DIVISION DES JUGEMENTS
transportant la négation du verbe à l'attribut : vg. nix non est alba = nix est non alba. Juger c'est toujours affirmer, car le jugement négatif affirme la disconvenance entre l'attribut et le sujet : nier que l'attribut convient au sujet, n'est-ce pas affirmer qu'il ne lui convient pas ?
III. — Modalité : on peut les diviser diversement à ce point de vue. Ils sont : 1° Contingents, quand ils affirment un rapport qui pourrait
ne pas être : vg. ce corps est chaud, le ciel est gris.
2° Nécessaires, quand ils affirment un rapport qui ne peut pas ne pas être : vg. tout ce qui arrive a une cause.
3° A priori, quand l'attribut est affirmé du sujet açant que leur rapport ait été constaté dans l'expérience : vg. le cercle est rond. Pour l'admettre, il suffit de savoir le sens des mots ; il n'est pas nécessaire d'avoir vu une circonférence.
40 A posteriori, quand l'attribut n'est affirmé du sujet qu'après expérience : vg. cet homme est savant, ce corps est froid.
50 Immédiats, quand le rapport du sujet et de l'attribut est saisi sans intermédiaire : vg. la neigé est blanche.
6° Médiats, quand le rapport est aperçu par V intermédiaire des rapports que le sujet et l'attribut ont avec un troisième terme. Ce sont les conclusions des raisonnements.
IV. — Relation : ici se place la distinction kantienne des jugements : 1° Analytiques ou explicatifs : lé jugement est analytique quand
l'attribut est extrait du sujet par analyse : vg. le triangle a trois côtés ; ie tout est plus grand que sa partie. Il suffit d'analyser le sujet pour voir que l'attribut est contenu dans sa compréhension. Dans, ce cas, l'attribut n'ajoute rien au sujet, il ne fait que mettre en évidence {explicare) ce qui s'y trouve inclus.
2^ Synthétiques ou extensifs : le jugement est synthétique quand l'attribut, n'étant point contenu dans le sujet, y est ajouté après expérience : vg. les corps sont pesants, la terre est ronde.
Le jugement analytique affirme un rapport d'identité totale ou partielle entre l'attribut et le sujet ; le synthétique, un rapport de liaison ou de convenance.
Remarques : I. — Le sens propre de a priori est : antérieur à l'expérience ; — de a posteriori : postérieur à l'expérience. Mais voici le sens dérivé et particulier, qu'ils ont surtout dans la philosophie de Kant : a priori = indépendant de l'expérience, donné dans la constitution même de l'esprit ; a posteriori = résultat de l'expérience, sans rapport nécessaire avec la nature de la faculté de connaître.
II. — Les jugements nécessaires, analytiques, sont a priori, parce que, quand l'idée de l'attribut est enfermée dans le sujet et par conséquent lui appartient nécessairement, on n'a pas besoin de recourir à l'expé-
rience pour affirmer l'attribut du sujet. Mais certains (^) pensent avec raison qu'aucun jugement n'est absolument a priori, car tout jugement, étant une affirmation de rapports entre des données, suppose nécessairement l'acquisition de ces données par l'expérience. Avant de dire : le triangle est une figure à trois côtés se coupant deux à deux, il faut au moins que j'apprenne le sens des mots. Il n'y a donc que des notions et des jugements relativement a priori.
I. — Définition (^) : Kant prétend qu'il y a des jugements synthétiques a priori, car d'après lui il existe des cas où l'attribut s''ajoute au sujet (donc synthèse) nécessairement et ai'ant toute expérience (donc a priori). Ces jugements formeraient le tissu des sciences mathématiques et constitueraient, dans tout ordre de connaissance, ce qu'il appelle la science pure. Il les définit : des propositions qui ne sont pas données par l'expérience, car elles affirment des liaisons nécessaires (elles sont donc a priori) ; et qui néanmoins unissent entre elles des termes irréductibles à l'analyse (elles sont donc synthétiques). Ces jugements sont dits : 1^ A priori, parce qu'étant nécessaires et universels, ils ne peuvent dériver de l'expérience qui est contingente et particulière. — 2° Synthétiques, parce que l'attribut, n'étant pas contenu dans le sujet, n'en est pas extrait par analyse, mais lui est ajouté. Kant range parmi les jugements synthétiques a priori : les principes premiers, sauf les principes d'identité et de contradiction ; les axiomes mathématiques qui ne dérivent pas du principe d'identité (^).
