PREMIÈRE PARTIE. — DE LA VERTU
et aime, comme Diea xonnaît et aime, qui connaît la Vérité et qai aime TOrdre.
XIX. Voici donc le principal de nos devoirs, celai pour lequel Dieu nous a créés : l'amour duquel est la vertu mère, la vertu universelle, la vertu fondamentale : vertu qui nous rend justes * et parfaits, vertu qui nous rendra quelque jour heureux. Nous sommes raisonnables, notre vertu, nolfe perfection c'est d*aimer la Raison, ou plutôt c*est d'aimer TOrdre. Car la connaissance des vérités spéculatives ou des rapports de grandeur ne règle point nos devoirs. C'est principalement la connaissance et l'amour des rapports de perfection ou des vérités pratiques, qui fait notre perfection. Appliquons-nous donc à connaître, à aimer, à suivre l'Ordre : travaillons à notre perfection. A l'égard de notre bonheur, laissons-le entre les mains de Dieu, dont il dépend uniquement. Dieu est juste, il récompense nécessairement la vertu. Tout le bonheur que nous aurons mérité, n'en doutons point, nous ne manquerons pas de le recevoir.
XX. C'est l'obéissance que l'on rend à l'Ordre, c'est la soumission à la Loi Divine qui est vertu en tout sens. La soumission à la nature, aux suites des décrets Divins * ou à la puissance de Dieu est plutôt nécessité que vertu. On peut suivre la nature et se dérégler, car maintenant • la nature est déréglée ♦. On peut au contraire résister à l'action de Dieu, sans contrevenir à ses ordres : car souvent l'action particulière de Dieu est tellement déterminée par les causes secondes ou occasionnelles, qu'en un sens elle n*est point conforme à l'Ordre *. Il est vrai que Dieu ne veut que selon l'Ordre : mais souvent il agit en quelque manière • contre l'Ordre. Car l'Ordre même voulant que Dieu, comme cause générale, agisse d'une manière uniforme et con-
1. Les théologiens entendent le plus souvent par ce mot un homme qui a passé de l'état de péché à l'état de grâce.
2. Var. La soumission aux décrets divins. (1684.) Malebranche a voulu expliquer brièvement, dans sa 2» édition, que les décrets divins dont il est ici question sont ceux qui ont constitué la nature. Cf. plus haut, paragr. 5 : « Les créatures supposent donc en Dieu des décrets libres qui leur donnent l'être. »
3. Var. Ce mot : maintenant, n'était pas dans l'édition de 1684.
4. Ainsi le corps n'est plus subordonné à l'âme comme l'ordre voulait qu'il le fût. La chute a introduit du désordre dans le plan divin, mais la Rédemption et la grâce nous aident à rétablir l'ordre. Voyez le 4« des Entretiens métaphysiques.
5. Voyez la 7« et la 8« des Méditations chrétiennes. (Note marginale de M.)
6. Var. Les mots : en quelque manière, n'étaient pas dans l'édition de 1684.
10 TRAITÉ DE MORALB.
sUnte, en conséquence des lois générales qu'il a établies, il produit des effets contraires à TOrdre. Il forme des monstres, et comme dit un prophète, il sert maintenant à Tinjostice des hommes *, à cause de la simplicité des voies par lesquelles il exécute ses desseins. De sorte que celui qui prétendrait obéir à Dieu en se soumettant à sa puissance, en suivant et respectant la nature *, blesserait TOrdre, et tomberait à tous moments dans la désobéissance.
XXI. Si Dieu remuait les corps par des volontés particulières, ce serait un crime que d'éviter par la fuite les ruines d'une maison qui s'écroule : car on ne peut sans injustice refuser de rendre à Dieu la vie qu'il nous a donnée, lorsqu'il la redemande. Ce serait insulter à la sagesse.de Dieu, que de corriger le cours des rivières, et de les conduire dans des lieux qui manquent d'eau : il faudrait suivre la nature et demeurer en repos. Mais, Dieu agissant en conséquence des lois générales qu'il a établies, on corrige son ouvrage, sans blesser sa sagesse: on résiste à son action, sans résister à sa volonté : parce qu'il ne veut pas positivement et directement tout ce qu'il fait. Certainement il ne veut point ^ les actions injustes, les meurtres par exemple, quoiqu'il remue le bras de ceux qui les commettent ^; et quoiqu'il n'y ait que lui qui répande les pluies, il est permis à tout homme de se mettre à couvert, lorsqu'il pleut. Car Dieu ne remue notre bras qu'en conséquence * des lois générales de l'union de Tàme et du corps; lois qu'il n'a pas établies afin que les hommes s'entretuassent ^. Il ne répand la pluie que par une suite nécessaire des lois du mouvement; lois qu'il n'a pas faites, afin que tel en fût tout percé ^, mais pour de plus grands desseins, plus dignes de sa sagesse et de sa bonté. S'il pleut sur les hommes, s'il pleut dans la mer et sur les sablons, c'est que Dieu ne doit pas changer l'uniformité
1. Var. Et sert maintenant à... (1697.) haïe, xlhi, 24. (Note marginale do M.) Hi. On pourrait ajouter : et on approuvant tous les événements de l'Histoire. Tl est regrettable que Malebranohe n'ait pas pas suivi ainsi la comparaison, nous y eussions gagné une page éloquente.
3. Var. Il ne veut point, par exemple, directement les actions injustes. (1684 et 1097.)
4. Var. Quoiqu'il n'y ait que lui qui donne le mouvement à ceux qui les commottont. (1684.)
r>. Var. Car Dieu ne répand la pluie que par une suite nécessaire. (1684.)
G. Var. Âlln que tel en fut tout percé. (1684.)
7. Var. Tout ce commeDoement de phrase manque dans l'édition de 1684.