous sommes partis : — à l'adoration du veau d'or. Seulement, l'idole parle, marche, pense, en un mot, elle est un géant. Aussi le pauvre Jacques Bonhomme est-il bâté pour longtemps. Une révolution populaire est impossible aujourd'hui. Si quelques rois tombent encore, ce sera, comme en France, par le froid mépris de la classe intelligente.
Pour distinguer notre vie par de l'élégance, il ne suffit donc plus aujourd'hui d'être noble
OU de gagner un quaterne à l'une des loteries humaines, il faut encore avoir été doué de cette indéfinissable faculté (l'esprit de nos sens peutêtre !) qui nous porte toujours à choisir les choses vraiment belles ou bonnes, les choses dont l'ensemble concorde avec notre physionomie, avec notre destinée. C'est un tact exquis ' dont le constant exercice peut seul faire découvrir soudain les rapports, prévoir les conséquences, deviner la place ou la portée des objets, des mots, des idées et des personnes ; car, pour nous résumer, le principe de la vie élégante est une haute pensée d'ordre et d'harmonie, destinée à donner de la poésie aux choses. De là cet aphorisme :
Un homme devient riche ; il naît élégant.
Appuvé sur de telles bases, vu de cette hauteur, ce système d'existence n'est donc plus une plaisanterie éphémère, un mot vide dédaigné par les penseurs comme un journal lu. La vie élégante repose, au contraire, sur les déductions les plus sévères de la constitution sociale. N'estelle pas l'habitude et les mœurs des gens supérieurs qui savent jouir de la fortune et obtenir du peuple le pardon de leur élévation, en faveur
6o TRAITÉ
des bienfaits répandus par leurs lumières ? N'est-elle pas l'expression des progrès faits par un pays, puisqu'elle en représente tous les genres de luxe ? Enfin, si elle est l'indice d'une nature perfectionnée, tout homme ne doit-il pas désirer d'en étudier, d'en surprendre les secrets ? Alors, il n'est donc plus indifférent de mépriser ou d'adopter les fugitives prescriptions de la MODE, car mens agitât molem : l'esprit d'un homme se devine à la manière dont il tient sa canne. Les distinctions s'avilissent ou meurent en devenant communes ; mais il existe une puissance chargée d'en stipuler de nouvelles, c'est l'opinion : or, la mode n'a jamais été que l'opinion en matière de costume. Le costume étant le plus énergique de tous les symboles, la Révolution fut aussi une question de mode, un débat entre la soie et le drap. Mais, aujourd'hui, la mode n'est plus restreinte au luxe de la personne. Le matériel de la vie, ayant été l'objet du progrès général, a reçu d'immenses développements. Il n'est pas un seul de nos besoins qui n'ait produit une encyclopédie, et notre vie animale se rattache à l'universalité des connaissances humaines. Aussi, en dictant les lois de l'élégance, la mode embrasse- t-elle tous les arts. Elle est le principe des œuvres comme des ouvrages. N'est-elle pas le cachet dont un consen-
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tement unanime scelh une découverte, ou marque les inventions qui enrichissent le bien-être de l'homme ? Ne constitue-t-elle pas la récompense toujours lucrative, l'hommage décerné au génie ? En accueillant, en signalant le progrès, elle se met à la tête de tout : elle fait les révolutions de la musique, des lettres, du dessin et de l'architecture. Or, un traité de la vie élégante, étant la réunion des principes incommutables qui doivent diriger la manifestation de notre pensée par la vie extérieure, est en quelque sorte la métaphysique des choses.