DEUXIÈME PARTIE. -DES DEVOIRS
XVI. Mais, quoique souvent nous devions être contents de eux qui ne nous donnent point de marques sensibles de leur miiiéf nous ne devons point être contents de nous-mêmes, si u>us ne faisons vivement sentir la nôtre. Car, la plupart des Lommes, étant plus sensibles que raisonnables, ils ne seront amais contents de nous, s'ils ne lisent sur notre visage, et s'ils ie sont convaincus par nos services que leurs intérêts nous ont chers. Nous sommes par devoir obligés à faire pour eux les pas que nous ne ferions point pour nous-mêmes. Ils ne sentent point la peine que le mouvement nous donne; car ils se )laisent dans l'agitation. Ils n'ont peut-être pas le même sentinent que nous des biens de la vie présente, car leurs passions es aveuglent. Ainsi, jugeant des. autres par eux-mêmes, ils croiront que nous manquons pour eux d'estime et d'amitié, si, pour leur rendre service, nous ne quittons des occupations plus uiintes et plus importantes S si nous ne faisons pour eux ce qae nous ne ferions pas pour nous-mêmes; et cette pensée ne manquera pas d'exciter en eux quelques passions injustes et peut-être criminelles.
XYII. C'est pour cela que la société est une pénible et fâcheuse servitude, pour tous ceux qui n'y sont point nés et qui peuvent se passer des autres. C'est peut-être la plus rude des pénitences '. C'est un commerce, où les personnes les plus honnêtes et les plus équitables perdent souvent beaucoup plus qu'ils n'y gagnent; ils y mettent beaucoup et retirent peu. Il ne faut point faire de liaisons particulières qui obligent à des devoirs, que la disposition de la machine ou d'autres raisons ne nous permettent pas de rendre : car il ne faut point se faire (ies amis pour les rendre ses ennemis. Rien n'est plus désolant qu'an ennemi autrefois ami, et qui abuse des favçurs qu'on lui a faites. Qu'un chacun examine donc ses forces, et ne se laisse point surprendre au dangereux plaisir de connaître et d'être connu; et ne lie de société qu'autant qu'il est en état et dans
1. C'est le contraire de ceux dont Malebranoho parlait pliiH haut, qui ne font rien pour leurs amis parce qu'ils ne font rien pour eux-nn-iiicM. OmIoiiI il parle ici avec t-snt de finesse est surtout le propre des diMsipaleurs.
2. Il ne faut pas oublier que c'est un religieux qui parle, et nnr.hoiïH que pour Matebranche, toute conversation avec un autre qu'avec lo iiialtro intérieur, fut toujours en efTet une rude pénitence : on sait k quel |)oint il lui était dur de converser avec un Leibniz et un Bossuet, etcommantia faliK««'M|Ufl lui Imposa une visite de Berkeley hâta, dit-on, le dénoûniout do na denilAru maladie.
la volonté d'en remplir les devoirs, qu'autant qu'il peut être utile aux autres sans se faire tort à soi-même, ou du moins qu'autant qu'il peut se faire moins de tort qu'il ne rend de service aux autres.