‹ Traité de pathologie mentale [electronic resource]Chapitre 73 sur 220 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DÉLIRES SYSTÉMATISÉS OU PARTIELS

(PARANOÏA, VERRUCKTHEIT des auteurs allemands).

On désigne, en France, sous les noms de délires partiels ou systématisés, sous le terme générique de paranoïa, en Allemagne et en Italie, des états psychopathiques fonctionnels, caractérisés par des idées délirantes permanentes, fixes, méthodiquement liées entre elles, se développant dans un sens déterminé et suivant une évolution logique. Ces états, indépendants de toute lésion organique appréciable jusqu'à présent, paraisseivt^Jgalement indépendants de toute origine émotive. Ils sont évidemment en rapport avec des troubles j^rofonds, et encore très obscui's, de la cénesthésie, mais ils se manifestent jl9rm^ï^ueme^^^ par une déviation des fomvtions Viilêllectuelles , déviation, qui, par elle-même, ne comporte pas un véritable affaiblissement de l'intelligence et qui laisse intactes, au moins en apparence, les facultés logiques et de raisonnement.

Le délire se présente comme un système limité à une série d'idées particulières, les opérations intellectuelles et l'intelligence dans son ensemble paraissant normales ; c'est par là que le délire partiel s'oppose au délire généralisé (manie, mélancolie), qui attire tout d'abord l'attention par la perturbation générale de toutes les fonctions mentales.

Mais ce caractère de trouble partiel n'est que relatif, il doit s'entendre de V extension du délire et non de l'étendue de la lésion intellectuelle ; le délire ne se manifeste qu'à propos de certaines séries d'idées, mais l'esprit est faussé dans son ensemble, il est incapable d'apprécier exactement et de rectifier les éléments faux qui l'envahissent. La faculté critique est abolie au point que ces éléments faux, pour peu qu'ils rentrent dans le système morbide, ne sont même pas distingués des idées saines : « Les perceptions réelles et les conceptions fausses se combinent dans la conscience, pour laquelle elles ont le même résultat et la même valeur » (Schûle). L'intelligence est donc lésée dans sa fonction essentielle et générale : « Sur la base de prémisses fausses, elle écha-

DELIRES SYSTEMATISES OU PAUTIELS

faude un édifice d'illusions dont le fondement et les pierres ne sont que des fictions, malgré toute la correction dans l'exécution de l'architecture » (KralTt-Ebing).

Aux idées délirantes s'ajoutent, dans la plupart des cas, des hallucinations .

Quand les délires systématisésVou partiels sont la première manifestation de la déviation intellectuelle qui leur donne naissance, ils constituent les délires primitifs, de beaucoup les plus importants. Mais ils peuvent aussi n'apparaître que consécutivement à un trouble mental d'une autre nature, ordinairement à un accès de manie ou de mélancolie : on les dit alors secondaires, post-maniaques, iDOSt-mélancoliques (paranoïa secondaire). Le délire des négations de Gotard, en est une des formes les mieux décrites. Griesinger avait d'abord considéré la folie systématisée comme toujours secondaire Par une réaction excessive, à leur tour les délires systématisés secondaires sont niés à la suite des travaux de Snell, de Sander, de Westphal. Leur existence n'est cependant pas contestable, et d'ailleurs elle n'est plus contestée aujourd'hui

L'étude des délires systématisés primitifs est née en France, des travaux d'Esquirol, de Lasègue, de Morel, de Falret père.

Le mémoire de Lasègue sur le délire des persécutions (18o2) peut être considéré comme la première bonne description d'un délire systématisé primitif Morel étudie, dans ses Études cliniques (1852) et dans son Traité des maladies mentales (1860j, la transformation du délire hypochondriaque en délire de persécution et en délire de grandeur ; il rattache ces délires tantôt aux aliénations héréditaires et tantôt aux névroses (épilepsie, hystérie, hypochondrie).

Falret père aborde la question à un point de vue général, et il admet trois étapes ou périodes dans la marche de V aliénation partielle , quelle que soit la formule délirante : « La période àHncubation delà folie représente, dit-il, la première phase dans l'évolution de l'idée fixe. Aussitôt que la folie est déclarée... le malade s'attache à une série d'idées déterminées ; il est sans doute toujours susceptible de délirer dans une foule de directions, mais l'idée principale à laquelle il s'est arrêté devient le centre commun autour duquel convergent la plupart de ses pensées et de ses réflexions ; il entoure cette idée prédominante de tous les points d'appui, de tous les motifs qui peuvent la légitimer ; il combine dans son esprit tous les éléments du véritable roman qu'il élabore,... et il arrive petit à petit à une véritable systématisation de son délire. Ce travail de systématisation d(^ l'idée fixe constitue la période vraiment aiguë des malaclïes^ mentales... Lorsque les malades, loin d'ajouter chaque jour à l'idée prédominante de nouveaux compléments, de l'appuyer de preuves nouvelles,., se bornent à la répéter à tout venant, exactement sous la même forme et avec les mêmes expressions, lorsqu en un mot, le

' Griesinger. Traité des maladies mentales, traduct. Doumic, 186S, p. 382. - Voir l'excellent Rapport sur les délires systématisés secondaires, par Anglade, Congrès de Mai'seille, 1899.

PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES

délire est complètement stéréotypé , alors commence pour nous la période vi^aiment chronique des maladies mentales. On voit successivement disparaître, avec Tactivité intellectuelle des périodes précédentes, le fond maladif de la sensibilité,., il ne reste plus qu'un délire stéréotypé, présage certain d'une ruine plus ou moins prochaine de l'intelligence ! * »

Nous avons tenu à citer ce passage, parce que les phases évolutives du délire partiel, que Falret père y expose avec tant de netteté, ont été admises depuis, sous des noms différents, par les auteurs contemporains, non pas seulement en France, mais aussi en Allemagne et en Italie.

En France, les idées de Falret père sont soutenues par J. Falret, qui modifie légèrement la division en périodes indiquées par son père pour l'appliquer à la description du délire de persécution progressif, considéré comme le type des délires systématisés. Nous reviendrons plus longuement tout à l'heure sur ce point particulier. Il nous suffira de rappeler ici que, pour notre excellent maître, le délire de persécution systématisé, à évolution régulière, peut se développer chez des sujets rentrant dans la classe des héréditaires prédisposés, ainsi que l'avait déjà indiqué Morel, et que les futurs persécutés présentent souvent dès l'enfance, dans leur caractère et dans leurs dispositions intellectuelles, les premiers linéaments de leur état morbide.

A. Foville montre l'importance du délire systématisé dans la Folie avec prédominance du délire dés grandeurs (1871) 2. Legrand du Saulle développe les idées de Lasègue sur le délire des persécutions (1871)3. ]\i Garnier consacre sa thèse inaugurale aux rapports des délires de grandeur et de persécution*^.

Les délires systématisés sont dès lors entrés dans les ouvrages classiques français. Dagonet, le professeur Bail leur consacrent une description particulière et en distinguent plusieurs formes : délire de persécution, délire des grandeurs ou mégalomanie, délire mystique, etc.

Magnan ^ s'écarte des idées admises par les auteurs précédents et se rapproche à un certain point de vue de la conception allemande de la paranoïa. Il distingue deux groupes de délires partiels. L'un, le plus important, comprend ceux de ces délires qui sont primitifs et chroniques ; c'est le délire chronique à évolution systématique. Le second groupe, qui comprend tous les délires systématisés aigus, fait partie des délires dégénératifs. Entre ces deux groupes, Magnan établit une opposition absolue ^ « Délire chronique et dégénérescence s'opposent l'un à l'autre en totalité. Qui dit délire chronique exclut par ce fait même la dégénérescence ».

Depuis les travaux de Mag^nan, les rapports des délires systématisés primitifs avec les états de dégénérescence ont donné lieu, en France, à de

' J. P. Falret. Des maladies mentales, Paris, 1864, p. 193.

'- Étude clinique sur la folie avec prédominance du délire des grandeurs, 1871. ' Le délire des persécutions, Paris, 1871.

' P. Garnier. Des idées de grandeur dans le délire des persécutions. Tk. Paris, 1877.

" Leçons sur les maladies mentales, 1882-1891.

" Leçons cliniques sur les maladies mentales. 2" série, 1897, p. 9.

DÉLIRES SYSTÉMATISÉS OU PARTIELS

nombreuses controverses. Les longues discussions qui se sont produites, en 1887 et 1888, à la Société médico-psychologique, ont montré combien le désaccord était grand. Si Garnier, Briand, Saury, Legrain, Marandon de Montyel, etc., adoptent à peu près absolument les idées de Magnan, Camuset, Cotard, Bouchereau font des réserves plus ou moins importantes. Le professeur Bail réfute la théorie du « délire chronique » et soutient l'opinion de Falret. Même parmi les élèves de Magnan, il en est qui admettent des cas de transition entre les « délires des dégénérés » et le « délire chronique ». C'est ainsi que LegTain décrit des « délires à évolution chronique chez les dégénérés » ', et que Dericq pense « qu'il n'est pas tout à fait rare de rencontrer chez un faible d'esprit un délire chronique, non point qu'il s'agisse d'un délire dont la durée serait le seul caractère, mais de cette espèce particulière d'aliénation mentale dont la marche régulière, plus ou moins lente, conduit d'étape en étape le malade jusqu'à la démence. Un caractère de ce délire progressif chez un débile est d'être confus, peu logique, mal coordonné... toutefois la succession des périodes n'est point troublée »-.

