‹ Traité de pathologie interne. v. 2Chapitre 170 sur 176 · PNEUMATOSE DU TUBE DIGESTIF · texte numérisé non relu

PNEUMATOSE DU TUBE DIGESTIF

après avoir mangé une grande quantité de feuilles vertes, etCheselden rapporte l'histoire d'un jeune homme qui, ayant mangé avec excès des carottes avant leur maturité complète, mourut d'un météorisme tel, que les intestins avaient décuplé de volume. La pneumatose intestinale est parfois Feffet d'une disposition héréditaire. Mais les gaz sont surtout exhalés en très-grande abondance dans le tube digestif, dans la plupart des affections nerveuses de cet appareil, ou bien dans le cours d'autres névroses, dans l'hypochondrie, et spécialement pendant les accès d'hystérie ; ou bien enlin à la suite de perturbations nerveuses telles que celles que produisent des émotions morales vives. Dans tous les cas, la production des gaz se fait indépendamment de tout état inflammatoire ou congestif de la membrane muqueuse. Les pneumatoses intestinales accompagnent même fort rarement les gastro-entérites ; on les observe pourtant quelquefois dans la dysenterie (Pringle). Nous avons vu aussi que c'était un phénomène ordinaire dans la fièvre typhoïde; mais il résulte des recherches de M. Louis que la pneumatose, dans ces conditions, est indépendante^ de l'état de la muqueuse du côlon, et qu'elle ne provient pas non plus de la putridité des matières stercorales. L'exhalation morbide des gaz intestinaux se lie, au contraire, très-souvent à l'inflammation du péritoine. C'est ainsi que dans la péritonite, surtout dans la péritonite puerpérale, nous avons noté la grande abondance des gaz 'intestinaux. Enfm ceux-ci existent encore en quantité parfois considérable dans toutes les lésions qui rétrécissent le calibre des intestins, soit que dans ce cas l'accumulation dépende de ce que les gaz ne sont plus expulsés, soit qu'elle résulte surtout d'une plus grande activité dans la sécrétion : il est probable que ces deux causes agissent simultanément.

Nous ne savons suivant quel mécanisme les gaz sont exhalés. Sont-ils produits de toutes pièces, ou bien la muqueuse exhale-t-elle les gaz normalement contenus dans le sang? C** sont là des questions qui sont restées jusqu'à ce jour insolubles. Une expérience de Bichat semble prouver que les gaz absorbés par la peau peuvent être exhalés à la surface des organes digestifs.

Siège et composition des gaz. — Lorsque les gaz existent en grande quantité, ils occupent presque également tout le canal digestif; cependant, dans la plupart des cas, on les trouve spécialement, et parfois même exclusivement, accumulés dans le caecum, dans les côlons ascendant et transverse, et dans l'S iliaque. Ils dilatent les organes dans lesquels ils sont accumulés, et leur donnent parfois un volume monstrueux : ainsi Littre a vu un côlon aussi gros que la cuisse, et Haller a rencontré un cœcum aussi volumineux que la tète d'un adulte.

La composition des gaz varie suivant les points des organes digestifs où on les recueille, et suivant l'état général des sujets. Dans l'estomac, c'est de Tair atmosphérique, contenant seulement une plus forte proportion d'acide carbonique; dans l'intestin grêle, c'est un mélange d'azote, d'hydrogène et d'acide carbonique; dans le gros intestin, indépendamment des gaz qu(' je viens de nommer, on trouve encore de l'hydrogène carboné ou sulfuré; il n'y a jamais d'oxygène. La proportion d'acide carbonique augmente à mesure qu'on se rapproche du rectum. Enfm, dans l'état de maladie, l'azote et l'hydrogène sont les deux gaz qui sont le plus souvent exhalés; la proportion d'hydrogène augmente également beaucoup. Pour plus amples détails, nous renverrons à une thèse soutenue à Paris en 1833, par le docteur Chevillot.

