SIT. — MORALE INDÉPENDANTE DE LA MÉTAPHYSIQUE
À) — Exposé : cette thèse est soutenue par Proudhon (2), ‘Mme C. Coignet (5), Guyau ($), etc. Proudhon l’a condensée en deux lignes : « Ne relevant que d’elle-même, la moralité doit désormais
- (1) BAGON, De Augmentis, L. V, C. x. ÈLE ee (2?) RAUH, Fondement métaphysique de la morale. — J.-J. GourD, Morale et Méta- … physique, REVUE PuiL., 1891, T. II, p. 148-174. LEA (5) Ti PESCE, Ron el Fe science moderne, Ch. vi. = - () PROUDHON, De la justice dans la Révolution et dans l'É glise. … (5) Me Corener, La morale indépendante.
“ts A *) GUYAU, Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction.
Se 4
répudier toute solidarité avec une religion et une philosophie quel- *è conques. » Le principe de la morale ne doit pas être tiré de la réalité
extérieure ou demandé à un être transcendant. Il faut le chercher dans un fait d'expérience que la conscience révèle à chaque individu. Ce fait intérieur, c’est le sentiment spontané que tout homme à de sa dignité … personnelle et de l’inviolabilité de sa nature. Considérant que ses semblables ont une nature identique à la sienne, chacun comprend qu'ils ont droit au même respect et à la même inviolabilité. « Respecte la dignité d'homme en toi-même et dans les autres », voilà le devoir, … voilà le fondement véritable de la morale. Il est donc inutile de sortir de soi et de remonter plus haut. La morale ne doit plus chercher son principe dans les dogmes religieux ou les notions métaphysiques : « Le système de l’immanence doit remplacer l’ancien système de Ia transcen- 4 dance. » RENE.
La dignité personnelle étant posée comme le principe de la morale, on en peut tirer : | PA 40 Le critérium du bien et du mal : « Le bien, c’est ce qui maintient le respect de la personne humaine ; le mal, tout ce qui porte atteinte à ce même respect. » | | 20 L'obligation morale : c’est l'adhésion que l'esprit est contramt de donner au respect de la personne humaine en soi et dans les autres. » 30 La sanction : c’est cette paix ou ce trouble de la conscience qui 7 suit infailliblement l'observation ou la violation de la loi du respect. | D’après Proudhon les autres sanctions sont immorales, parce qu’elles rendent la vertu intéressée. | | Pour mieux établir leur système, les moralistes indépendants vantent : les avantages qui doivent résulter de cette séparation. La morale, disent- À ils, ne peut devenir une raie science qu’à la condition de secouer toute … dépendance par rapport à toute religion et à toute métaphysique; : sans cela elle restera, comme autrefois la philosophie et les autres | sciences, asservie à la théologie : Ancilla theologiæ. MD. + Ils ajoutent que c’est le moyen de la soustraire aux variétés et incer- « titudes des systèmes philosophiques et religieux qui ont introduit dans È la morale «tant d'erreurs, tant d’absurdités, tant de monstruosités.… ». « Il est donc légitime et même nécessaire de proclamer l'indépendance, #
l'autonomie de la morale ». | men 1
B) — Critique (1). I. — La morale peut et doit être une science # distincte, mais elle n’est pas pour cela indépendante de la métaphysique * et de la religion. C’est ainsi qu’elle ne leur emprunte pas son point de
(1) CARO, Problèmes de morale sociale, Ch. 11, III, 1V L’Année phi i - 4
: - ILE AVES philosophique, 1868, # p. 209 et Sq. — SECRÉTAN, La Philosophie de la liberté. — P. DE B ] : Dieu, La Morale indépendante. | sorte Ro La TR
départ ; elle le trouve dans la conscience, à savoir le sentiment de RUE gation (9, 19).
ie II. — En fait, avant de connaître la démonstration de l'existence de Dieu et de l'immortalité, on se sent obligé de tendre à une certaine perfection, on se sent soumis à une loi. On peut donc, à la rigueur, . aborder l'étude de la morale, sans allusion à Dieu et à la vie future. Mais c’est là une abstraction forcément provisoire (1). Les sciences de l'étendue et des corps se constituent et progressent (?), sans s'occuper des notions métaphysiques impliquées dans leurs principes : ve. la géométrie ne traite pas de la nature de l’espace, quoiqu’elle repose sur la notion d'espace ; la physique n’aborde pas la question de l’essence de la matière, bien qu’elle recherche les lois des phénomènes matériels. Mais il en va autrement de la morale qui est une science philosophique : elle ne peut se séparer du reste de la philosophie. On peut donc aborder l'étude de la morale en laissant de côté la métaphysique ; mais on ne saurait l’achever sans elle.
