‹ Traité de philosophieChapitre 108 sur 921 · A) INCLINATIONS PERSONNELLES · texte numérisé non relu

A) INCLINATIONS PERSONNELLES

L — Fondement ou principe : leur fond commun c'est V amour de soi, qui est un fait universel. Omne animal simul atque ortum est et se ipsum et suas paries diligit (Cicéron).

IL — Manifestations : 1° L'amour de l'être ou de la vie; c'est l'instinct de la conservation. Aussi mors hbrret ; l'attachement à la vie résiste à bien des souffrances.

2o L'amour du bien-être, l'instinct du bonheur ; c'est le grand ressort de l'activité humaine : « Tous les hommes, dit Pascal, recherchent d'être heureux ; cela est sans exception. »

(41) INCLIN-ATIONS PERSONNELLES 85

3° L'amour d'être le plus possible ; c'est l'instinct du progrès, le penchant à étendre et à perfectionner notre être. Doués de sentiment, d'intelligence et de volonté, nous cherchons naturellement à développer le plus possible nos facultés :

A) Êtres sensibles, nous avons besoin d'émotions : Amabam amare (Saint Augustin). — « Si elles manquent dans le présent, nous les demandons au passé par le souvenir, ou à l'avenir par l'espérance {}). » — Ce besoin d'émotions est si vif que l'on préfère des émotions même pénibles à l'absence complète d'émotion : « C'est la volupté de la douleur » (Spencer). L'activité déployée à souffrir nous paraît préférable à une complète atonie.

B) Êtres intelligents, nous avons besoin de connaître : « Tous les hommes, dit Aristote, sont naturellement désireux de connaître, et cela indépendamment de l'utilité qui peut résulter de la connaissance. » L'intelligence, comme l'estomac, désire sa nourriture qui est la vérité. D'où la curiosité, vaine quand elle s'attache à des frivolités, noble quand elle est avide de science,

C) Êtres libres, nous avons besoin d''affirmer notre volonté, de manifester notre personnalité ; nous cherchons à étendre le domaine de notre influence sur les hommes et les choses. De là l'amour de V indépendance — du pouvoir et du commandement — de Vestime, de Vhonneur et de la gloire — de la propriété, etc.

III. — Légitimité : l'amour de soi est nécessaire et légitime. Dieu l'a mis en l'homme afin qu'il ne se désintéresse jamais de sa destinée. Bien compris, il est le principe d'une activité féconde :

A) II préside à la conservation de la vie corporelle, en nous faisant veiller sur notre santé.

B) Il favorise notre développement intellectuel en nous poussant à la recherche de la vérité, dont la possession est si douce : Nihil veritatis luce dulcius (Cicéron).

C) C'est un des mobiles de notre vie morale : celui qui s'aime, comme il faut, n'aime pas le mal qui dégrade, mais le bien qui embelUt son âme intelligente, libre, immortelle.

IV. — Dégénérescence : quand il n'est pas contenu en de justes limites, l'amour de soi dégénère en égoïsme, qui est « l'amour de soimême et de toutes choses pour soi » (La Rochefoucauld). L'égoïsme transforme les inclinations personnelles légitimes, en inclinations coupables, en vices : l'amour de la vie devient lâcheté ; — l'amour du bonheur, mollesse et sensualité ; — l'amour de l'émotion, mélancolie et besoin de spectacles violents (vg. amour des Romains pour les jeux du cirque) ; —

(') E. Durand, Psychologie, p. 63, Paris, 1897.

Page 1