CHAPITRE VI
i. — des monitions en général
§ 1 . — Classification et définition.
On n'aurait qu'une très incomplète notion de la cryptesthésie, aussi bien pour la démonstration du phénomène que pour l'étude de ses modalités, si l'on omettait la cryptesthésie qui se manifeste chez des individus normaux sans avoir été provoquée par quelque tentative expérimentale.
Ces phénomènes de cryptesthésie accidentelle, survenant à l'improviste chez des personnes normales, nous les appellerons des monitions1, sans que ce mot de monition implique, l'hypothèse d'une volonté monitoire extérieure; et nous les diviserons en trois chapitres :
1° Monitions qui portent sur des événements légers ou graves (autres que la mort).
2° Monitions de mort.
3° Monitions ayant probablement une objectivité matérielle ; car elles sont collectives.
C'est intentionnellement que je n'emploie pas, pour ces monitions, le terme hallucination, même en lui accolant des épithètes explicatives : véridiqne, télépathique, symbolique.
1. D'après son étymologie latine, le mot monition indique qu'on est averti de quelque chose. Mais cela n'indique pas nécessairement l'intervention d'une intelligence étrangère. Le mot en effet est encore applicable au cas où la monition viendrait de notre intelligence inconsciente, qui aurait acquis la connaissance — par cryptesthésie — d'une réalité extérieure, et qui la symboliserait.
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Eu effet, il me paraît qu'il faut réserver le mot hallucination à un phénomène morbide, qu'on peut définir ainsi : une image mentale extériorisée sans qu'il y ait de réalité extérieure objective.
Or, dans les hallucinations dites télépathiques ou véridiques, c'està-dire correspondant à une réalité extérieure proche ou lointaine, il y a certainement une réalité extérieure objective (peu importe que nous la connaissions ou non) une vibration quelconque de l'éther (de nature inconnue), une force extérieure qui conditionne l'hallucination même.
Au contraire, dans l'hallucination de l'absinthisme, de l'alcoolisme, de la paralysie générale, de la manie aiguë, dans l'hallucination provoquée par suggestion chez les somnambules, dans l'hallucination du rêve, et dans les rêves, il n'y a rien d'extérieur : tout est vibration cérébrale intérieure.
L'hallucination est un des symptômes les plus nets de l'aliénation mentale : elle se produit à peu près dans toutes les formes de délire. Il y a des hallucinations après certaines intoxications; daus l'absinthisme et l'alcoolisme aigus.. Dans l'empoisonnement intense par le hachich, les illusions sont si fortes qu'elles vont jusqu'à l'hallucination véritable : peut-être même la belladone et l'atropine produisent-elles, quand la dose est forte sans être mortelle, des hallucinations passagères. On peut chez les somnambules provoquer de longues et méthodiques hallucinations, leur faire vivre un rêve; car après tout le rêve ressemble beaucoup à l'hallucination. Rêver tout éveillé, et ne pas croire qu'on rêve, c'est avoir une hallucination.
Mais ces hallucinations n'ont aucune réalité objective. Quand un alcoolique voit des rats qui se précipitent sur lui, qu'il entend leurs cris et qu'il sent leurs morsures, il n'y a pas de rats. Quand on dit à un sujet hypnotisé : « entrez dans cette maison qui est là, montez au perron, et asseyez-vous dans le fauteuil » : il n'y a ni maison, ni perron, ni fauteuil. Quand un persécuté entend des voix, il n'y a pas de voix.
Il est extrêmement rare qu'un individu normal, qui n'est ni malade, ni ivre, ni hypnotisé, ait à l'état de veille une représentation visuelle, auditive, tactile, de choses qui n'existent absolument
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pas. La vieille opiniou des médecins aliénistes, que l'hallucination est le meilleur signe d'une maladie mentale, et la caractéristique infaillible de l'aliénation, cette opinion me paraît encore absolument valable. Sauf exception — car il y a toujours des exceptions à tout — un individu normal, sain, éveillé, n'a pas d'hallucina tions. S'il voit des apparitions, c'est que ces apparitions ont une réalité objective quelconque.
En définitive, il n'y a d'hallucinations, quand toute réalité objective fait défaut, que chez les aliénés et les alcooliques.
Mais il faut bien s'entendre sur ce mot réalité objective. Par exemple, pour prendre un cas concret, à Menton, Mad. Bagot voit son petit chien Judy traverser la salle à manger, et cela au moment même où, en Angleterre, Judy vient de mourir. Ce n'est pas une hallucination dans le sens ordinaire du mot, car l'image qui a apparu répond à un phénomène réel : la mort de Judy. Mais, d'autre part, nous n'irons pas prétendre qu'il y a eu dans la salle à manger de Menton un fantôme de Judy, avec un dégagement d'énergies mécaniques et lumineuses, correspondant à une fautasmisation de Judy. Le phénomène matériel extérieur qui a fait naître chez Mad. Bagot l'image de Judy, nous demeure, quant à sa nature même, profondément inconnu, et il est probablement tout différent d'une fautasmisation. Et je ne vais pas, avec quelques théoriciens outranciers du spiritisme, soutenir que le corps fluidique de Judy s'est transporté de Londres à Menton. Tout de même, il y a une relation entre la mort de Judy et la vision de Mad. Bagot. C'est une monition, qui, par une voie quelconque, inconnue, mystérieuse, a touché l'intelligence de Mad. Bagot, et alors cette monition s'est présentée à elle sous uue forme adaptée à l'intelligence humaine, c'est-à-dire par un phénomène visuel.
