PREMIÈRE PARTIE. -DE LA VERTU
dissipe toujours. Dont la raison principale est nue nous ne pouvons point aimer Dieu sans le secours de la j,Tàce, auquel secours il est juste (jue nous perdions droit par notre infidélité volontaire; et que d'ailleurs la concupiscence ne nous quitte point qut)i(iue uous lui résistions volontairement '. Un homme est juste devant Dieu, lors(|ueson canir est véritablement plus disposé à aimer le bien que le mal d'un amour libre et raisonnable, soit que cette disposition soit accjuise par des actes d'amour libres et raisonnables, ou autrement. Mais, comme on ne sent pas ses habitudes -, comme on ne connaît que ce qui se passe actuellement dans l'àme, et que la charité ne se fait pas sentir comme la concupiscence, qui est souvent excitée, on ne peut s'assurer de l'état où l'on est. Ainsi un doit toujours se délier de soi-même, sans se décourager, et travailler jusqu'à la mort à détruire l'amour-propre ou la concupiscence qui se renouvelle san& cesse, et à fortitier l'amour de l'Ordre qui s'affaiblit ou se corrompt, dès qu'on ne veille point sur soi-même.
XVIII. Il faut bien remarquer pour la suite, qu'il y a des actes d'amour de deux sortes ; des actes d'amour naturels ou purement volontaires, et des actes libres. Tout plaisir produit immanquablement dans l'àme le mouvement naturel de l'amour, ou fait que l'on aime d'un amour naturel, nécessaire, ou purement volontaire, l'objet qui cause ou qui semble causer ce plaisir. Mais tout plaisir ne produit pas l'amour libre : car l'amour libre ne se conforme pas toujours à l'amour naturel. Cet amour ne dépend pas uniquement du plaisir : il dépend de la Raison, de la liberté, de la force qu'a l'àme de résister au mouvement qui la presse. C'est le consentement de la volonté qui fait la différence essentielle de cette espèce d'amour. Or ces deux actes différents d'amour forment des habitudes, chacun de leur espèce. L'amour naturel laisse dans l'àme une disposition d'amour naturel : l'amour de choix laisse une habitude d'amour de choix. Car quand on a souvent consenti à l'amour d'un bien, on a une pente ou facilité à y consentir de nouveau.
XIX. On doit donc remarquer que toute disposition d'amour, soit naturel, soit libre, corrompt l'àme, et la rend digne de la
1. Var. Toute cette phrase depuis. : dont la raison principale, n'était ni de l'éditiou de 16S4, ni de celle de 1C97.
2. Var. Ces mots : comme on ne sent pas ses habitudes, n'étaient pas dans l'édition de 16S4.
haine de Dieu, si son oljjet est la créature; el la rend juste et agréable à Dieu, si c'est le Créateur : pourvu iiéaumoins (jue la disposition d'amour naturel soit seule dans le cœur. Car s'il y a dans un cuuir deux amours habituels de dillérenle espèce, Dieu n'a point d'égard à l'amour naturel, mais à l'amour libre.
XX. Par exemple, un enfant qui vient au monde est pécheur et digne de la colère de Dieu, parce que Dieu aime l'Ordre, et que le cœur de cet enfant est dér(!glé, ou tourné vers les corps, par une disposition habituelle d'un amour naturel, nécessaire, ou purement volontaire, qu'il lire ' de ses parents sans consentement de sa part. Adam, au premier instant de sa création, était juste, parce que son cœur était disposé à aimer Dieu, quoique alors il n'eût point encore acquis l'habitude de consentir à cet amour. La disposition ou l'habitude naturelle, lorsqu'elle est seule, corrompt donc ou justifie l'âme. Car lorsqu'il n'y a dans un cœur qu'un amour habituel, et que cet amour est bon, il n'y a rien que d'aimable aux yeux de celui qui aime l'ordre : et c'est le contraire si cet amour est mauvais. Mais lorsqu'il y a deux habitudes d'amour de différente espèce, Dieu n'a d'égard qu'à celle qui est libre. Apparemment les justes ont beaucoup plus de facilité et de disposition naturelle à aimer les corps qu'à aimer les vrais biens. Les plaisirs sensibles étant presque continuels, et la délectation prévenante de la grâce étant beaucoup plus rare, ils sont plus disposés, de cette espèce d'habitude qui est une suite naturelle du plaisir, à aimer les objets sensibles que les vrais biens. Cela est évident par ce qui leur arrive durant le sommeil, ou lorsqu'ils ne sont point sur leurs gardes et (|u'ils agissent sans réflexion; car ils suivent alors presque toujours les mouvements de la concupiscence. Or ces dérèglements ne les corrompent point, et Dieu ne les regarde point comme des pécheurs, - parce que l'habitude de la vertu n'en est point changée ^; les actes qui ne sont point libres ne pouvant changer les habitudes libres, mais seulement les habitudes de même espèce. Il est donc visible par tout ce que nous avons dit, que l'amour de l'Ordre qui nous justifie devant Dieu, doit être un
1. Voyez le cljap. vu du 2e vol. du la Recherche de la vérité, cl rùclaircisscment sur ce môme chapiU-e. (Nolu marginale de M.)
2. Var. Le membre de phrase : et Dieu..., n'clait ni de l'éJilion do 16S4, ni de celle de 169".