CHAPITRE II
GLOSSITE.
GENÈSE ET ÉTIOLOGIE.
L'inflammation de la langue, ou glossite (1), est superficielle ou profonde. La première est presque toujours liée à une stomatite, et reconnaît les mêmes causes que l'inflammation buccale ; dans quelques cas elle est isolée,
(1) Bloedau, De glossitide. Ienae, 1795.— Fergusson, PJujs. med. Journal, 1802. — Raggi, Sulla glossitide. Va\i&, 1809. — Viollaud, Essai sur la glossite. Paris^ 1815.— Marcoud, Dissert, sur la glossite. Strasbourg, 1815. — Hosack, Essays on varions subjects ofmed. Se. New-York, 1824.- Desormeaux, in Dict. en 30 vol.- Marjolin eodem loco, 2° edit. - Reinisch, De glossitide. Lipsiœ, 1837.— Gottel, Beobachtuag cinerwahren Glossitis {Grœfe und Walther's Journal, VII) Rkquin,' Grisolle
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et résulte de morsures plus ou moins nombreuses : telle est laglossitedes épileptiques; lo plus ordinairement pourtant, c'est une inflammation profonde qui est produite en pareille circonstance. — La glossite profonde est rare ; elle est causée par lo traumatisme, par le contact de corps aigus, ou de substances caustiques, souvent elle résulte de piqûres d'insectes. Comme maladie secondaire, elle a été observée dans la pyohémie, le typhus, le rhumatisme articulaire (Lawrence), la variole (Bamberger), et la gangrène de la bouche. — La variété décrite par Wunderlich, sous le nom de glossitis dissecans, est une difformité plutôt qu'une maladie ; l'étiologie en est peu connue. Je l'ai observée chez deux hommes qui avaient souffert d'une syphilis rebelle traitée par les mercuriaux ; quand j'ai vu ces malades, il y avait longtemps déjà qu'ils étaient délivrés de leur syphilis et de leur traitement, mais l'altération de la langue qui avait débuté avec les accidents pharyngés de la vérole était bien évidemment définitive. Était-elle le fait de la syphilis ou celui du mercure? Je l'ignore; toutefois je puis ajouter que ces individus n'avaient jamais eu de stomatite mercurielle proprement dite.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE. — SYMPTOMES
Les caractères anatomiques et les symptômes de la glossite superficielle se confondent avec ceux des stomatites qu'elle accompagne; les enduits divers qui occupent alors la face dorsale et les bords de la langue, les tuméfactions de l'organe, sont pour beaucoup dans la perversion du goût, et dans la gêne de la mastication et de la déglutition. Cette forme est toujours générale; mais Requin et Grisolle ont signalé une variété qui est toujours partielle et indépendante de la stomatite. Cette glossite, que Requin a nommée •papillaire, est circonscrite aux grosses papilles qui occupent la base de la langue; ces organes sont durs, rouges et saillants, et ils déterminent une sensation de chaleur pénible qui augmente et devient intolérable quand les aliments sont très-sapides ou très-chauds. Cette forme, toujours très-opirîiâ tre, n'a été vue par les auteurs cités que chez des femmes nerveuses ou hystériques; je l'ai observée avec des caractères on ne peut plus nets chez deux ho m mes qui faisaient abus du tabac à fumer.
La glossite profonde aiguë intéresse presque toujours la totalité de l'organe ;
Traités depathol. interne. — Wunderlicii, Handb. der Path. und Thérapie. Stuttgart, 1854. — Arnold, In Belz Memorabilien aus der Praxis, 1856. — Graves, Fôrster^ I'amberger , loc. cit. — Rexz, Zur Aetiulog . der Glossitis superficialis (Wiirzb. med- Journal, 1862). — Demme, Ueber Glossitis und ihre Behandlung (Schweizer A'rchiv ,
853). — Eva ns, GEdemalous glossitis (The Lancet, 18G3). — Bendel, Glossitis par en- /[chymatosa (Wiener med. Zeitschr., 1866). — L. Formorel, Glossite aiguë causée par on du froid (Union méd., 1867).
m MALADIES DE LA BOUCHE ET DU PHARYNX.
quand il n'en est pas ainsi, elle est strictement unilatérale ; elle est anatomiquement caractérisée par une exsudation librincuse interstitielle qui siège entre les libres musculaires; celles-ci sont décolorées, friables et imbibées d'une sérosité albumino-fibrineuse. Dans quelques cas, l' exsudai interstitiel coïncide avec l'inflammation et la segmentation granuleuse des fibres contractiles elles-mêmes; l'altération est alors réellement parcnchymateuse. Avec ces lésions profondes, on constate toujours des modifications de la muqueuse : tantôt elle est simplement tuméfiée et couverte d'un enduit éptthélial épais, comme dans la glossitc superficielle; tantôt elle est revêtue, en totalité ou par places, d'un exsudât pseudo-membraneux, souvent coloré en noir par du sang (Baniberger). Ces lésions ont une marche remarquablement rapide, et en quelques heures elles produisent une augmentation de volume énorme qui fait toute la gravité de la maladie. La glossitc profonde se termine par résolution, par suppuration circonscrite ou diffuse, ou par induration partielle ; cette induration est souvent définitive, mais elle peut disparaître même après plusieurs années, ainsi que le prouve un fait rapporté par Graves. — Une induration limitée caractérise la glossitc chroniqm d'emblée; elle est produite parle frottement des dents lésées ou déviées, et siège alors sur les bords latéraux, ou bien elle succède à des ulcérations pathologiques de la muqueuse, et elle occupe fréquemment, dans ce cas, la région supérieure de l'organe. Au niveau de l'induration dont la saillie est toujours fort peu marquée, la muqueuse est souvent rétractée en rayons comme le tissu cicatriciel, ce qui est déjà une présomption en faveur d'une sclérose partielle ; or, les recherches de Fôrster ont précisément établi qu'au-dessous des indurations les fibres musculaires sont détruites et remplacées par du tissu conjonctif.