Eu tout cas, on ne peut assimiler cette vision à l'hallucination d'un aliéné, car il y avait une réalité objective (la mort de Judy) qui a été la cause déterminante de cette vision, à la fois véridique et symbolique.
Nous n'emploierons donc pas le mot hallucination (car l'hallucination que ne conditionne aucune réalité externe est un phénomène morbide), mais seulement le mot de monition, qui signifiera une hallucination à la fois véridique et symbolique.
Richet. — Métapsychique. 20
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Envisagées ainsi, les monitions peuvent être considérées comme des cas de lucidité : elles diffèrent cependant de la lucidité précédemment étudiée par deux caractères tout à fait particuliers. ■
1° Elles ne sont pas expérimentales, mais accidentelles. Les données que nous possédons sur les monitions sont dues à des observations éparses, et non à des expérimentations méthodiques. Par définition donc nous appellerons monitions les phénomènes de lucidité accidentelle, non expérimentale.
2° Pour qu'il y ait ébranlement de l'esprit du percipient, il faut un phénomène objectif quelconque. Mais ce phénomène n'a le plus souvent aucune ressemblance avec les phénomènes objectifs habituels.
Quand Mad. Hutchins voit son mari lui apparaître et l'appeler « Mary, Mary », au moment même où M. Hutchins meurt subitement, il faut admettre que cette représentation visuelle et auditive n'est pas le phénomène mécanique, physico-chimique, ordinaire, d'une personne présente qui appelle. C'est une force quelconque se produisant près de Mad. Hutchins, et ayant provoqué cette image par des émotions cryptesthésiques dont le sens nous échappe. Cette vibration inconnue a frappé l'esprit de Mad. Hutchins, mais n'aurait sans doute pas eu d'effet sur une autre personne.
Dans certains cas, tout à fait analogues au cas de Mad. Hutchins, le phénomène extérieur objectif ressemble aux objectivations ordinaires. Alors en effet plusieurs personnes ont simultanément la même image, comme par exemple dans le cas de Mad. Téléchoff. Son chien et cinq enfants voient l'apparition d'un petit garçon, André, qui plane dans la chambre, au moment même où meurt cet enfant dans une maison voisine. Certainement alors il y a un phénomène extérieur, un fantôme, ayant des contours réels, comme en aurait une personne vivante. Il aurait probablement impressionné une plaque photographique, si une plaque photographique avait été là.
On ne peut donc pas faire de démarcation absolue entre ce qui est subjectif et ce qui est objectif ; et certaines monitions établissent une relation étroite entre la métapsychique objective et la métapsychique subjective.
1° Les monitions sont toutes objectives, mais c'est d'une objectivité
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spéciale, qui n'a aucun rapport avec ce que nous appelons l'objectivité ordinaire.
2° Si nous nous conformonsau langage usuel, et si nous n'appelons objectif que ce qui est l'habituel ébranlement de nos sens par des vibrations mécaniques, physiques ou chimiques, classiques, alors nous dirons que presque toutes les monitions sont subjectives.
Ainsi, en reconnaissant d'ailleurs tout ce que cette distinction a de factice, nous classerons les monitions parmi les phénomènes de la métapsychique subjective, et nous supposerons que, dans tous les cas de monitions nou collectives, l'image (visuelle, auditive ou tactile), n'a pas été suscitée dans l'esprit du percipient par une force extérieure, mécanique, physico-chimique, analogue aux forces extérieures connues.
Mais les monitions accidentelles ressemblent trop, par certains caractères, aux monitions collectives et même aux matérialisations expérimentales, pour que nous ayions le droit (parce que c'est plus commode) d'éliminer, dans beaucoup de monitions, l'hypothèse d'une matérialisation, ou quelque chose d'analogue. Nous discuterons la question plus loiu. Pour le moment, dans ce chapitre d'exposition, laissant de côté toute théorie, nous classerons les monitions parmi les phénomènes subjectifs, mais de phénomènes ayant ce double caractère :
1° D'être accidentels, non expérimentaux.
2° D'être en rapport avec tel ou tel fait réel, qui n'a pas pu être connu du percipient parles voies ordinaires de la connaissance.
§ 2. — Des conditions nécessaires pour que les monitions méritent d'être considérées comme telles.