Séglas rapporte des faits prouvant que des signes non douteux de dégénérescence peuvent se rencontrer chez les « délirants chroniques » les plus authentiques ; il en conclut légitimement, d'accord en cela avec Falret, qu'il n'y a pas, entre ces deux catégories de malades, le contraste que Magnan a voulu y voir.

Régis réunit, par une conception analogue à celle de Magnan, les différents délires partiels chroniques en une seule espèce morbide, la folie partielle ou essentielle, comprenant autant de variétés qu'il s'y rencontre de formules délirantes*. Régis sépare ces délires de ceux qui se développent chez les dégénérés.

Cullerre, G. Ballet, tout en acceptant dans son ensemble la manière de voir de Magnan, font de notables réserves.

En passant en Allemagne et de là en Italie, la conception des psychoses systématiques se développe, se complète, mais se complique aussi singulièrelAgnt, les auteui's employant des termes différents pour désigner les mômes choses, ou appliquant les mêmes termes à des choses différentes.

Snell décrit en 1865, sous la dénomination de primare Wahnsinn, une forme de délire systématisé primitif, caractérisé par des idées de persécvition et de grandeur, accompagnées d'hallucinations.

En 1868, Sander établit une autre forme de délire systématisé primitif qu'il appelle la Verrucktheit originare ; cette forme remonterait à l'enfance, ne se montrerait que chez des sujets anormaux, déséquilibrés, et s'accompagnerait souvent de perversions sexuelles.

Westphal (1878) admet les deux formes précédentes, l'une et l'autre chro-

' Legrain. Du délire chez les dégénérés. Th. Paris, 1886.

' Dericq. De la coexistence de plusieurs délires chez le même aliéné. Th. de Paris. 1886. p. 40.

^ Régis. Manuel pratique de médecine mentale.

PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLIîS

niques, mais il y ajoute une forme aiguë. Comme Sander, il désigne ces divei'ses formes sous le nom commun de Verrucktheil.

Krafft-Ebing adopte le terme générique de Paranoïa, pour désigner le délire systématisé en général (1879). Repoussant absolument l'existence de la paranoïa aiguë, il ne reconnaît que les formes chroniques primitive et secondaire. La paranoïa ^r^'m^ï^we est originaire quand elle débute dans l'enfance; elle est tardive quand elle apparaît au cours du complet développement psychique. La paranoïa secondaire, beaucoup moins importante que la primitive, serait une des terminaisons de l'hypochondrie, de la manie, suiloutde la mélancolie.

Krœpelin (1883) accepte à peu, près les idées de Krafft-Ebing, mais il décrit les délires systématisés, comme Sander et Westphal, sous la dénomination de Verrucktheit ; il admet une forme iDrimaire et une forme secondaire chroniques, et il n'accepte pas les formes aiguës.

Mendel (1883) reprend le terme de Paranoïa, comme rvibrique commune aux délires systématisés. Il divise la paranoïa primitive en deux formes : aiguë et chronique, chacune de ces formes comprenant deux variétés, variété simple et variété hallucinatoire. 11 décrit aussi une paranoïa secondaire, d'une importance bien moindre.

Avec Schûle (188(5), nous retrouvons le terme Wahnsinn, déjà employé par Snell ; Schûle l'applique aux délires systématisés aigu, chronique et stupide. Quant à la forme originaire de Sander, il lui conserve le nom que lui avait donné son auteur : originare Verrucktheit.

Comme si ce n'était pas assez des difficultés qui proviennent de la description, sous des noms différents, de formes aussi nombreuses, la question du terrain qui donne naissance aux délires systématisés a pris en Allemagne une importance considérable, inti'oduisant un nouvel élément de confusion.

Sander, Westphal, Krœpelin, Mendel classent le délire systématisé originaire de Sander (VeiTucktheit ou Paranoïa originaire) dans les psychoses dégénératives, développées sur un fonds mental héréditairement défectueux. Les autres formes restent en dehors des dégénérescences.

Pour Krafft-Ebing, au contraire, toutes les formes de paranoïa qu'il admet sont fonction de dégénéi'escence.

Schûle adopte une position intermédiaire. Il range dans les psychoses dégénératives la Verrucktheit originaire de Sander, mais il ne classe les autres formes de délire systématisé, qu'il réunit sous l'appellation de Wahnsinn, ni dans les psychonévroses pures, (cerveau valide), ni dans les dégénérescences ; il leur fait une place dans les cérébro-psychoses (cerveau invalide).

Nous retrouvons chez les auteurs italiens à peu près la même complexité et les mêmes divergences.

DÉLIRES SYSTÉMATISÉS OU PARTIELS

Page 1