ANTAGONISME ET SYNERGIE DES POISONS
ancienne et, malgré le grand nombre de travaux qu'elle a suscités, elle ne s'appuie encore que sur des résultats assez discutables.
On doit, en tout cas, étudier l'antagonisme des poisons à deux points de Yue : il y a, en effet, un antagonisme physiologique et un antagonisme toxique.
L'antagonisme physiologique se rapporte à la propriété que possèdent certaines substances d'empêcher l'action d'une autre substance sur un appareil. Ainsi l'atropine s'oppose à l'action diaphorétique ou sialagogue de la pilocarpine, à l'action myotique de résérine. Sur ce point tout le monde est d'accord. Où le désaccord commence, c'est quand il s'agit d'étudier la réciproque. Quelques auteurs, Luchsinger entre autres, supposent qu'il existe un antagonisme absolu entre les substances, comme il en existe entre certains agents chimiques ou physiques, le froid et le chaud par exemple ; mais Luchsinger reconnaît lui-même que cet antagonisme n'est plus appréciable pour les doses élevées; de même le froid et le chaud trop intenses ont une action paralysante identique. Cette opinion a été combattue, notamment par Rossbach. Pour cet auteur le prétendu antagonisme se réduit à une simple action paralytique, l'atropine paralyse les organes sécréteurs ou plutôt les terminaisons nerveuses qui s'y distribuent et par conséquent empêche l'action excito-sécrétoire des poisons comme la pilocarpine. La même explication s'applique aux effets différents sur l'iris; l'atropine empêche l'action myotique de l'ésérine si elle a été donnée à assez haute dose pour paralyser le sphincter irien, mais la réciproque n'est pas vraie : la fonction paralysée par un alcaloïde ne peut être rétablie par un autre.
Quelle que soit l'explication qu'on adopte, voici les principaux cas d'antagonisme physiologique. Pour les glandes, l'antagonisme se ramène à l'action de l'atropine, qui empêche les effets de l'ésérine ou de la pilocarpine ; les phénomènes sont semblables pour l'iris, mais beaucoup plus curieux en ce qui concerne le cœur. La muscarine possède le pouvoir d'arrêter cet organe en diastole ; or il suffit d'injecter une dose minime d'atropine, 0"'%002 à 0"'%005 par exempb, avant ou après l'introduction de la muscarine, pour empêcher ou supprimer l'action de cet alcaloïde. Les résultats sont semblables quand on injecte de l'atropine après avoir introduit de l'aQonitine (S. Ringer) ou de la quinine (Pantelezeff) ; le cœur se met à battre de nouveau, mais cet effet ne s'observe qu'en été; en hiver l'atropine, au lieu de ramener les battements, achève de les arrêter s'ils persistaient encore.
L'influence favorable de Fatropine s'explique par l'action paralysante que cet alcaloïde exerce sur les ganglions d'arrêt du cœur. On comprend donc que les alcaloïdes qui excitent ces ganglions, restent sans influence.
On peut amoindrir les effets des substances tétanisant le cœur, au moyen des poisons qui diminuent son excitabilité : ainsi le chloral et la cocaïne s'opposent à l'action nocive de la digitaline. Réciproquement, quand le cœur est sous l'influence d'une substance paralysante, comme le
chloroforme, l'ammoniaque fait reparaître les battements, tandis que l'atropine favorise l'arrêt lEufial.
Des effets antagonistes du même ordre s'observent en employant de^^ substances qui ont une action différente sur la moelle. La mort pv la strychnine est retardée et même empêchée par l'administration da chloroforme (Husemann). Mais la réciproque n'est pas vraie, quoi qu'en ait dit Liebreich. De même le chloral permet la survie diez les lapins qui reçoivent une dose de picrotoxine de deux à huit fois supérieure à h dosé mortelle; cet antagonisme ne s'observe pas diez le chat où les dem substances agissent sur le cœur (C. Browne). En étudiant l'action simultanée de l'ésérine et de l'hyoscyamine, Amagat a reconnu que Hiyoscjnmine retardait la mort provoquée par l'ésérine, mais ne l'empêchait pas.
