‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 78 sur 604 · C. — OBJECTION · texte numérisé non relu

C. — OBJECTION

A) Exposé : les Stoïciens et Kant proscrivent le sentiment. Pour les Stoïciens vivre conformément à la nature c'est vivre conformément à la raison : la nature et la raison sont identiques, parce que les lois naturelles sont les manifestations de la raison universelle qui anime le monde. Nous ne devons nous occuper que de ce qui dépend de nous (xà Icp'rjy.tv, comme dit Épictète), c'est-à-dire que nous devons tâcher de réaliser en nous l'ordre et l'unité comme dans l'univers. Le «âge doit donc mépriser tout ce qui ne dépend pas de lui et peut le troubler : le plaisir, le sentiment, la passion ; il doit se rendre indifférent à toutes les affections même les plus naturelles.

Kant a encore exagéré ce caractère 7-ationnel de la morale stoïcienne. La bonne volonté, l'obéissance par respect pour la loi, l'intention ont seules une valeur morale. Non seulement les mouvements de la sensibilité, qui nous facilitent l'accomplissement du devoir, n'ajoutent rien à la moralité, mais ils la gâtent, car plus le devoir a été fait avec peine, plus grande est la valeur morale de l'acte ; plus il a exigé le sacrifice •le nos inclinations, plus son mérite est considérable. 11 faut donc nous dégager des bons sentiments, parce qu'en rendant la vertu moins pénible, ils constituent un désavantage moral. Même, au besoin, on développera

(M J. ANGor DES RoTOURS, La morale du cœur.

gg l'intérêt et le sentiment (38)

en soi les mauvais instincts, afin d'offrir à la vertu des obstacles plus grands à vaincre (^).

Réponse : I. — L'homme doit tout mettre en œuvre pour procurer le triomphe de la loi morale en lui ; or les sentiments généreux sont au nombre des conditions qui assurent le succès. Refouler les nobles passions, surtout cultiver les mauvais instincts, c'est s'exposer à un échec ; c'est donc déjà faire le mal, car c'est s'exposer de gaieté de cœur au péril de violer la loi.

II. — La véritable vertu ne consiste pas dans cet effort pénible dont parle Kant : c'est prendre pour la vertu ce qui n'est qu'un indice de son imperfection. L'idéal c'est que la vertu devienne pour nous une seconde nature ; que nous la pratiquions avec facilité et joie. Aristote a été plus clairvoyant que Kant, lorsqu'il a défini la vertu « l'habitude de faire le bien ». Or l'un des fruits de l'habitude c'est de faciliter les actes. Aussi ajoutait-il : « L'homme vertueux est celui qui trouve du plaisir à faire des actes de vertu. » Cette facilité acquise ou plutôt conquise au prix de l'effort est le signe d'une vertu parfaite. « C'est aussi le plus haut degré du mérite, et c'est la plus haute liberté ( ^). » (Ps. 223.)

III. — L'idéal rêvé par les Stoïciens et Kant est chimérique, impraticable, contre-nature. Il ne faut pas amputer ainsi la nature humaine. h' intelligence montre le but à atteindre : le bien ; c'est à la volonté d'y tendre ; mais elle a besoin d'être stimulée et poussée par la sensibilité, qui fournit la force impulsive. C'est avec toute l'âme, chaque faculté gardant son rang, qu'il faut aller au bien, car, comme dit Platon, la vraie perfection de Fàme, c'est l'harmonie.

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