‹ Traité de métapsychiqueChapitre 16 sur 327 · Le Mirage moderne, Paris, Ollendorff · texte numérisé non relu

Le Mirage moderne, Paris, Ollendorff

&8 MÉTAPSYCHIOUE SUBJECTIVE

Dans les séances ultérieures, Victor Hugo n'était pas à la table. C'était Charles Hugo le médium. Il ne savait pas l'anglais. Un Anglais arriva, invoquant lord Byron, qui répoudit en anglais :

Vex not the bard, his lyre is broken, His last song sung, his last word spoken.

Des réponses étrauges, apocalyptiques, sont attribuées à Ezéchiel, au lion d'ANDRocLÈs. Sur le manuscrit il y a en marge cette phrase stupéfiante de Victor Hugo : « Les volumes dictés à mon fils Charles par la table contiennent une réponse du lion d'ANDRO-

CLÈS. »

Chacun de ces vers est en soi admirable ; mais il y a uue prestigieuse incohérence dans le développement : Voici comment s'exprime Eschyle :

Non, l'homme ne sera jamais libre sur terre : C'est le triste captif du bien, du mal, du beau, Il ne peut devenir — c'est la loi du mystère — Libre qu'en devenant prisonnier du tombeau.

Fatalité, lion dont lame est dévorée, J'ai voulu te dompter d'un bras cyclopéen, J'ai voulu sur mon dos porter ta peau tigrée, Il me plaisait qu'on dît : « Eschyle néméen ».

Je n'ai pas réussi : la bête fauve humaine

Déchire encor nos chairs de son ongle éternel.

Le coeur de l'homme est plein encor de cris de haine,

Cette fosse aux lions n'a pas de Daniel.

Après moi vint Shakspeare, il vit les trois sorcières, 0 Némée, arriver du fond de la forêt, Et jeter dans nos cœurs ses troublantes chaudières, Les philtres monstrueux de l'immense secret.

Il vint dans ce grand bois, la limite du monde ; Après moi, le dompteur, il vint, lui, le chasseur. Et, comme il regardait dans son âme profonde, Macbeth cria : « Fuyons », et Hamlet dit : « J'ai peur. »

11 se sauva. Molière, alors sur la lisière, Parut, et dit : « Voyez si mon àme faiblit. Commandeur, viens souper ». Mais au festin de Pierre Molière trembla tant que Don Juan pâlit.

Mais que ce soit le spectre, ou la sorcière, ou l'ombre, C'est toujours toi, lion, et ta griffe de 1er. Tu remplis tellement la'grande forêt sombre, Que Dante te rencontre en entrant dans l'enfer.

Tu n'es dompté qu'à l'heure où la mort, belluaire, T'arrache de la dent l'àme humaine en lambeau. Te prend, dans la forêt profonde et séculaire, Et te montre du doigt ta cage, le tombeau.

Quelquefois Victor Hugo interrogeait les esprits, et naturellement, c'était eu vers admirables. Uu jour il s'adresse à Molière :

Les rois, et vous, là-haut, changez-vous d'enveloppe ? Louis quatorze au ciel n'est-il pas ton valet ? François premier est-il le fou de Triboulet ? EtCrésus, le laquais d'Esope?

Ce n'est pas Molière qui a répondu : c'est I'Ombre du Sépulcre.

Le Ciel ne punit pas par de telles grimaces, Et ne travestit pas en fou François premier, L'enfer n'est pas un bal de grotesques paillasses, Dont le noir châtiment serait le costumier.

Mal satisfait de cette réponse, Hugo s'adresse encore à Molière :

Toi qui du vieux Shakspeare as ramassé le ceste, Toi qui près d'Othello sculptas le sombre Alceste, Astre qui resplendis sur un double horizon, Poète au Louvre, archange au ciel, ô grand Molière ! Ta visite splendide honore ma maison.

Me tendras-tu là haut ta main hospitalière ? Que la fosse pour moi s'ouvre dans le gazon. Je vois sans peur la tombe aux ombres éternelles ; Car je sais que le corps y trouve une prison, Mais que l'àme y trouve des ailes.

Alors I'Ombre du Sépulcre, probablement irritée, a répondu :

Esprit qui veux savoir le secret des ténèbres, Et qui, tenant en main le céleste flambeau, Viens, furtif, à tâtons, dans nos ombres funèbres, Crocheter l'immense tombeau !

Rentre dans ton silence, et souffle tes chandelles, Rentre dans cette nuit dont quelquefois tu sors, L'oeil humain ne voit pas les choses éternelles, Par dessus l'épaule des morts.

Beaux vers, mais qui ne sont certainement pas plus de Molière et (I'Eschyle que du lion d'Androclès.

Dans les premières séances données par Hélène Smith, c'a été Victor Hugo qui l'inspirait. Or le Victor Hugo interprété par Hélène Smith faisait des vers curieusement mirlitonesques1 :

L'amour, divine essence, insondable mystère, Ne le repousse point. C'est le ciel sur la terre. L'amour, la charité seront ta vie entière : Jouis et fais jouir ; mais n'en sois jamais fière.

Le lion d'Androclès était beaucoup plus poète que le Victor Hugo d'HÉLÈNE Smith.

D'ailleurs I'Ombre du Sépulcre parlait aussi en prose, et eu une prose également magnifique. Comme Victor Hugo lui avait reproché d'user d'expressions symboliques, I'Ombre a répondu :

« Imprudent ! Tu dis : I'Ombre du Sépulcre parle le langage humain, « elle se sert des images bibliques, des mots, des métaphores, des « mensonges, pour dire la vérité... L'Ombre du Sépulcre n'est pas « une mascarade, je suis une réalité. Si je descends à vous parler « votre jargon où le sublime consiste en si peu de tempête, c'est « que vous êtes limités. Le mot, c'est la chaîne de l'esprit; l'image, « c'est le carcan de la pensée; votre idéal, c'est le collier de l'âme; « votre sublime est un cul de basse fosse ; votre ciel est le plafond « d'une cave ; votre langue est un bruit relié dans un dictionnaire. « Ma langue à moi, c'est l'Immensité, c'est l'Océan, c'est l'Ouragan. « Ma bibliothèque contient des milliers d'étoiles, des millions de « planètes, des millions de constellations... Si tu veux que je te « parle dans mon langage, monte sur le Sinaï, et tu m'entendras « dans les éclairs ; monte sur le Calvaire, et tu me verras dans « les rayons ; descends dans le tombeau, et tu me sentiras dans la « clémence. »

Si, comme l'hypothèse est vraisemblable, c'est l'inconscient de Charles Hugo qui a dicté cette prose et ces vers, l'inconscient de Charles Hugo atteignait au génie du maître.

Il est d'autres cas assez intéressants, pour lesquels il est tout

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