Incommodités et accidents produits par les gaz intestinaux. — En général, l'accumulation insolite des gaz dans le tube digestif produit un état de malaise

89i DES SÉCRÉTIONS GAZEUSES.

•dans le ventre platôt qu'une douleur véritable ; les malades ont des borborygmes ; le ventre est plus ou moins tendu; il résonne davantage à la percussion; il présente souvent des inégalités, des bosselures passagères, ce qui dépend des contractions péristaltiques des intestins distendus ; enfîn, des gaz sont rendus par la bouche ou par Tanus, et cette expulsion est généralement suivie de soulagement. Lorsque les gaz sortent par la bouche, ils forment ce qu'on nomme des éructations. Ils sont en général inodores; mais ils ont le goût d'œufs pourris dans les indigestions; parfois ils sont en si grande abondance, qu'ils sortent sans interruption pendant plus d'une minute, et il n'est pas rare alors qu'ils entraînent avec eux une portion des aliments qui arrivent dans la bouche par régurgitation. Les gaz qui sortent par l'anus sont en général plus ou moins fétides; leur excrétion est le plus souvent spontanée; d'autres fois elle est provoquée par les efforts, par les cris, par les émotions morales, par certains 'mouvements.

Lorsque les gaz, au lieu d'être expulsés, sont retenus dans le canal digestif, ils produisent des accidents qui varient suivant les points où ils sont accumulés et suivant le degré de distension des parties. Rien ne prouve que des gaz puissent, •comme on l'a dit, dilater, distendre une portion de l'œsophage, qui serait alors spasmodiquement contracté au-dessus et au-dessous. Rien même n'établit qu*uiie anse intestinale resserrée spasmodiquement à ses deux extrémités puisse emprisonner une masse d'air de manière à former une tumeur solide sur le diagnostic de laquelle des doutes pourraient s'élever. Les gaz occupent en général l'estomac ou le gros intestin entier, une partie ou la totalité de l'intestin grêle.

Accumulés, dans l'estomac, les gaz produisent de l'anxiété; la respiration est gênée, il y a des bâillements ; l'épigastre est tendu et très-sonore ; il est le siège <le cramprs, d'une douleur plus ou moins vive, et les liquides ingérés semblent franchir difficilement le cardia; enfin, il y a parfois des lipothymies et des palpitations.

Lorsque les gaz sont accumulés dans les intestins, le ventre acquiert un volume considérable ; il est tendu. Si on le percute, il résonne comme un tambour : •de là sans doute le nom de tympanite intestinale sous lequel on désigne celte .afiTection.

En palpant le ventre avec soin, on distingue souvent le relief que forment les anses intestinales distendues; des bruits plus ou moins intenses se font entendre; il existe des douleurs abdominales désignées sous le nom de coliques venteuses ;\es lavements ne peuvent parfois pénétrer; enfin on remarque encore d'autres accidents dépendant de la compression exercée sur quelque organe. Ainsi, lorsque les gaz distendent beaucoup le côlon transverse, l'estomac est comprimé, et des vomissements ont lieu ; le diaphragme est refoulé vers la poitrine, ce qui produit une grande anxiété, beaucoup de dyspnée. La compression de la vessie produit la dysurie et rend les excrétions de l'urine plus fréquentes. On a vu une fois le vagin et l'utérus refoulés au dehors, et Van Swieten aurait •observé un œdème de la jambe gauche produit par la compression de la veine iliaque correspondante. Les gaz n'occupent parfois qu'un point très-circonscrit de l'intestin, comme le cœcum, ou bien une ou deux anses intestinales; on voit alors se dessiner à travers les parois du ventre une tumeur arrondie, sonore, élastique, douloureuse, le plus souvent mobile, et devenant de temps en temps le siège de borborygmes.

