‹ Traité de métapsychiqueChapitre 123 sur 327 · A. S. P., 1903, XII · texte numérisé non relu

A. S. P., 1903, XII

fugitive, avait été qu'on venait me demander un secours médical quelconque. Mais il n'y eut plus rien. J'ouvris la porte (mais de celajene suis pas absolument sûr), et, ne voyantpersonne, j'inscrivis sur un bout de papier l'heure exacte, 1 heure 20 (car je m'étais, depuis quelques secondes, rendu compte qu'il s'agissait d'une hallucination). Je n'étais cependant nullement effrayé, et je pus sans peine, au bout d'une demi-heure environ, me rendormir.

Pourtant mes cinq fils étaient en ce moment à la bataille, exposés aux pires périls. Mais, comme il y avait une voix de femme, et que, ces jours-là, ma belle-fille devait accoucher, je me suis imaginé que c'était la monitiou de cet accouchement. Même j'inscrivis là précise prévision de cet événement sur mon carnet.

Ce n'était pas cette monition-là. On ne peut même pas parler dune autre monition quelconque. Six jours auparavant, sans que la nouvelle me fût encore parvenue, le 17 septembre, à Reims, dans l'après-midi, mon fils Jacques avait été sérieusement blessé, et fait prisonnier.

De par cette expérience personnelle, je peux donc me rendre compte du caractère d'une monition auditive. (Qu'elle soit lucide, ou non, peu importe au point de vue du caractère psychologique qu'elle revêt.) Si je puis en juger par mon cas, c'est aussi net qu'un phénomène de la vie normale. Au début, quand je m'éveillai, et que j'étais dans le Borderland, il y eut un peu d'incertitude ; mais en quelques secondes l'extériorisation se précisa. Et même il est remarquable que tous les détails s'en soient fixés solidement dans ma mémoire. Ils se déforment quelque peu sans doute, mais la trame reste solide.

Pour ce qui est de cette monition personnelle, il est absolument impossible de prouver qu'il s'agit là d'une monition relative à la blessure et à la captivité de mon fils Jacques. Pourtant je demeure convaincu — sans d'ailleurs demander que cette conviction soit partagée — qu'il s'agit là d'une monition véritable. L'analogie est trop grande avec les innombrables cas observés.

C'est la seule monition hallucinatoire que j'aie reçue.

Cependant, j'ai eu deux fois, dans le cours de ma vie, si longue déjà, deux éclairs de cryptesthésie, un dans la veille, un autre dans l'état de rêve.

352 CRYPTESTHÉS1E ACCIDENTELLE

Un soir de l'hiver 1899, j'étais dans ma bibliothèque de la rue de l'Université, à travailler. Ma femme avait été ce soir-là à l'Opéra, avec ma fille Louise. Soudain, vers 22 heures 30, je me suis imaginé (la première fois de ma vie et sans qu'il y eût la moindre odeur de fumée dans la chambre) qu'il y avait un incendie à l'Opéra. Ma conviction fut assez forte pour que j'écrivisse sur un bout de papier : « Feu! feu! » Quelques minutes après, je me figurai que ce n'était pas assez et j'écrivis : « AU! » (c'est-à-dire attention). Puis, sans inquiétude d'ailleurs, je me remis à mon travail. Vers minuit, dès que ma femme et ma fille rentrèrent, tout de suite, je leur demandai : « Est-ce qu'il y a eu un incendie? » Elles furent extrêmement surprises. « Non, me dit ma femme, il n'y a pas eu d'incendie, mais nous avons eu très peur. A un moment, dans un entreacte, une fumée s'est élevée de l'orchestre ; il y a eu une rumeur; je suis sortie précipitamment de la loge pour savoir ce qui en était, et j'ai dit àma fille : « Quand je reviendrai, pars tout de suite sans rien attendre ! » On ma rassurée, et la représentation a continué sans encombre. »

Mais ce n'est pas là le seul élément singulier de cette cryptesthésie. Au moment où j'écrivais sur mes notes : Feu! feu! AU. », ma sœur, Mad. L. Ch. Buloz, dont l'appartement n'est séparé du mien que par une porte, s'imagine qu'il y avait le feu chez moi. Elle va jusqu'à la porte, et, au moment de l'ouvrir, comprenant que sa crainte était chimérique, elle s'arrête en disant : « Non, je ne vais pas pour cette sottise déranger mon frère ».

Ainsi, au même moment, ma sœur et moi nous avons eu une impression d'incendie. C'est l'expression la plus exacte que je trouve pour indiquer la notion très vague que j'ai ressentie, pendant qu'à un kilomètre de là, il y avait à l'Opéra, où se trouvaient Mad. Charles Richet et ma fille, une sérieuse menace d'incendie.

Est-ce coïncidence? Est-ce parce que rue de l'Université il y a eu une odeur de feu et de fumée, si faible qu'elle n'a pas été perçue par la conscience?

Voici maintenant pour le rêve à-demi cryptesthésique.

J'étais assez profondément endormi vers 8 heures du matin, en 1907. Je rêvais à ce moment que j'étais avec Mad. Charcot (pourquoi Mad. Charcot, que je neconuais absolument pas, à qui je n'ai

MONITIONS 353

jamais parlé, que je n'ai même jamais vue?) et que nous étious ensemble, en automobile, dans une avenue de platanes. Mais l'auto allait tellement vite que j'avais peur d'un accident. L'accident arrive, et me réveille. L'accident était tout simplement le facteur qui m'apportait une lettre chargée. Et tout de suite, en prenantcette lettre, — je ne sais vraiment à quoi attribuer cette impression, — je me suis imaginé qu'il y avait une relation entre mon rêve et la lettre chargée qui m'arrivait. J'en étais tellement certain que, pour avoir un signe matériel de ma certitude, je fis une petite croix (qu'on pourrait sans doute retrouver encore) sur le registre postal des signatures, témoignage commémoratif. Or la lettre venait des Iles Açores. Elle était de mon ami le colonel Chaves, qui me demandait un mot de recommandation pour Jean Charcot (que je ne connaissais d'ailleurs aucunement), lequel devait d'ici à quelques semaines arriver aux Açores avec son yacht.

