‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 68 sur 604 · B. — OBJECTION CONTRE LA VERTU · texte numérisé non relu

B. — OBJECTION CONTRE LA VERTU

I. • — Exposé : certains moralistes comme les Stoïciens, les Quiétistes, Kant et autres repoussent tout point de vue intéressé dans l'observation de la loi morale, surtout l'espérance d'un bo^lleu^ éternel ou la crainte d'un malheur éternel, fondée sur la croyance à l'immortalité de l'âme. D'après Kant, l'action, considérée en elle-même, dans sa matière, n'a pas de caractère moral. Ce caractère lui vient de sa forme, de V intention dans laquelle elle a été faite. Or l'intention est toujours mauvaise, quand elle est intéressée : alors elle peut être légale, matériellement conforme à la loi ; elle n'est pas morale. Une action n'est morale que >i elle est accomplie uniquement par respect pour la loi, par amour du devoir.

II. — Réponse : A) Cette objection est mal fondée. En principe, agir par l'unique motif du devoir, préférer la vertu au vice, alors même que, par impossible, elle ne serait suivie d'aucune récompense, c'est la perfection. — Agir au contraire par l'unique motif du bonheur, en excluant formellement l'amour du devoir, dans la disposition intérieure de violer la loi s'il n'y avait pas de châtiment, c'est faire un acte coupable, car c'est exclure l'idée du bien. — Mais l'espérance du bonheur final, motif intéressé, peut se surajouter à l'amour du bien en soi : elle n'est, dans ce cas, ni l'unique, ni même le principal motif. Je puis faire mon devoir d'abord et surtout parce que cela est bien, et ensuite parce que j'en serai récompensé. C'est agir d'abord par le motif du devoir, s'exciter ensuite à l'accomplir par l'espoir de la récompense ou la crainte du châtiment : où est le mal, étant donné que l'intérêt est subordonné au bien ? — Bien plus, un acte fait d'abord en vue de la récompense, sans exclure positivement l'amour du devoir, est bon moralement ; mais il est moins parfait, parce que le motif intéressé est prédominant. La raison en est que le bonheur poursuivi est un bonheur digne de l'homme. C'est un bonheur qui résulte de la satisfaction de ses tendances raisonnables ; il exige le sacrifice de plaisirs immédiats et de tendances agi-éables, mais opposées à la raison. Le bonheur et le bien ici se confondent ; poursuivre son bonheur, c'est travailler à sa perfection morale, car, comme dit Descartes : « La vraie félicité est la satisfaction qui suit

( ') Kant, Critique de la raison pratique, I" P., L. I, Ch. i, m. Fondements de la métaphysique des mœurs, II« Section. Doctrine de la vertu, Introd., Art. 5. — L. Roure, Doctrines et problèmes, Ch. vu, Vertu kantienne et vertu chrétienne. — Ch. Daniel, La morale philo- >iophique avant et après l'Evangile, dans les Etrides, 1856, T. I. — Sur le Quiétisme, Cf. O. LoNGHAYE, Histoire de la littérature française au XVII' siècle, T. III, L, VI, Ch. m, p. 347-365.

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l'acquisition de la perfection. » Les adversaires de cette doctrine oublient que le bonheur final auquel nous aspirons et le bien en tant qu'il commande nos actes libres sont en réalité un seul et même objet, sous deux aspects différents. Cet objet, c'est l'Être infini, absolu, c'est Dieu même. Il est sans doute plus parfait de pratiquer la vertu par amour du bien, en faisant abstraction de la récompense ; c'est l'idéal de la perfection, réservé à l'élite. Mais il est légitime de pratiquer la vertu en recherchant le bonheur qui y est attaché, car ce bonheur se confond avec notre perfection morale, avec le bien : c'est l'idéal proportionné à la commune faiblesse. Celui que Kant propose est chimérique ; il se condamne d'ailleurs lui-même en disant que peut-être aucun acte de vertu n'a été encore fait (^).

B) Cette doctrine entraîne une mutilation de la nature humaine. que la morale ne peut commander. — L'homme est tout ensemble sensible et raisonnable. Pourquoi donc exclure des motifs d'action le motif du bonheur, quand il est conforme ou subordonné au devoir ? Imposer le sacrifice du bonheur, c'est imposer le sacrifice de la sensibilité (^). C'est d'abord sacrifier les inclinations personnelles, dont le bonheur est la satisfaction. C'est, par contre-coup, sacrifier aussi les inclinations altruistes, car comment celui, qui se désintéresserait totalement de sa destinée, pourrait-il s'intéresser à celle des autres ? Cette théorie va donc à mutiler l'âme humaine. De quel droit ? N'est-ce pas avec « l'âme tout entière « qu'il faut aller au devoir ? Ce serait d'ailleurs une obligation impraticable. Comment arracher du cœur de l'humanité l'instinct du bonheur ? < Tous les hommes désirent être heureux ; cela est universel et sans exception » (Pascal).

Conclusion : 1° Le devoir seul en vue en faisant abstraction de la récompense.

2» Le devoir d'abord en vue, puis la récompense.

30 La récompense d'abord en vue, puis le devoir.

40 La récompense en vue, sans exclure le devoir.

50 La récompense seule en vue, en excluant le devoir.

Telle est la hiérarchie de la perfection morale : partout où la récompense et le devoir coïncident, l'acte est bon moralement ; là où il y a exclusion du devoir, l'acte est mauvais. L'acte est plus ou moins parfait selon que l'idée du devoir brille seule ou au premier rang.

(M Fondements de la métaphysique des mœurs : « Peut-être il n'y a pas eu sur ia terre un seul acte de véritable vertu, un seul acte fait par respect de la loi ■ (Trad. Barni, p. 36).

( ') On connaît l'épigramme de Schiller : « J'ai du plaisir à faire du bien à mon voisin, cela m'inquiète : je sens que je ne suis pas tout à fait vertueux 1 «

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