‹ Traité de philosophie 1923Chapitre 205 sur 761 · C. — Liberté individuelle · texte numérisé non relu

C. — Liberté individuelle

C’est le droit qu’a tout individu d’exercer ses facultés naturelles, sans entraves, dans les limites de la justice et de la charité. Examinons les Drincipales manifestations de ce droit :

I. — Liberté de conscience (1) : on entend par là l’exemption de toute contrainte, venant d’un simple particulier ou de la loi, qui empèécherait quelqu'un d’agir, soit dans sa vie privée, soit dans sa vie publique, conformément au dictamen certain de sa conscience. C’est un droit naturel inahénable qui appartient à chacun, car chacun a le droit de tendre à sa fin d’après les lumières d’une conscience droite, chacun a le droit de n'être pas entravé dans l’accomplissement de la loi divine. L’intolérance, qui consiste à forcer les autres à agir contrairement à leur conscience, est done condamnable.

Cette liberté cependant ne saurait être illimitée, car elle peut venir en conflit avec les droits supérieurs des autres, naturels ou positifs. Il appartient en conséquence à l'autorité publique d’en limiter l’exercice en prenant, pour mesure des restrictions à apporter, les een du bien commun de la société.

IT. — Liberté de pensée (2) : cette expression prise à la lettre n'a pas de sens, parce que l'intelligence est une faculté fatale. Si une chose *

me parait évidente, je ne puis penser qu'elle ne l’est point ; si elle me parait douteuse, je ne puis la tenir, ni pour vraie, ni pour fausse, mais

(2) JEANJACQUOT, La liberté de conscience. e (2) Léon XIII, Encycliques Libertas præslantissimum, Immortale Dei. — E. KELLER, L'Encyclique du 8 décembre 1864 el les principes de 89. — CARDINAL PIE, Instructions: morales sur Les principales erreurs du temps présent, Œuvres, T. V.— M. n’'Huzsr, Le droit chrétien et le droit moderne. — H. HELLO, Les libertés modernes d'après les Encycliques. — Parisis, Cas de conscience. — G. SorTAIS, La crise du OSrAEne et La liberté d'enseignement, Ch. viIr et IX.

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je la regarde comme douteuse. On ne peut donc entendre parlà que la Hberté de manifester sa pensée. Or toute pensée a-t-elle droit à être à manifestée ? La réponse à cette question dépend de la réponse à cette

question préalable : Y a-t-il des pensées coupables ? La pensée peut être envisagée dans une triple phase:

19 Comme spontanément conçue par l'esprit : elle n’est alors formel- 4 lement n1 coupable, ni innocente, car l'intelligence est une faculté 1 nécessaire ; pas de liberté, donc pas de responsabilité. Aïnsi les plus | graves erreurs, les projets les plus monstrueux peuvent traverser ”

esprit, sans faute de notre part.

29 Comme acceptée par la volonté : elle devient formellement innocente ou coupable, c’est-à-dire qu’il y a innocence ou culpabilité dans

l'acte de volonté qui l’adopte ; vg. la pensée de tuer quelqu'un me passe 4

par lesprit ; jusqu'ici rien de mal. J’approuve cette idée, je Paccepte par un acte libre ; je veux-tuer un tel. La pensée est devenue coupable.

30. Comme publiquement manifestée par la parole, la plume ou le dessin : le délit déjà constitué par l'acceptation intérieure est aggravé

par la manifestation verbale ou écrite. Il est donc évident que toute

pensée ne peut prétendre au droit d’être exprimée. Cette expression, ayant une influence morale bonne ou mauvaise, selon que la pensée

manifestée est honnête ou déshonnête, vraie ou fausse, sera légitime

ou illégitime dans la mesure même de cette influence. Comme l’expression des idées a tôt ou tard son contre-coup dans les faits, toute société, qui veut vivræet prospérer, devra empêcher la manifestation

des pensées subversives des fondements de l’ordre social, qui sontla …

religion, la famille et la propriété. La liberté illimitée d'exprimer sa pensée est donc un abus ; c’est de la licence. Or les libertés de la presse (), de la discussion, de l'enseignement sont les manières principales de mani-

fester la pensée. Il s’ensuit done qu’elles doivent être limitées dans une

mesure qui varie avec les circonstances.

Cette mesure dépend de la plus ou moins grande unité doctrinale qui règne dans un pays. Toute nation a besoin d’être, dans son ensemble, d'accord au moins sur les principes fondamentaux de l’ordre social. C’est pour elle une question de vie ou de mort.

Aussi l’État a-t-il le devoir et le droit de protéger les fondements de la société et de réprimer toute attaque qui tend à les ébranler. L’intolérance est une loi vitale pour tout être, individuel ou collectif ; c’est

(*) FouILLÉE ne craint pas de limiter la liberté de la presse : « La complète liberté, politique, scientifique et religieuse de la presse ne saurait entraîner ni le droit de diffamation, ni le droit d’excitation aux crimes ou délits punis par la loi, ni le droit de publications pornographiques ». (Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1897, p. 449).

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