Après être restes accumulés pendant un temps plus ou moins long, les gaz -finissent par être expulsés à la fois par la bouche et par l'anus, tantôt peu à peu, tantôt abondamment : c'est ce que quelques auteurs, et Sydenham en particulier^

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ont désigné improprement sous le nom de choléra sec; souvent des matières liquides sont entraînées avec les gaz. Il est certain que, dans un grand nombre de cas, la pneumatose intestinale cesse par suite de l'absorption des gaz. C'est ainsi qu'on voit souvent des météorismes considérables disparaître peu à peu sans qu'aucun fluide élastique ait été expulsé par la bouche et par Tanus. Les anciens avaient attribué de graves accidents et même la mort à cette absorption ; mais rien ne justifie leurs craintes. Les faits qu'ils ont rapportés en faveur de cette doctrine sont insuffisants, et l'on est étonné qu'un homme aussi éclairé que M. Baumes les ait encore invoqués aujourd'hui dans son Traité des maladies fienteuseSy pour soutenir la même opinion.

L'estomac et les intestins, distendus outre mesure et d'une manière permanente, peuvent finir par se rompre ; mais cette rupture n'a guère été observée que lorsque les parois étaient déjà altérées, ratnollies ou gangrenées : c'est alors au niveau de Tdtération que la rupture s'effectue. On a dit aussi que quelquefois les deux tuniques internes, en se rompant ou en s'éraillant, permettaient au gaz de s'infiltrer dans le tissu cellulaire sous-séreux ; dans ces cas, fort rares d'ailleurs, la tunique péritonéale ne tarde pas elle-même à se déchirer. Suivant M. Baumes enfin, la pneumatose pourrait être une cause de volvulus en pcr-' mettant à une anse intestinale de s'engager dans la portion de l'organe que les gaz maintiennent dilatée.

Quelle que soit la cause qui ait produit la pneumatose intestinale, on voit cette affection récidiver avec la plus grande facilité.

Diagnostio. Valeur sémiotiqne. — La sonorité exagérée du ventre à la percussion fera reconnaître que le volume de cette cavité ne dépend pas d'une accumulation de sérosité dans le péritoine. C'est encore spécialement par la j[)crcussion et par l'inspection du ventre qu'on détermine quels sont les points des organes digestifs où les gaz se sont spécialement ou exclusivement accumulés. Cependant il ne faudrait pas croire que le degré de résonnance soit en rapport avec le volume des gaz contenus dans l'intestin. Il résulte, en effet, d'expériences faites d'abord par Skoda et vérifiées par H. Roger, que le son, qui est tympanique lorsque les parois où l'air est renfermé ne sont pas tendues ou le sont peu, cesse de l'être, et semble même donner une matité relative, lorsque la quantité des gaz est telle, que les parois de. l'intestin et de l'abdomen ont subi une tension considérable (1).

Un dégagement insolite de gaz qui revient à des intervalles plus ou moins rapprochés indique le plus souvent un état d'atonie des organes digestifs; dans le cours des maladies aiguës, il constitue un symptôme qui aggrave toujours le pronostic. Si ce dégagement se fait dans lesjours qui suivent un accouchement, la sollicitude du médecin devra surtout être éveillée, car le météorisme est souvent le premier et quelquefois même le seul symptôme local d'une péritonite. En dehors de l'état puerpéral, le météorisme est assez rare dans le cours des maladies aiguës, à l'exception pourtant de la fièvre typhoïde, dont il constitue un des symptômes les plus fréquents : aussi une accumulation de gaz dans le tube digestif, survenant dans le cours d'une affection fébrile encore mal caractérisée, devra-t-elle toujours porter le médecin à rechercher s'il n'existe pas une lésion des follicules de Peyer. Le météorisme existe-t-il d'une manière psrmanente, quoiqu'à différents degrés, chez un sujet bien portant, il indique d'une manière presque ccFtaine qu'il y a dans un point du tube digestif un obstacle quelconque qui gêne le cours des matières. Si tout le ventre est bal-

(1) Archives générales de médecine, t. XXXIX» 4fi série.

lonné à un haut degré, on soupçonnera que l'obstacle siège à la partie inférieure des organes digestifs, et l'on ne devra jamais manquer alors de porter le doigt dans le rectum.