1. La première condition est la sincérité des témoignages. Or il ne paraît pas possible de supposer — sauf bien entendu, çà et là, quelques rarissimes exceptions — que les histoires à nous rapportées aient été racontées à plaisir. Que dans les milliers de cas signalés, il s'en trouve un, ou deux, ou quatre, ou même dix, qui soient dus à des mystificateurs, c'est possible, encore qu'invraisemblable. Même je serais tenté de croire plutôt qu'il n'y a jamais eu, ou presque jamais, de mystifications intentionnelles dans ces récits.
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2. Mais d'autre part, l'inexactitude est aussi certaine que la sincérité. Et c'est là une cause de grave erreur.
Quand un récit est douné de seconde main, après qu'il a passé par l'imagination et la mémoire (créatrice et infidèle) de deux ou trois personnes, ce récit est déformé. Malgré soi, on tend à le corser, c'est-à-dire à lui ajouter des détails qui le rendront plus merveilleux, plus extraordinaire, et à omettre d'autres détails qui le rendraient plus naturellement explicable.
La bonne foi est, dans l'immense majorité, presque dans la totalité des cas, absolue; mais l'inexactitude est tout aussi absolue. On ne trompe jamais, mais on se trompe presque toujours.
Je citerai un fait à ce propos : celui du livre de bord du troismâts Jacques Gabriel. Sur le livre de bord est écrite, mais avec une encre différente, l'annotation suivante : « En arrivant à Vîle Maurice, nous apprenons la mort de la femme du second, M. Penaud, décédée le même jour et à la même heure où le bruit s'était fait entendre. » Sur le livre de bord, c'est à la date du 17 juillet qu'est annoncé le fait qu'une voix de femme, en pleine mer, avait été entendue sur le trois-mâts Jacques Gabriel. Or le registre des décès de Paimbœuf indique que la mort de Mad. Penaud a eu lieu le 16 juin. Donc, en ajoutant à son livre de bord l'annotation relative au décès de Mad. Penaud, le capitaine Mangot a, en toute bonne foi sans doute, et sans se rendre compte qu'en fait de science il faut des données d'une précision absolue, rapporté la date du décès de Mad. Penaud, au jour de la voix entendue, quoiqu'il y eût une différence d'un mois.
Certainement, il est nombre de cas analogues pour lesquels, comme dans le cas du trois-mâts Jacques Gabriel, le contrôle rigoureux n'a pas été possible, de sorte que, souvent, quand il n'y a pas quelque document écrit datant du moment même, de notables réserves sont à faire. Mais ces réserves portent moins sur le fait luimême, et sur la monition hallucinatoire, que sur le moment où elle s'est produite, moment qui, s'il coïncidait avec l'événement, entraînerait une correspondance de temps avec la réalité objective. Il serait donc bien injuste de rayer, sans autre forme de procès, tous les cas pour lesquels les documents écrits immédiats nous font défaut ; car la mémoire, infidèle peut-être quant à la date précise, à
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quelques heures près, ne peut guère l'être pour quantité de détails. C'est même un fait bien singulier que les monitions — est-ce à cause de leur caractère un peu théâtral, ou parce qu'on les a racontées souvent, ou pour une autre raison plus profonde ? — se gravent en traits indélébiles dans l'esprit des personnes qui les ont eues, et au bout de dix, de vingt, de trente ans, ont gardé encore toute leur vivacité, toute leur fraîcheur d'impression. Sans doute il y a quelque déformation, mais le fond reste vrai. Sans doute on a pu oublier que la lumière était allumée ou éteinte; que l'on a parlé tout haut, ou qu'on est resté silencieux; que ce jour-là il pleuvait ou qu'il y avait du soleil ; mais le fait essentiel subsiste. Sans doute on se fait illusion sur la concordance rigoureuse des heures, peut-être même des jours (je l'accorde volontiers) ; en tout cas, ce sont des changements qui, malgré leur importance, ne dénaturent pas de fond en comble le fait lui-même dans ce qu'il a d'essentiel et de caractéristique.
3. Un point plus difficile peut-être à établir, c'est de constater, dans tel ou tel cas spécial, l'impossibilité pour le percipient d'avoir eu, par les voies habituelles de la connaissance, la notion du fait annoncé par la monition.
Voici un cas, par exemple, où il s'agit vraisemblablement d'un souvenir inconscient1.
M. Newnham, se promenant jadis à Haughton, avait cueilli des violettes qu'il avait rapportées à sa femme malade. Douze ans après, comme il se promenait au même endroit, et qu'il pensait aux violettes jadis cueillies là, Mad. Newnham lui dit : a Je sens qu'il y a des violettes dans la haie. » Sans doute ce fut un souvenir inconscient de Mad. Newnham (peut-être une coïncidence). Mad. Newnham dit : « J'avais complètement oublié le fait. » Elle est parfaitement sincère; mais la mémoire inconsciente n'oublie jamais rien.
Chaque cas mérite d'être étudié d'une manière spéciale.
Très souvent il est question d'une personne extrêmement malade, presque mourante, et alors l'hypothèse d'une imagination hallucinatoire devient possible. Mais il ne faut pas exagérer cette possibilité.