‹ Traité de morale de MalebrancheChapitre 205 sur 235 · V. Les hommes sont bien plus sensibles et bien plus délicats · texte numérisé non relu

V. Les hommes sont bien plus sensibles et bien plus délicats

1. tt Ce qu'on nomme libéralité n'est le plus souvent que la vanité de donner, que nous aimons mieux que oe que nous donnons. » (La Rochefoucauld.)

sur les qualités qu'on estime dans le monde, que sur celles qni sont estimables en elles-mêmes ; sur les qualités qui ont rapport à leur état ou à leur emploi, que sur les perfections essentielles à leur être; sur celles enfin qu'ils n'ont pas, ou plutôt sar celles qu'on ne croit pas trop qu'ils aient, soit qu'ils lésaient ou ne les aient pas, que sur aucune autre. Ainsi traiter de poltron un homme de guerre qui n* a point encore donné trop de marques de valeur, c'est l'outrager cruellement. Car on estime le courage dans le monde : de plus on le croit nécessaire à un homme de guerre : enfin quand on en manque ou qu'on appréhende de passer pour en manquer, on fait tous les efforts pour cacher cette espèce de faiblesse ; car on cache avec grand soin tout ce qui, découvert, nous couvre de confusion et de honte. C'est la môme chose de toutes les autres conditions. Si on fait connaître à un docteur ou à un médecin ignorant qu'on le croit tel, on ne sera jamais de ses amis, principalement si on est assez indiscret pour dire librement aux autres ce qu'on en pense, et que cela vienne jusqu'à lui. Si on donne sujet à une femme de croire qu'on la trouve laide, on ne manquera pas de l'irriter : car les femmes se piquent de beauté, comme les hommes sur l'esprit K Je ne dis pas qu'elles ne se piquent point d'esprit, ni même de science : car il y en a qui font étrangement les savantes et les spirituelles, et qui le font même plus que quelques docteurs. Il faut connaître le monde pour lui plaire : du moins faut-il converser avec tant de retenue, d'honnêteté et de respect avec les gens, qu'ils attribuent à simplicité ou à inadvertance le mal qu'on leur fait; autrement il n'est pas possible de se faire aimer. Car effectivement on n'est point aimable, lorsqu'on blesse ou qu'on incommode les autres ^

VI. Comme l'air et les manières parlent un langage bien plus vif et bien plus sensible que le discours, et représentent au naturel nos dispositions intérieures à l'égard des autres, ainsi que j'ai déjà dit, il faut avoir un soin particulier de prendre l'air modeste et respectueux, et cela à proportion de la qualité et du mérite connu des personnes à qui on parle : j'entends l'air qui marque sensiblement que nous leur donnons la droite chez nous, que nous leur accordons volontiers dans no-

1. Cette phrase, peu régulière, est bien ainsi rédigée dans les trois éditions, dé 1684, 1697 et 1707.

2. Il faut au contraire s'incommoder soi-même, dit Pascal : « Le respect est : incommodez-vous ! » {Pensées, art. v, par. 11, édition Havet.)

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