II. — Critique : on ne peut concevoir comment ces jugements peuvent exister. En effet : ou bien l'esprit voit dans la notion du sujet la notion de l'attribut comprise, ou il ne la voit pas. S'il la voit, lorsqu'il l'affirme, le jugement sera a priori, mais analytique ; s'il ne la voit pas, tant qu'il n'aura que la notion du sujet, jamais il ne pourra affirmer que l'attribut lui convient, parce que l'attribut ne rentre pas nécessairement dans la compréhension du sujet. La convenance entre l'attribut et le sujet, si elle existe, est donc simplement contingente : c'est une question de fait ; par conséquent, pour la résoudre, il faut recourir à V expérience. Si l'intelligence découvre alors que la convenance existe, lorsqu'elle
(') Ém. Boutroux par exemple : « Il ne peut pas y avoir d'affirmation absolument a priori. » Cf Rexiue des Cours et Conférences, Janvier 1900, p. 338.
(') É. Boutroux, Revue des Cours et Conférences, Janvier 1895. — P. G-ardeil, Revue thomiste, mars 1897.
{') Kant, Critique de la raison pure. Critique du Jugement.
l'affirme, le jugement est synthétique, puisque l'attribut a été ajouté à la notion du sujet, mais il est a posteriori, puisqu'il a fallu recourir à Vexpérience. Il n'y a donc pas de place pour des jugements intermédiaires entre les jugements anabjtiques qui sont a priori et les synthétiques qui sont a posteriori.
III. — Exemples de jugements synthétiques rapportés par Kant :
A. — Soit la proposition : 7 + 5 = 12. — Le concept de 7 et le concept de 5 ne contenant pas le concept de 12, le concept de 12 n'en peut sortir par voie d'analyse. Donc c'est une proposition synthétique a priori.
Réponse : sans doute le mot 12 ne se trouve pas contenu dans 7 + 5 ; mais la chose exprimée par ce mot y est contenue, comme le défini est contenu dans la définition. — Est-ce que le jugement 12 = 7 + 5 n'est pas analytique puisque l'attribut peut en être extrait par analyse ? Donc le jugement 7 + 5 = 12 est aussi analytique, car il est identique au précédent.
B. — Soit la proposition suivante : Le plus court chemin d'un point à un autre est la ligne droite. — Le concept de court appartient à la catégorie de la quantité ; il ne peut donc se résoudre dans le concept de droit, qui appartient à la catégorie de la position.
Réponse : il faut noter que ce jugement est explicitement comparatif ; on y compare la hgne droite avec la ligne courbe. Sans doute la notion de court n'apparaît pas dans la notion de droit, si on considère celle-ci absolument, en elle-même ; mais si on compare la ligne droite avec la courbe, immédiatement apparaît l'excès de longueur de la ligne courbe relativement à la droite, et l'esprit conçoit la hgne droite comme la condition essentieUe du chemin le plus court.
G. — Soit le principe de causahté : Tout ce qui arrive a une cause. — J'ai beau analyser le concept de tout ce qui arrive, le tourner et le retourner en tout sens, jamais je n'y trouverai le concept de caîwe.
Réponse : ce principe est analytique, parce que, entre ce qui arrive et la cause efficiente, il y a une corrélation nécessaire. Pour la mettre en lumière il suffit de développer les intermédiaires : ce qui arrive est ce qui commence d'être; ce qui commence d'être est un effet; ce qui est efîet suppose une cause (Cf. infra IV, B).
Conclusion : ou bien l'attribut est enveloppé dans le sujet, et en l'affirmant du sujet, je le développe et alors le jugement est analytique et a priori ; ou bien l'attribut est ajouté au sujet, et pour l'ajouter au sujet, il faut que l'expérience m'ait appris qu'il lui convient ; et, alors, le jugement est synthétique et a posteriori. Il n'y a donc pas de place pour les jugements synthétiques a priori, car il n'y a pas de milieu entre avoir un attribut enveloppé dans le sujet et un attribut non-enveloppé dans le sujet, c'est-à-dire ajouté au sujet.