Il est important d'être averti que quelques individus ont la faculté, en avalant de Tair, de produire des tyropanites parfois énormes. M. Gérardin en cite un exemple dans sa thèse (année 1814, n** 15).

Pronostic. — La pneuroatose intestinale, dégagée de toute complication, ne constitue qu'une incommodité; il n'en est plus de même lorsqu'elle est portée à un très-haut degré. Cet accident aggrave toujours le pronostic de toutes les affections intestinales et péritonéales dans lesquelles on l'observe, et paiticu* lièrement celui de l'iléus, de la péritonite et de la fièvre typhoïde.

Traitement. — Les personnes qui sont sujettes à la pneumatose intesânale devront s'abstenir de manger des' aliments indigestes, des farineux; elles ii^ cheront bien ; elles boiront de préférence les vins de Bordeaux et de Bourgcygne, s'abstiendront des vins blancs, surtout des vins mousseux, et géné^al^ ment de tous les vins nouveaux ; elles éviteront après le repas la fatigue, les contentions d'esprit, et généralement tout ce qui peut troubler la digestion; elles entretiendront la. liberté du ventre, et feront un exercice modéré, moyen dont Fodcré a démontré l'utilité. Chez beaucoup de malades dont les digestions sont lentes, on conseille l'usage, après le dîner, de quelque boisson aromatique, comme la camomille, le thé, le café; mais les liqueurs sont généralement nuisibles. Enfin, dans les mêmes conditions, on retire souvent de lions effets de. l'usage de la flanelle, des frictions sèches, surtout sur la peau du ventre, des bains aromatiques et des bains de mer. C'est lorsque la pneumatose parait ainsi s'être développée par suite d'une atonie des organes digestifs qu'on emploiera pour la prévenir, comme pour la combattre lorsqu'elle existe, les substances dites carminativeSy dont les principales sont, Tangélique, l'anis, l'absinthe, la menthe, la mélisse, la camomille, la cannelle, la cascarille, les écorces d'orange et de citron, etc. On donne ces substances en infusion; on prend fréquemment aussi leur eau distillée ou leur huile essentielle. On les prescrit à l'intérieur, ou bien on les met en fomentations sur le ventre. Leur emploi est contre-indiqué par l'existence d'une phlegmasie des orçanes digestifs; dans ce dernier cas, les antiphlogistiques seuls conviennent. Si la pneumatose est consécutive à une névrose douloureuse, ces mêmes moyens peuvent être utiles; mais il convient de les faire précéder de l'emploi des préparations opiacées. Dans quelques cas, la concentration d'une forte chaleur sur le ventre détermine l'expulsion des gaz; d'autres fois on obtient le même effet par des applications froides ou même glacées. Quelques médecins ont abusé des purgatifs; nous croyons que ces médicaments conviennent surtout dans les cas de constipation. Us diminuent aussi très-souvent le météorisme qui survient dans la fièvre typhoïde et dans la péritonite puerpérale. Quant aux médicaments dits absorbants, tels que les matières calcaires, la craie, la poudre de coquilles, celle de nacre, les écailles d'huîtres, les yeux d'écrevisse, l'os de sèche, la magnésie, le charbon, etc., ils paraissent tout à fait inertes : cependant la magnésie pourrait être utile dans les cas où la distension de l'intestin serait surtout produite par l'acide carbonique; mais peut-être alors retirerait-on plus d'avantages de l'ammoniaque donnée en potion et en lavement. La médecine vétérinaire a appris, en effet, combien cette substance est utile pour combattre la distension gazeuse de la panse chez les ruminants.

Lorsque le ballonnement du ventre est extrême et que les gaz sont surtout accumulés dans le gros iiUestin^ il conviendra de porter dans le rectum et jus-

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