En effet, il ne suffit pas d'affirmer l’existence et la nécessité impérative du devoir ; il faut bien finir par se demander quels en sont le fondement et la valeur, car tout homme a besoin de savoir si la loi morale, qui impose de tout sacrifier au devoir : plaisir, intérêt, sentiment, vie même, est une réalité ou une illusion. Or, en posant le principe du devoir, en admettant qu’il y a un idéal de perfection obligatoire, on résout nécessairement certains problèmes métaphysiques, dans un sens déterminé, qui exclut toute autre solution. C’est ainsi que, pour nous, l'analyse du devoir implique trois vérités, fondement de toute religion et de toute métaphysique spiritualiste : la liberté et la spiritualité de
… l'agent moral ; — l'existence d’un être supérieur à l’homme comme source … de l'obligation; — l'immortalité de l'âme comme sanction du devoir. . Il est facile de l’établir :
APS = » e 0 Q A LE
É 19 Le devoir suppose le pouvoir ; qui doit, peut, car à l'impossible
. nul n’est tenu (Ps. 203, $ C). — Si l’agent moral est libre, on doit en
conclure qu’il est distinct de la matière, qu’il est spirituel puisque la
matière est régie par des lois fatales. (MÉTAPHYSIQUE, 52).
» 29 Où trouver le principe de l'obligation ? Au-dessus de la volonté, ou bien au-dessous de la volonté, ou enfin dans la volonté même. Ce n’est pas au-dessous d’elle ; on prouvera que le plaisir, l'intérêt, le sentiment
£ es : es
: (1) S. THoMAS, Summa theologica, I, ILse, Q. 71, art. 2, 6. — Suarez, De aclibus humanis, Disput. VII, Sect. I, n. 8 sqq. — DE LuGo, De Mysterio Incarnationis, Disp. V, eSect.: V:
— depuis quelques années, les mathématiciens se sont beaucoup occupés de la notion de Br espace, et ces études n’ont pas été sans influence sur le progrès des mathématiques.
(2) Ce n’est vrai cependant que dans une certaine mesure même pour ces sciences, Car,
LT
bee. 10 LA MORALE ET LA MÉTAPHYSIQUE s ne peuvent être la source de l'obligation (Ch. 111). — Le placera-t-on, avec Kant, dans la volonté même, qui devient autonome ? Mais notre volonté, étant essentiellement changeante, ne peut promulguer une loi immuable. Si la volonté est principe de l'obligation, elle peut la modifier … à son gré : toutes conséquences incompatibles avec les caractères de la loi morale (20). — Il faut donc sortir de soi et chercher l’origine de l'obligation en dehors et au-dessus de l’homme, dans un être absolument, parfait (46, $ B). Mer
30 Les moralistes indépendants reconnaissent eux-mêmes la nécessité. d’une sanction. Or toutes les sanctions terrestres sont insuffisantes (49), y compris la sanction de la conscience qu’ils mettent en avant. En effet, le résultat du désordre c’est d’enduréir la conscience, et la pratique de la vertu émousse le sentiment de la satisfaction morale, comme fait l'habitude pour tout sentiment. Même le juste idéal, rêvé par Platon, ne pourrait aucunement jouir de l’approbation de sa conscience au milieu des atroces supplices qu’il endure. Reste donc la sanction de la vie future. — Sans doute on peut prouver directement la liberté ae existence de Dieu (2?) et l’immortalité de l’âme (#). Mais il n’en demeure pas moins que, quand même on ne pourrait établir autrement ces vérités métaphysiques, toute une métaphysique dérive logiquement de la. notion du devoir. Pour Kant, ces trois vérités sont des postulats de la raison pratique : le devoir est pour lui objet de science, tandis que ces trois vérités ne sont objet que de croyance, car elles sont admises comme conditions du devoir. Pour nous, elles sont objet de science, au même titre que le devoir, car elles en sont des déductions rigoureuses. On dira sans doute que nous faisons un cercle vicieux en déduisant de la notion du devoir une preuve de l’existence de Dieu et en donnant
- Dieu comme le principe du devoir. On peut répondre d’abord qu'il ya d’autres preuves de l'existence de Dieu (Cf. Ta£opicée). Il faut remar- 4 quer ensuite que le fait du sentiment de l'obligation morale attesté 4 par la conscience peut être une des raisons qui nous fonteonnaître Dieu, sans que Dieu cesse d’être le fondement de l’existence du devoir, le principe réel de l’obligation. Dans le premier cas, nous sommes dans l'ordre M logique ; le second appartient à l’ordre ontologique. 4
III. — Les partisans de la morale indépendante ne peuvent justifier ? leur morale sans recourir à la métaphysique. Pourquoi suis-je obligé » de respecter la dignité humaine en moi et dans les autres ? Qu'est-ce qui a droit proprement au respect dans la personnalité ? Les derniers représentants de la morale indépendante répondent que c’est la liberté.