M. Dubois a recherché le rôle de l'alcool au cours de différents empoisonnements. Cette substance précipite la mort par la digitale, en favorisant l'hypothermie ; elle n'influence pas les effets de l'atropine et retarde, sans les empêcher, ceux de la strychnine et de l'acide cyanhydrique; réciproquement, son action n'est pas neutralisée par une injection sous-cotanée d'ammoniaque.
Un des antagonismes dont on a le plus souvent parlé est celui qui existerait entre l'atropine et la morphine ; admis déjà par Prosper Alpin dès 1570, cet antagonisme a été nié par Frœser et Bennet, rapporteur» d'une commission nommée par V Association médiccUe britannique: d'après eux, les effets des deux alcaloïdes, loin de se combattre, s'ajoutent.
Pour savoir s'il existe véritablement un antagonisme toxique, noui^ avons opéré de la façon suivante (^) : après avoir déterminé la dose mortelle des quatre substances suivantes, chlorure de potassium, chlorhydrate de morphine, sulfate neutre d'atropine, sulfovinate de quinine, nous les avons associées deux à deux, de telle façon que 20 centimètres cubes d'eau salée à 7 pour 1000 continssent toujours l'équivalent toxique de chacun des deux corps; Tinjection étant poussée avec une vit^se constante, nous avons obtenu les résultats suivants :
Si dans 20 centimètres cubes de liquide on dissout la dose mortelle de chlorhydrate de morphine 0'%65 et la dose mortelle de KCl 0*^,18. l'animal succombe comme s'il avait reçu de la morphine pure, présentant seulement des convulsions terminales intenses : les. deux poisons agissent donc isolément.
En injectant de même la morphine et l'atropine, ou l'atropine et la quinine, on amène la mort quand on a introduit la moitié de la dose toxique de chaque substance; elles agissent donc toutes deux spergi* quement; leur action s'additionne, d'une façon exacte. Au contraire, avec la quinine et le chlorure de potassium on obtient un liquide plus toxique que ne l'indique la sonune des composants. L'animal succoinbe quand il
(*) HoGER, Sur le prétendu anUgtmisoDe toxique de quelques poiaont. BmlL de ta Soe.it bioL. 12 nui 18SS.
LES LÉSIONS ÀNATOMIQUES 987
a reçu une quantité de chaque poison qui, prise isolément, ne tuerait que 290 granunes; les deux substances, même en agissant synergiquement, ne devraient faire périr que 580 grammes au lieu de 1 kilo.
Devant ces résultats, nous pouvons conclure qu'un antagonisme vrai entre deux substances est un fait fort rare.
Comme l'a dit très justement Dujardin-Beaumetz, l'antagonisme est l'opposition des effets de façon que la résultante n'ait aucune action. Or, en mécanique, pour que deux forces se neutralisent, il faut qu'elles agissent en sens inverse sur le même point; en toxicologie, il faut que les deux poisons exercent une action diamétralement opposée sur le même appareil. La chloralisation, par exemple, neutralise le strychnisme; mais il ne s'agit pas là d'un antagonisme véritable, comparable à celui de la mécanique, puisque la réciproque n'est pas vraie. A plus forte raison, le curare et la strychnine ne sont pas antagonistes ; si le curare empêche les convulsions strychniques, ce n'est pas en agissant sur la moelle, mais en paralysant les terminaisons nerveuses ; il masque ses effets, il ne les annihile pas.
Pour que deux substances fussent vraiment antagonistes, il faudrait qu'elles eussent toutes deux une influence diamétralement opposée sur tous les appareils, tous les tissus, toutes les cellules. On conçoit qu'une telle éventualité ne puisse guère se présenter dans la réalité. Ce qu'on observe le plus souvent, ce sont des antagonismes partiels, ne s'exerçant que sur un appareil; si cet appareil est peu important pour la vie, l'antagonisme ne peut retarder la mort : s'il s'agit d'un organe indispensable comme le cœur, une des substances pourra combattre les effets de l'autre; c'est ce qui a lieu par exemple pour l'atropine neutralisant l'action cardiaque de la muscarine. Mais l'atropine et la morphine, si elles ont quelques effets différents, amènent des troubles analogues au niveau des appareils vraiment importants; voilà pourquoi, loin de se combattre, elles agissent synergiquement pour entraîner la mort.