Pour ces trois cas personnels, que je viens de citer, je crois bien qu'il y eut cryptesthésie, et que ce ne furent pas des coïncidences. Mais, d'autre part, je n'en suis convaincu que parce qu'il y a d'autres nombreux faits, bien plus démonstratifs, de cryptesthésie. En eux-mêmes, ces trois cas n'ont aucune force probatoire, mais, ils bénéficient des nombreux cas probatoires et démonstratifs qu'ont réunis des observateurs plus heureux1.

\. Les laits de monitions et de prémonitions que je donne ici ont dû être abrégés. C'est vraiment assez lamentable, car, pour les bien juger, il faut en approfondir les détails. Le squelette dé ces récits n'apporte pas la conviction forte et décisive que donne l'exposé circonstancié des phénomènes. J'espère fermement que les personnes intéressées à ces problèmes troublants ne se contenteront pas de ces récits sommaires et voudront avoir recours aux documents originaux.

Richet. — Métapsychique.

Les monitions de mort sont fréquentes.

Si j'en donne tant d'exemples, c'est que j'ai voulu faire pénétrer la conviction dans l'esprit du lecteur grâce à la variété et à la complexité des monitions de mort, surtout grâce à la remarquable multiplicité des témoignages.

Essentiellement les monitions de mort ne diffèrent pas des monitions d'autres événements : mais il faut cependant leur faire une place à part, à cause de leur fréquence.

Les cas que nous rapportons eussent pu être bien plus nombreux encore si nous n'avions exercé une assez sévère critique, même sur ceux qui ont été publiés. Cette critique, je le reconnais, eût pu certainement être plus sévère encore, et j'admets volontiers que la moitié des cas cités n'a pas une absolue valeur probatoire. Il n'en restera pas moins un notable nombre de faits authentiques, indiscutables, qui défient tout scepticisme.

Ne fût-ce qu'au point de vue historique, il est intéressant de citer la monition très nette qu'eut Chevreul, l'illustre chimiste2.

C'était en 1814, un peu avant l'entrée des Alliés.

Il voit dans sa chambre, entre les deux croisées de son cabinet, une forme pâle et blanche semblable à un cône allongé que surmontait une sphère, forme qui paraissait d'ailleurs immobile. Chevreul, frissonnant, détourna les yeux, et cessa de voir le fan-

i. L'ordre qui a été adopté est à peu près l'ordre alphabétique. Pourtant il y a des exceptions; car j'ai parfois groupé ensemble les cas analogues. J'ai dû résumer ces communications, à mon grand regret; car tous les détails ont de l'importance. Aussi bien faut-il conseiller, aux personnes curieuses de ces phénomènes, de recourir aux documents originaux, dont je donne l'indication bibliographique.

2. Elle est rapportée dans le tome II de YAnalomie comparée du système nerveux, par Leuret et Gratiolet (Paris, 1857, 534).

tome, puis, regardant au même endroit, il le revit encore. Cette épreuve fut répétée trois fois, avec le môme résultat. Alors le jeune homme se décideàse retirer dans sa chambre à coucher. Mais ce mouvement l'oblige à passer devant le fantôme, qui alors s'évanouit.

La vision n'a probablement pas été reconnue. Mais au même moment, mourait, loin de Paris, un vieil ami de Chevreul qui lui léguait sa bibliothèque, et Chevreul ajoute : « si j'avais été superstitieux, j'aurais pu croire à une apparition réelle ».

Chevreul raconte aussi l'histoire d'un anatomiste illustre de la fin du xviii0 siècle, qui dit un jour au perruquier qui le coiffait, et qui en fut stupéfié :« Pourquoi me serrez-vous le bras ? » C'est à ce moment même qu'un de ses amis se noyait. Le savant eut l'esprit tellement frappé de cette coïncidence qu'il ne voulut plus jamais entrer seul dans sa chambre.

Brierre de Boismont rapporte, dans son livre surles Hallucinations, l'histoire d'une jeune fille qui voit en rêve sa mère mourante, qui s'entend appeler, qui décrit toute une scène de mort. Or tous les détails étaient véridiques, et Mad. R..., mère de cette jeune fille, mourait à ce moment même.

Brierre de Boismont ajoute : « Si nous voulions citer tous les noms des personnages connus ayant une haute position dans la science, un jugement excellent, des connaissances très étendues, qui ont eu de ces avertissements, de ces pressentiments, il y aurait matière à plus d'une réflexion ».

C'est précisément parce qu'il faut y réfléchir que ce livre a été écrit.

Mad. J. Adam, l'éminente écrivain, à 2J2 heures était dans sa chambre, et nourrissait sa petite fille. Réveillée par les pleurs de l'enfant, elle voit sa grand'mère au pied de son lit : « Quelle joie, dit-elle, grand'mère, de te voir! » Mais l'ombre ne répondit pas et leva la main vers l'orbite de ses yeux. « Je vis, écrit Mad. Adam, deux grands trous vides. Je me jetai au bas de mon lit, et courus vers ma grand'mère. Au moment où j'allais la saisir dans mes bras, le fantôme disparut. » La grand'mère, en réalité, était morte ce jourlà à 20 heures1.

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