NOMBRE DES SENS
II est inutile d'ajouter, aux cinq sens indiqués plus haut, le sens :
I. — Vital, qui envelopperait toutes les sensations internes qui se traduisent par le bien-être ou le malaise.
II. — Musculaire, qui nous rapporterait les sensations de contraction musculaire, d'effort, de mouvement.
III. — Thermique, qui nous donnerait les sensations de froid et de chaud.
Il ne semble pas qu'il faille admettre ces trois sens nouveaux. En effet, on constate que les sensations nettement séparées, telles que l'audition et la vision, se rapportent à des appareils sensoriels distincts et, en dernière analyse, à des nerfs. Chacun de ces nerfs, comme l'a prouvé le physiologiste Muller (i), a une énergie spécifique : vg. le nerf optique ébranlé ne donne jamais que des couleurs. Et ainsi des autres sens : le nerf acoustique ne donne jamais que des sons, etc. On est par conséquent conduit à penser qu'il y a une catégorie particulière de sensations là où il y a un nerf spécial, et que là où manque un nerf spécial il n'y a pas lieu de supposer une nouvelle catégorie de sensations. Or on ne connaît pas encore de nerfs dont l'activité soit spécialement liée aux sensations vitales, musculaires et thermiques. On peut donc conclure que ces sortes de sensations ne forment pas une espèce distincte des sensations tactiles : le sens du toucher suffit à les expliquer. Il faut noter cependant que l'on donne un nom particulier au toucher, quand on veut exprimer sa fonction relative aux sensations musculaires : on le nomme toucher actif, sens musculaire, sens du mouvement ou de Veffort. — Les sensations musculaires jouent un grand rôle dans les perceptions, surtout dans les perceptions visuelles.
IV. — Sensus communis : d'après Aristote, les Scolastiques, Descartes, Bossu et (2), c'est un sens interne qui centralise les données des autres sens et qu'ils appellent : sens commun. Il faut le rejeter comme inutile : c'est la conscience psychologique qui rempht ce rôle. Les différentes sensations sont toutes éprouvées simultanément par une seule et même âme et enveloppées dans la même conscience.
Les physiologistes et quelques philosophes du xvii^ siècle parlent aussi d'un sensorium. commune : par là ils entendent non une faculté mais un organe, à savoir, la partie du cerveau où se fait la centralisation des phénomènes psychologiques. Ce sensorium commune était l'organe du sensus communis.
(M Physiologie, T. II, L. V, ch. prélim. iv (Traduct. de Jourdan) (') De la conymissance de Dieu el de soi-même, i, § 4.
Ces deux termes sont entendus diversement par les philosophes :
A) Pour Hamilton, la sensation est un état purement affectifs un plaisir ou une douleur ; la perception est un état indifférent^ qui nous donne la connaissance immédiate d'un objet extérieur (c'est ce que d'autres appellent l'élément significatif ou représentatif de la sensation) : vg. je me brûle le doigt, j'éprouve une douleur : c'est une sensation ; — je vois une couleur qui me laisse indifférent, ne m'est ni agréable, ni pénible ; elle me fait connaître un objet : c'est une perception.
Certains états de conscience tiennent à la fois de la sensation et de la perception : vg. j'entre dans un appartement obscur, je suis péniblement affecté : sensation ; je sens aussi un contraste entre l'obscurité de cet appartement et la clarté du dehors : perception. Ces états affectent la sensibilité et instruisent l'intelligence. De là cette Zoi;la sensation et la perception sont en raison inverse (28). D'autres états sont seulement sensations : vg. douleur d'une brûlure qui ne m'apprend rien sur l'objet qui l'a causée ; ils affectent, mais n'instruisent pas ; — d'autres enfin sont seulement perceptions : vg. j'entends un son qui me laisse indifférent ; ils instruisent, mais n'affectent pas.
Critique : 1^ Cette acception étroite du mot sensation, réservée à l'élément affectif, s'écarte de la tradition philosophique.
2o De plus, l'élément significatif n'est pas encore une véritable perception, mais la matière d'une perception possible, si l'inteUigence l'interprète (29).
B) Pour Paul Janet (^), la sensation comprend l'élément affectif et l'élément significatif ; il entend par perception le discernement des sensations fait par l'esprit. Percevoir, c'est donc distinguer une sensation de celles qui la précèdent et la suivent : vg. j'éprouve une sensation de rouge, puis j'éprouve une sensation de vert ; si je remarque que le rouge n'est pas le vert, la sensation est devenue perception. La perception c'est la sensation elle-même, « à laquelle s'applique Y attention et qui de passive devient active ».
Critique : cette prétendue perception n'est qu'un phénomène d'attention et de discernement, qui précède et prépare la véritable perception, c'est-à-dire l'affirmation de l'existence et des qualités des objets extérieurs. Ce travail préliminaire pourrait s'appeler préperception (79).
C) Principales différences. — La sensation est à la fois affective et
(M Psychologie, n" 1 17.
significative ; en tant que significative, elle est la matière, sur laquelle opère la perception. — La perception n'est pas, comme il semble, une intuition des objets : c'est un jugement, une conception qui résulte d'une inférence, car nous ne percevons immédiatement que nos états de conscience (79).
I. — La sensation est donc passive et simple : nous subissons l'effet des impressions venues du dehors ; elle nous est donnée toute faite. — La perception est active et complexe : elle présuppose V attention de l'esprit appliqué à discerner les sensations ; — elle exige un raisonnement fondé sur le principe de causalité ; — elle s'exprime par un jugement qui est la conclusion de ce raisonnement (95).
IL — La sensation est aveugle : par elle j'ai seulement conscience d'être affecté. La perception est intelligente : elle consiste à interpréter nos sensations, à en dégager des connaissances relatives aux choses extérieures : vg. j'entends un son désagréable, aigu, et j'en fais aussitôt le signe d'un objet extérieur, d'un sifflet de locomotive : la sensation a été interprétée.
III. — La sensation est subjective, un simple état du sujet agréablement ou péniblement affecté : sons, couleurs, saveurs, etc., ne sont que des modifications de l'âme ; tout cela n'est formellement que dans la conscience (96). — La perception est l'acte par lequel la sensation de subjective devient objective ; c'est l'opération par laquelle nous rapportons la sensation à un objet déterminé : vg. j'éprouve une sensation de blanc : modification subjective ; — je juge que cette sensation correspond à un objet extérieur et j'en fais la qualité d'un objet particulier que je nomme papier. La sensation ainsi objectivée est une perception.
IV. — II peut y avoir sensation sans perception : vg. une vive douleur peut empêcher la perception de l'objet qui l'a causée. — Mais il ne peut y avoir perception sans sensation, puisque celle-ci est la matière, Vantécédent nécessaire.
V. — Elles sont en raison inverse : plus la sensation est fortement agréable ou pénible, moins la perception est claire : vg. une lumière trop intense empêche de distinguer les objets.
Conclusion : il existe donc entre la sensation et la perception la différence qui sépare l'interne de l'externe, le subjectif de l'objectif. Les sens ne sont pas des facultés de connaissance, mais seulement de sensibihté ; la sensation, même en tant que significative, se rapporte à la sensibilité, car ce n'est pas une connaissance, mais la donnée d'une connaissance possible si l'intelhgence y fait attention, l'analyse, l'interprète et la rapporte au monde extérieur (28, 95).