IV. — Application : d'après Kant le principe de raison suffisante et ses dérivés sont synthétiques a priori. II résulte de la démonstration précédente que cette assertion est fausse, puisque les jugements synthétiques a priori répugnent. Mais on peut le montrer directement. Voici la preuve pour les principes de :
A. — Raison suffisante : Tout ce qui est a sa raison d'être. — Dans le concept de ce qui est se trouve nécessairement une raison d'être. En effet, ce qui est diffère de ce qui n'est pas ; ce qui est tel de ce qui n'est pas tel ; ce qui est seulement possible de ce qui est existant. Or cette différence ne peut pas provenir de rien, mais doit provenir de quelque chose soit intrinsèque, soit extrinsèque à l'être ; c'est ce quelque chose qui est sa raison suffisante.
B. — Causalité : Tout ce qui commence d'être a une causé. On peut démontrer ainsi qu'il y a une corrélation nécessaire entre le concept de ce qui commence d'être et la cause efficiente. Lorsque quelque chose arrive ou commence d'être, il doit y avoir une raison suffisante de ce commencement ; et cette raison suffisante est ou dans ce qui commence ou dans un autre être. Or elle n'est pas dans ce qui commence ; car en lui cette raison ne peut être que son essence ou sa possibilité. Mais ce ne peut être : ni son essence, parce que cette essence est de soi indifférente à être ou à n'être pas, elle ne peut donc se déterminer à l^un plus qu'à l'autre ; — ni sa possibilité, parce qu'à ce compte tous les possibles devraient exister. La raison suffisante n'est donc pas dans ce qui commence ; il faut alors qu'elle soit dans un autre être. Cet autre ne peut être raison suffisante de ce qui commence que s'il en détermine le commencement ; or ce qui détermine le commencement de quelque chose c'est ce qu'on nomme cause efficiente ; donc ce qui commence a sa raison d'être dans une cause efficiente.
G. — Uniformité de la nature : Dans les mêmes circonstances les mêmes causes produisent les mêmes effets. — Ce n'est qu'une application du principe de raison au principe de causalité (160, III). — Il est donc analytique comme eux.
D. — Substance : Tout phénomène implique une substance. — C'est manifeste : la substance est un être en soi ; le phénomène est une manière dêtre, une modification de l'être ; il ne peut donc exister en soi, mais dans un autre qui est en soi, c'est-à-dire dans une substance.
E. — Finalité : Rien rî' arrive sans fin. — De même que tout ce qui arrive ou commence d'être vient d'une cause, de même tout va ver» un but. Les deux principes de causahté et de finalité sont corrélatifs; il faut non seulement une cause efficiente pour que quelque chose commence d'être, il faut encore une cause finale, c'est-à-dire ce poar ^uoi une chose se fait, car, en dehors de ce pour quoi,\di cause efficiente n'aurait pas de raison pour commencer, continuer et terminer ce qu'elle fait.
On peut appliquer au principe de finalité une démonstration analogue à celle donnée pour le principe de causalité (B).
Conclusion : le principe de raison et ses dérivés sont donc analytiques. Sans doute, ils ne le sont pas au même degré que le principe d'identité. Les difficultés viennent de ce que l'on perd de vue cette remarque essentielle : il y a des degrés dans Vanalyse. Dans le cas du principe d'identité, dont la formule est tautologique (ce qui est, est), il est évident à première vue que le jugement est analytique ; l'analyse est immédiate. Mais l'analyse peut être médiate, c'est-à-dire exiger que l'esprit passe par plusieurs intermédiaires pour voir que l'attribut est contenu dans la compréhension du sujet : c'est le cas du principe de raison et de ses dérivés. Cette nécessité de recourir à des concepts intermédiaires n'empêche pas le jugement d'être analytique, quand ils sont tirés de la compréhension du sujet par une analyse plus ou moins longue.