PEUT-ON PENSER SANS LANGAGE
A. — L'enfant a des idées qui préexistent chez lui au langage ; vg. idées de ce qu'il voit autour de lui : personnes, tables, chaises, — idées d'actions, telles que boire, manger, etc. — Les sourds-muets ont aussi des idées et n'ont pas de mots.
B. — La pensée peut à la rigueur se passer du langage,car, en présence des choses ou de leurs images, l'intelligence est capable d'abstraire, de juger, même de raisonner. Le langage a pour condition cette pensée antécédente (230 § A). C'est précisément son absence bien plus que la forme de leurs organes, qui rend les animaux impropres à la parole.
C. — En fait, on constate souvent un écart entre la faculté de penser et la faculté d'exprimer sa pensée. Les penseurs les plus profonds n'ont pas toujours l'élocution la plus facile. — Dans les langues les plus parfaites, dans l'expression la plus achevée de la pensée, il y a toujours quelques nuances de l'idée qui restent inexprimées. Il n'y a donc pas de haison nécessaire entre l'idée et le mot.
D. — L'idée peut exister sans le mot : c'est un fait d'expérience qu'on cherche parfois ses mots pour exprimer ses idées. — Réciproquement, le mot peut exister sans Tidée : on peut hre ou débiter des phrases entières en pensant à autre chose. Il faut donc conclure que l'homme peut absolument penser sans le secours des mots.
II. — Autres signes sensibles ou images : si par langue on entend un signe sensible se rapportant aux sens autres que l'ouïe, il faut reconnaître que l'esprit peut les employer à la place des signes articulés ou mots. C'est ainsi que les sourds-muets se servent de gestes. L'aveugle-sourdemuette Laura Bridgman a été éduquée au moyen du langage tactile (^).
L'esprit peut même se passer de signes extérieurs ; mais alors il doit user des images qui servent de matière, de « schème » à sa pensée (144). C'est un minimum nécessaire ; c'est pour cela qu'ARiSTOTE a dit : « On ne peut penser sans image. » NoeTv oOx eaxtv aveu ci.avT«aiji.aTo; (^).
Conclusion : c'est donc à tort que de Bonald {^) prétend que le langage est antérieur (*) à la pensée et que conséquemment on ne peut penser sans le secours des mots. Mais il faut reconnaître qu'une pensée, aidée seulement par des images ou des signes moins parfaits que les mots (°), serait une pensée :
(') Notice du D' Howe sur l'éducation de L. Bridgman {Revue philosoph. t. I, p. 401-404.
(') De Memorta, C. 1. Cf. De Animo, L. III, C. 8, § 3.Edit. Didot, T, III p. 494, 1. 31.
(') Législation primitive, Discours préliminaire.
(*) Nous avons vu que de Bonald admet l'antériorité logique du langage (233, § B) ; en fait, cher, le premier homme il admet la simultanéité de la pensée et des mots ; depuis, le langage est antérieur réellement, parce que c'est lui dont se sert l'éducateur pour éveiller les idées chez l'enfant.
(') La pensée est, ordinairement, accompagnée de paroles intérieures. C'est pourquoi Platon définit la pensée « le dialogue de l'esprit avec lui même »,Ao'y&v 8v auT:^ Trpoç