LA 1 4 Gb se CL 4 AS A NORS dire ne GR Lerpec ct
(1) Cf. PSYCHOLOGIE, 203. : , — (2?) Cf. THÉODICÉE, Article I.
(%) Cf: PSYCHOLOGIE RATIONNELLE, Article III.
AR
© — Mais pourquoi la liberté est-elle respectable plutôt que tel ou tel
élément de la nature humaine ? Ils ne savent répondre que par une nouvelle affirmation de leur thèse : « La liberté est obligée de se respecter,
car si elle ne le fait pas, elle se met en contradiction avec elle-même ;
elle se détruit, elle s’anéantit, elle se suicide elle-même, ce qui est absurde. » Mais puisque la liberté est maîtresse de ses déterminations, pourquoi ne pourrait-elle se contredire, se détruire ? Aïnsi, ne voulant pas sortir du domaine des faits, ils ne peuvent expliquer lobligation. Is disent que lobligation est un sentiment, un phénomène psycho-
logique. Soit ; mais comment expliquer ce sentiment ? comment justifier
son caractère impératif ? Il faut de toute nécessité recourir à la métaphysique. — D’autres disent qu’on est obligé de respecter la dignité et la liberté en soi et dans les autres, parce qu’elles constituent la personnalité et que la personnalité a une valeur absolue, est une fin en soi. — Soit; mais n'est-ce pas là une notion métaphysique ?
IV. — Non seulement la morale est inexplieable sans la métaphysique, mais elle est, de plus, impraticable.
Pour juger de l’inefficacité pratique de la morale indépendante, il faut se demander, étant donnée cette morale, non pas comment tel ou tel individu, exceptionnellement, mais comment la généralité des hommes se conduirait habituellement.
Or 1° celui qui accepte sans répugnance cette idée que son âme
est un composé matériel, sera peu porté à donner à la personne humaine
une valeur absolue et conséquemment peu disposé à la respecter en soi
et dans les autres.
20 La pensée que Dieu est le législateur suprême et le juge souverain ; la conviction qu'il nous voit et qu'il nous aime ; la certitude que dans sa Justice et dans sa bonté il ne nous impose pas de fardeaux au-dessus de nos forces, sont autant de stimulants énergiques pour faire le bien, tandis que, dans les moments cfitiques, on sera fortement tenté de rejeter une obligation appuyée sur un sentiment personnel.
30 Enfin l'espoir de l’immortalité nous console dans l'épreuve et nous fortifie dans la lutte. Mais les moralistes indépendants prétendent que cette sanction est immorale, parce qu’elle rend la vertu intéressée. Contentons-nous de répondre ici par un argument ad hominem. Euxmêmes admettent une sanction : le bonheur qui résulte du devoir
… accompli. De deux hypothèses l’une : ou le désintéressement est compa- tible avec une sanction, et alors il l’est, quelle que soit la sanction,
satisfaction de la conscience ou bonheur dé la vie future ; ou il est incom-
. patible, et alors toute sanction, y compris celle mise en avant par les -
moralistes indépendants, est immorale. < Remarque : Rapports de la Théodicée avec la Morale. De son Côté
È la Théodicée est aussi redevable à la Morale :
= Ék
Le
ARE: à 1° 0 AN ER ae
& 3 x | + ae : L e à FRS 4 AE + : «| li $
ÿ r £ " Ex = or” de Te É. Re 4 ue f DRÉNAEE ns LS Te *:, Ex Le” sr ce cas - * OE Leles, 4 < LE 4 = à M, n. < : ; MEN AE - r? RE x SV ARCERE TE NEC ZX à É s pe nc QE LE, > ES
TE Re pe
ÿ. te
12 © COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE : GÉNÉRALITÉS (6) 40 Si l’on retranchait de la science de Dieu toute idée morale (vg. n0tions de personnalité, de bien, de justice, de bonté, d'amour) Dieu ne < serait plus que l'être impersonnel des panthéistes, substance universelle … d'où tout sort et où tout rentre ; — où bien qu’une intelligence et une volonté toutes-puissantes, mais indiftérentes au bien et au mal, au vice et à la vertu. Un être sans justice, sans bonté, sans amour n'est pas un . Dieu. | | 20 L'obligation morale fournit une excellente preuve de l'existence de Dieu (Cf. Théodicée, Art. I, 74). AU M Ne
Complément bibliographique