LES SCIENCES PHYSIQUES ET LES SCIENCES MORALES
A) Tentative de réduction : l'école positiviste prétend qu'il n'y a entre les diverses sciences qu'une différence de degré et non de nature. La Psychologie est absente de la hiérarchie des sciences d'A. Comte, qui en fait une branche de la Biologie. Les sciences sociales et politiques, que Comte nomme Sociologie^ sont par là même sous l'étroite dépendance des sciences biologiques. Taine a dit dans le même sens : « Les questions historiques ne sont que des problèmes de mécanique. » Cette conception suppose que les modes supérieurs d'existence peuvent se ramener aux modes inférieurs, par suite que les phénomènes moraux ne sont qu'une forme plus complexe des phénomènes physiques.
B) Réponse : 1° Cette conception, finalement, a été répudiée par Comte, qui reconnaît que de la forme inférieure à la forme supérieure il y a «un immense accroissement. » (44, § III, B, II, 3^). Il avait coutume de réfuter le matériahsme en disant : « C'est une expHcation du supérieur par l'inférieur. « C'est parfait ; mais, logique jusqu'au bout. Comte aurait dû reconnaître expHcitement que les phénomènes psychologiques ne sont pas réductibles aux faits physiologiques.
2° De ce que l'activité intellectuelle et morale est accompagnée de mouvements nerveux on ne peut conclure qu'elle est elle-même un mouvement nerveux. Il y a en effet entre les phénomènes psychologiques (vg. la pensée, la volition) et les phénomènes physico-physiologiques (vg. vibrations cérébrales, circulation) une différence essentielle. Les phénomènes psychologqiues sont conscients, aperçus dès qu'ils se produisent, avec une certitude absolue et sans intermédiaire ; ils constituent des faits originaux. Comment les assimiler, sans absurdité, aux phénomènes physiologiques qui sont inconscients et qui, se ramenant à des mouvements, ont une forme, une vitesse, une direction? Mais quelle est donc la forme d'un sentiment ? Quelle est la vitesse d'une vohtion ? Quelle est la direction d'une idée ? Autant de questions absurdes.
C) Irréductibilité : il est donc manifeste que, les objets des sciences physiques et naturelles d'une part, et d'autre part les objets des sciences
morales étant absolument opposés, les sciences morales sont irréductibles aux sciences physiques et naturelles. Voici les principales différences qui les séparent. Elles diffèrent par :
I. — La nature des faits et des méthodes : les faits que les sciences morales étudient ne peuvent être observés objectivement. Il faut ou bien les constater en soi par robservation subjective (93, § A) ou bien les admettre sur la foi du témoignage d'autrui (99). On ne peut ni les calculer ni les mesurer (Ps. 4, I). — Les sciences physiques emploient au contraire l'observation objective, et les faits qu'elles étudient sont mesurables (65, II).
II. — Les caractères de leurs lois: A) Les lois auxquelles aboutissent les sciences morales ne sont pas fatales : elles expriment des tendances qui peuvent être comprimées ou contrariées par la liberté. De là vient qu'on ne peut pas prévoir les faits qu'elles régissent, ni les soumettre à l'expérimentation avec la même sûreté que les faits du monde extérieur gouverné par des lois fatales.
B) Les lois du monde physique sont toutes de la même espèce : ce sont des formules indicatives, qui résument les rapports invariables des faits. ■ — Les lois du monde moral sont non seulement indicatives^ mais encore impératives : elles tracent la règle d'un idéal obligatoire. Il en résulte que les^ciences morales ne peuvent se borner, comme les sciences physiques et naturelles, à la description et à l'explication des faits ; il faut en outre qu'après les avoir comparés à leur idéal, elles les jugent et qu'elles se préoccupent de déterminer les moyens propres à réahser de plus en plus cet idéal. — Après ces générahtés il nous reste à exposer le genre de méthode propre aux principales sciences morales.
ARTICLE PREMIER