Les lôsionB anatomiqnes d'origine toxique. — Les lésions anatomiques sont des conséquences des troubles fonctionnels et peuvent, à leur tour, devenir le point de départ de nouveaux troubles et de nouvelles lésions.
En traversant un organisme, les poisons sont capables de susciter une série d'altérations qu'on peut classer de la façon suivante : les lésions initiales, se produisant au point d'introduction de la substance nocive; les lésions d'ordre fonctionnel, déterminées sur les parties de l'économie où le poison porte son action; les lésions d'élimination frappant les organes chargés de transformer les toxiques ou de les rejeter au dehors.
Les lésions initiales sont extrêmement marquées avec les caustiques, qui souvent bornent leur action au point atteint. Elles sont encore manifestes avec certaines substances qui pénètrent dans l'organisme : le phosphore, l'arsenic, les acides ouïes alcalis dilués, divers sels minéraux, l'alcool, etc.,
provoquent, au niveau de Testomac, par exemple, des altérations profondes qui témoignent de leur passage. D'autres substances, injedée» sous la peau, peuvent déterminer des oedèmesy de la suppuration oa de> eschares.
Action pyogène des substances toxiques. — On a longtemps discuté pour savoir si les poisons sont capables de provoquer du pus. An tenikmain du triomphe de la bactériologie, beaucoup d'auteurs ^soutinrent qu'il n'y a pas de suppuration aseptique; cette opinion, basée sur un grand nombre d'expériences, semblait sur le point d'être définitivement acceptêf . malgré les recherches de Riedel et de Cohnheim. Mais bientôt, on allait publier une série de travaux qui devaient conduire à une conclusion opposée. Councilmann démontra par une méthode ingénieuse que lliuik de croton produit du pus chez le lapin; Uskoff en obtint chez le chien aiec l'huile d'olive et l'essence de térébenthine ; Orthmann, avec le mercnrp. Mais ce furent les recherches de Grawitz et de Bary qui finirent par entraîner la conviction ; ces auteurs ont montré que, s'il est difficile de produire de la suppuration aseptique chez le lapin et chez le cobaye, il n*eo est pas de même chez le chien ; le nitrate d'argent en solution a 5 pour 100. l'ammoniaque concentrée, et surtout l'essence de térébenthine ont des propriétés pyogènes manifestes. Ces recherches expliquent un certain nombre de faits contradictoires; la faute fondamentale des premiers expérimentateurs est d'avoir voulu généraliser à toute la série animale le^ résultats obtenus sur une seule espèce.
M.Christmas a confirmé cette importante distinction ; il n'a produit de? suppurations chez le lapin qu'avec le mercure ; encore £allait-il pratiquer l'injection dans la chambre antérieure et la suppuration s'arrêtait dès qui* le globule métallique était entouré d'un exsudât purulent.
Les expériences de Janowski, de Steinhauer et de plusieurs autres ont confirméet complété ces divers résultats. On peut donc dire que le mercure, la térébenthine, la créoline, le sublimé, l'antipyrine peuvent provoquer la suppuration chez le chien; le calomel est pyogène pour le chien, le chat, le lapin ; le nitrate d'argent produit de la suppuration chez le chien et le chat, tandis que chez le cobaye il ne provoque qu'un exsudât séro-fibrineux avec quelques points de nécrose; l'huile de croton, nécrosante chez le chat et le cobaye, est pyogène chez le chien. Enfin, dans ces derniers temps, on a étudié des substances organiques qui exercent une action suppurative énergique : ce sont les solvines, la sapotoxine et, à un degré moindre, certains principes de la digitale, tels que la digitoxine et la digitonine.
La connaissance de ces suppurations aseptiques a permis de résoudn* une question assez intéressante. On sait, en effet, que Texsudat purulent diffère des autres exsudats inflammatoires par l'absence de fibrine: à l'époque où l'on considérait toutes les suppurations comme de nature micnvbienne, l'explication était fort simple : on supposait que les ^e^roent^ bactériens possédaient une action peptonifiante. Aujourd'hui rhypothèïiie est inadmissible, Peiper ayant montré que les substances pyogènes oot«