‹ Traité de moraleChapitre 210 sur 233 · DEUXIÈME PARTIK. — DES DEVOIRS · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIK. — DES DEVOIRS

tre esprit cl dans notre cunir la [tlace qu'ils croient bien mériter. L'air simple et néjîlip:é ne paraît agréable qu'au.K inférieurs, et il n'est supportable (|iie devant nos éfraux. Car quoique cet air plaise, eu ee qu'il rnar(|ue que nous ne nous occupons j^uère de nous, il déplaît en ce qii\\ fait sentir que nous ne nous mettons .suère en peine des autres. L'air j^^rave incommode fort. Car outre (|u'il fait comprendre que nous nous estimons beaucoup, il fau penser (jue nous estimons peu les autres. Cet air n'est permis qu'aux supiTieurs; et il ne sied tout à fait bien, que lorsfju'il représente actuellement la puissance dont rhamme est revêtu. Il sied bien à un souverain, k un juge qui rend justice, h un prêtre à l'autel, a tout homme qui, par son caractère ou autrement, met les autres en la présence de Dieu; mais il rend ridicule et méprisable celui qui le prend mal à propos, et il inspire l'indignation et une secrète aversion pour le sot et le glorieux qui s'en couvrent '. Mais pour l'air fier et brutal, il irrite les esprits plus qu'on ne saurait le dire, car il marque d'une manière très vive et très sensible qu'on n'a pour les autres ni estime ni amitié. Un souverain qui le prend se rend redoutable à tout le monde : mais un particulier qui s'en couvre, paraît un monstre épouvantable et en même temps ridicule, pour lequel naturellement on ne peut avoir que le dernier mépris et qu'une haine irréconciliable^.

VII. Tous les difTérents airs sont composés de ces quatre ^. Ce sont tous des effets naturels et nullement libres de l'estime que nous avons de nous-mêmes par rapport aux autres ; et selon que notre imagination est frappée par l'apparence de la qualité et du mérite de ceux qui nous environnent, nous prenons sans y penser, et en conséquence des lois établies pour le bien de la société, l'air qui est le plus propre pour nous conserver, dans l'esprit des autres, la place que nous croyons mériter, je veux dire que nous nous imaginons actuellement de mériter. Car ce n'est point la Raison, mais l'imagination qui agit dans ces rencontres. Ce n'est point une connaissance alDS-

^. Il La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les défauts de l'esprit. » (La Rochefoucauld.)

2. Malebranche ne prononce jamais le mot de brutal, quel que soit le sens précis dans lequel il le prenne, sans être saisi d'indignation et emporté par une sainte colère.

3. L'air modeste et respectueux, l'air simple et négligé, l'air grave, l'air fier et brutal.

traite de nos qualités par rapport à celles des autres : c'est une vue sensible de leur grandeur et de leur bassesse, et le sentiment intérieur que nous avons de nous-mêmes, qui débande les ressorts de la machine, pour donner aux dehor-s du corps la posture, et répandre sur le visage les différents airs, qui découvrent aux hommes les dispositions actuelles de notre esprit à leur égard. Ainsi il est évident que pour prendre naturellement, et sans qu'il paraisse de l'affectation, cet air modeste et respectueux qui nous rend aimables à ceux-là principalement qui ont beaucoup d'orgueil, il ne suflit pas de croire que les autres ont plus de qualité et de mérite que nous , il faut que notre imagination en soit actuellement émue, et qu'elle mette en mouvement' les esprits animaux, cause immédiate de tous les changements qui arrivent dans notre corps et sur notre corps.

VIII. Néanmoins l'imagination est si bizarre, et par conséquent l'esprit de ceux qui se laissent conduire à la disposition et au mouvement actuel de leur machine, qu'il arrive souvent que le même air fait dans deux personnes différentes, ou dans la môme en différents temps, des effets tout opposés. Cela dépend de la manière dont l'imagination est montée, et de la qualité des esprits animaux. Un air pitoyable excite la compassion dans les uns et la haine dans les autres, ou peut-être le mépris ou la risée. Ainsi il faut ouvrir les yeux et regarder les gens au visage, pour y lire l'effet que notre air produit en eux, et former ou reformer son air sur le leur. C'est là le plus sûr. Mais c'est aussi ce que chacun fait naturellement et sans réflexion, principalement lorsqu'on a besoin du secours des autres, et qu'on désire avec passion de gagner leurs bonnes grâces. 11 n'est pas à propos que j'explique davantage ce qu'il faut faire pour s'accoutumer à prendre les airs qui nous rendent aimables. Le monde est si flatteur et si corrompu, ([ue je craindrais fort qu'on en fit un méchant usage. Ou n'est déjà que trop savant sur cette matière et le monde n'en va pas mieux. Car jusqu'à ce que les hommes sachent bien consulter la Raison et mépriser les manières, lisseront conduits et séduits par limagination des esprits vifs et adroits : parce que c'est riin;iginati()ii qui répand sur le visage et sur tout le corps les diffénnits airs qui tlatlent les plus sages, et qui ne manciuent jamais de tromper les simples.

IX. Lorsi|u'on est riche et puissant, on n'est pas plus aima-

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