L'augmentation de volume de la langue est le symptôme fondamental de la glossite profonde aiguë ; en quelques heures, la tuméfaction est telle que l'organe ne peut plus être contenu dans la bouche, il fait saillie entre les arcades dentaires qui pressent douloureusement sur lui, et en même temps il se développe en arrière et refoule l'épiglotte sur l'orifice supérieur du larynx ; l'articulation des sons, la déglutition sont impossibles, la fièvre est intense, les douleurs sont vives, l'état général est grave. Une salive visqueuse s'écoule incessamment de la bouche, tandis que la partie de la langue qui est exposée, se dessèche par évaporation; à la gêne de la respiration s'ajoute bientôt la cyanose, parce que les ganglions sous-maxillaires et cervicaux tuméfiés gênent le cours du sang dans les jugulaires. Le temps nécessaire pour la production de ces phénomènes graves est très-court ; au bout de trente-six à quarante-huit heures, on peut voir survenir des accès de sufi'ocation, dans l'un desquels le patient meurt brusquement; ou bien il succombe plus lentement à l'empoisonnement carbonique ou plutôt à Yanoxémie. Quand la maladie aboutit à la formation d'un abcès, les symptômes
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vont s'aggravant jusqu'à l'ouverture du foyer qui se rompt parfois spontanément à travers la muqueuse ; à l'instant même survient une amélioration marquée. Dans la terminaison par résolution, les accidents vont diminuant graduellement jusqu'à parfaite guérisonj le passage à l'état chronique est marqué par l'arrêt de cette phase de réparation avant la résorption complète de l'e\sudat, et l'induration qui suhsiste peut, suivant son siège et son vo-» lume, apporter une gène plus ou moins prononcée dans les fonctions mul* tiples de l'organe. — Dans quelques cas rares la glossite profonde aiguë sq termine par gangrène ; la guérison a été ohtenue après l'élimination des parties moi tes ; mais si la perte de suhstanco est notahle, la parole peut être inintelligible ou impossible.
La glossite ciuk (Nique iwutiei.le ne produit d'autres symptômes que des douleurs et une certaine gène dans les mouvements de l'organe. — La glossite disséquante est caractérisée par des sillons profonds qui pénètrent dans l'épaisseur de la langue et semblent la diviser en plusieurs faisceaux; i'épithélium et des débris d'aliments s'accumulent dans ces plis, et y produisent des gerçures et des crevasses souvent fort douloureuses.
La glossite chronique peut être confondue avec le cancer et avec l'induration d'origine syphilitique; les caractères objectifs sont trompeurs; on ne peut se fonder pour le diagnostic que sur le fait d'une inflammation aiguë ayant précédé l'induration, et sur les effets du traitement antisyphilitique qui doit être rigoureusement institué dans tous les cas douteux.
TRAITEMENT
Le traitement des glossitcs au/perfksielîes ne diffère pas de celui des stomatiles. Celui de la glossite chronique d'emblée est tout entier dans la soustraction de la cause irritante qui a produit la lésion ; mais souvent, quand elle est ancienne, le résultat est nul, et si les fonctions sont notablement gênées, il n'y a d'autre ressource qu'une opération chirurgicale. Dans les cas récents, on pourrait tenter la médication par l'iodure de potassium, ou par les eaux lodo-bromurées de Saxon. — La glossite disséquante persiste souvent d'une manière définitive ; cependant elle peut être guérie, et en tout cas grandement améliorée par des soins de propreté minutieux, et par la cautérisation des gerçures et des sillons avec le nitrate d'argent.
La glossite profonde aiguë exige un traitement énergique ; je n'oserais, à l'exemple de Graves, appliquer des sangsues sur l'organe enllammé, bien que, dans le fait qu'il cite, le résultat ait été heureux ; les applications dans la région rétro- et sous-maxillaire me semblent mériter la préférence, mais tout cela n'est bon que si l'on a encore quoique temps devant soi. Lorsque le gonflement est tel que l'asphyxie est imminente, il faut une
déplétion bien autrement rapide ; elle ne peut être obtenue que par des incisions intéressant le quart ou le tiers de l'épaisseur de la langue; si la suffocation persiste après ces scarifications, il n'y a d'autre ressource que de pratiquer la trachéotomie. Dans les cas moins violents qui ne nécessitent pas d'incision, on soulage beaucoup les malades en leur faisant prendre constamment de petits fragments de glace. — Lorsqu'un abcès est reconnu, il faut l'ouvrir aussitôt, mais bien souvent il siège tout à fait à la base de la langue, et, en raison de l'état des parties, l'exploration n'est pas possible; c'est un nouvel argument en faveur des incisions précoces qui préviennent d'ordinaire la terminaison par suppuration. — Malgré l'autorité de Graves et de Neligan, je condamne absolument le traitement mcrcuriel; les raisons de cette proscription sont faciles à concevoir.