RESTITUTIONS VISUELLES
grande que celle, a, b, d’une colonne AB, placée au milieu. La considération des carrés circonscrits aux cercles de base le fait voir à priori.
Sur le croquis de la figure 371, on a, pour exagérer l’effet, pris une distance pD beaucoup trop petite. Néanmoins, si
Fig. 371
l'on pouvait placer l’œil exactement en face de p, à une distance égale à /iD et regarder le tableau par un œilleton suffisamment petit, l’effet produit serait exact et l’on aurait l’illusion de colonnes cylindriques égales entre elles. Mais, surtout si le tableau est de grandes dimensions, le spectateur est entraîné à se déplacer, soit à droite, soit à gauche pour mieux juger des détails. Alors, s’il se place en face de la colonne de gauche CD, l’effet produit par la colonne AB est très choquant. Elle paraît beaucoup trop étroite, et la colonne CD paraît avoir une base elliptique placée de travers. L’effet n’est pas tolérable.
C’est pourquoi les grands peintres, ayant à représenter un portique de front, ont toujours soin de donner aux colonnes des diamètres apparents perspectifs égaux entre eux. Ils dérogent ainsi, avec juste raison, aux règles de la perspective.
(b) Sphère. — Une sphère, placée bien au milieu du tableau et à hauteur de l’œil, c’est-à-dire ayant la perspective de son centre confondue avec le point principal p , doit être
Fig. 372
figurée par un cercle (fig. 372) ; mais si son centre apparaît en un autre point, tel que i, sa perspective exacte doit être
le plus souvent une ellipse dont le grand axe, mn, est dirigé vers le point principal p.
Le grand axe mn s’obtiendrait comme suit :
1° On mènerait par le point p une perpendiculaire sur pi, (i étant la perspective du centre de la sphère) et on y porterait une longueur pO' égale à la distance principale. O' serait donc un rabattement de l’œil.
2° On tracerait de i comme centre une circonférence qui serait la perspective du méridien de front de la sphère: (Elle est tracée en pointillé sur la fig, 372).
3° Du point 0', rabattemenf de l’œil, on mènerait deux tangentes à cette circonférence et leurs rencontres avec pi donneraient, en m et n, les extrémités du grand axe.
(c) Nota. — 1» Le petit axe ne passe pas par le point i.
2° Si le centre i était très éloigné de p la perspective
rigoureuse de la sphère pourrait être une parabole ou une hyperbole. Le théorème de Dandelin permettrait de préciser les tracés. Nous n’insisterons pas, puisque notre conclusion va être de ne pas pousser jusqu’à ces limites la rigueur géométrique.
(d) Conclusion. — Regardé bien exactement du vrai point de vue le tableau pourra donner en mn aussi bien qu’en ab l’illusion d’une sphère ; mais regardé en se plaçant à droite l’effet sera très mauvais, et l’on croira voir en mn un ellipsoïde déformé. C’est pourquoi Raphaël, dans son tableau de l’École d’Athènes, a figuré par un cercle la sphère que tient un personnage placé tout à fait sur le côté.
Pour la même raison, les surfaces de révolution qui sont sur les côtés d’un grand tableau doivent, par une dérogation aux règles de la perspective, être figurées comme si leur axe était la verticale principale du tableau. Autrement dit, les ellipses qui représentent les différents parallèles doivent, toutes, avoir leur petit axe dirigé suivant l’axe même de la surface et leur grand axe dirigé horizontalement. En un mot, elles doivent être représentées comme si elles étaient dessinées d’après nature par un observateur dont le rayon visuel principal serait dirigé sur l’axe de la surface. De celte façon, lorsque l’on regardera l’ensemble du tableau en se plaçant au vrai point de vue, les surfaces de révolution telles que des vases, des balustres placés sur le côté ne paraîtront pas très justes, mais par contre, lorsque l’on se déplacera, leur apparence sera parfaitement acceptable et n’aura rien de choquant.
263. Emploi de plusieurs points de fuite pour une même direction.
M. L. de la Gournerie et M. F. Julien ont expliqué pourquoi, dans le célèbre tableau des Noces de Cana, les dimensions considérables de la toile, surtout en largeur, ont engagé son auteur,. Paul Véronése, à prendre deux points de fuite différents pour les lignes des entablements, malgré que toutes ces lignes, en leur qualité de perpendiculaires au
PER8PECT1VE
RESTITUTIONS PERSPECTIVES
tableau, dussent avoir comme point de fuite unique le point principal.
Dans ce tableau les lignes de gauche ont leur point de fuite sur l’horizon, mais il a été pris à gauche de l’axe vertical du tableau tandis que celui des lignes de droite a été pris à droite. De cette façon le spectateur qui regarde plus spécialement une des deux moitiés du tableau trouve pour les lignes dominantes de cette moitié un point de fuite moins défectueux que n’eût été le point principal.
Fis- 373
M. Mayeux a généralisé cette dérogation aux lois strictes de la perspective et l’a rendue plus acceptable encore. Je lui laisse la parole.
« Il est évident, dit M. Mayeux dans le Journal de Y Architecture, que ni P. Véronèse, ni les peintres décorateurs du xviic et du xviii® siècle, qui ont usé de la licence des points de fuite multiples pour les horizontales d’ apparence perpendiculaire au tableau, n'ont entendu créer deux horizons, ce qui serait absurde. Us ont simplement cherché à élargir le fond en supposant une obliquité variable aux constructions d’apparence parallèles.
Sitôt que cette particularité m’eut frappé, je recherchai s’il n’était pas possible de passer avec transition d’un point
de fuite à un autre. Je ne trouvai qu’un moyen : celui de les supprimer et de les remplacer par un faisceau de quatre courbes semblables, établies dans le genre des directrices des normales d'une ellipse. Ces courbes, d’un tracé arbitraire, n’exigent que la condition d’une courbure bien continue venant se raccorder sur l’horizon et sur la verticale du point de vue, comme l'indique le croquis ci-contre (fig. 373).
Dès lors, au lieu de diriger successivement la règle vers différents points de fuite, en sautant de l’un à l’autre, on la fait tout simplement glisser tangentiellement aux courbes opposées situées au-dessus et au-dessous de l’horizon ; l’on peut ainsi rayonner en tous sens sans aucune solution de continuité.
Inutile d’ajouter que le profil de la courbure et son degré d’aplatissement sur l’horizon doivent être tâtonnés et calculés suivant les circonstances. Je me souviens avoir fait deux ou trois tracés perspectifs à l’aide de ce procédé, notamment un fond de large galerie, et avoir été satisfait du résultat.
Mais il en est de ce procédé comme de celui des points de fuite multiples, basés tous deux sur une licence; c’est que si on obtient un avantage d’un côté, c’est au détriment d’un autre. Si, par exemple, les murs verticaux paraissent s’écarter, les parties horizontales du sol et du plafond semblent se resserrer. C’est dire que ces procédés ne peuvent s'appliquer qu’exceptionnellement et lorsque les surfaces à décorer ont de très grandes dimensions en largeur, forçant ainsi le spectateur à se déplacer dans le sens horizontal ; dans ce cas alors l’application en est indispensable.
J’ajouterai que l’application pourait s’en faire également pour les surfaces à décorer ayant une grande dimension en hauteur : une cage d’escalier, par exemple, où le spectateur se déplacerait dans le sens vertical. Il suffirait alors d’aplatir les courbes contre la verticale du point de vue et de diriger les fuyantes tangentiellement aux courbes situées à droite et à gauche de cette ligne. Mais ce dernier cas est très rare dans la pratique. »