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IVe ÉLÉMENT : SYNTHÈSE MÉTAPHYSIQUE DE L'HISTOIRE

On peut distinguer, comme trois degrés, dans la composition de l'histoire :

1° L'historien raconte les faits et tâche de remonter aux causes particulières et aux lois immédiates qui les expliquent : c'est l'Histoire proprement dite, dont on vient de parler.

2° Il peut s'élever plus haut et passer de la connaissance de ces causes et de ces lois plus ou moins particulières à la détermination des lois générales qui président à la vie de Fliumanité, ou du moins à la vie de tout un peuple (-), c'est la Philosophie de l'histoire, qui est le point culminant de la science sociale-.

3'' Il peut monter encore en s'efforçant de ramener à l'unité de plan tous les événements de ce monde ; c'est la Synthèse métaphysique de l'histoire ; c'est le sommet le plus élevé de la Philosophie de l'histoire.

A) Objet de la métaphysique de l'histoire : au-dessus des volontés Hbres qui produisent les faits particuliers, au-dessus des lois sociales qui régissent la vie des peuples, n'y a-t-il pas une volonté transcendante qui gouverne les volontés individuelles, une loi suprême qui dirige la marche des événements et les fait concourir à une fin unique et souveraine ? Quelle est cette cause, quel est ce plan ?

B) Solutions diverses. On a placé la raison dernière des événements : I. — Dans la nature humaine : chez tous les peuples, malgré la

variété des circonstances, se retrouvent certains éléments identiques, qui forment la « nature commune ». D'après Vico c'est cette commune naiura délie nazioni qui est la loi suprême de l'histoire. A cause de cette communauté de nature, toutes les sociétés passent par trois âges : l'âge théocratique, l'âge héroïque et l'âge humain. La suite des temps ramène périodiquement la même évolution circulaire. C'est cette marche périodique, ces corsi e ricorsi, qui a fait appeler le système de Vico « le système des retours historiques ». Il faut noter d'ailleurs que Vico admet

(>) C'est le reproche que fait Taine aux constituants de l'époque révolutionnaire (Cf. La Révolulion, T. I).

{■) Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains. — Fustel de Coulanges, La cilé antique. — J. de Maistre, Considérations sur la France. — Baudrillart, etc.. La France chrétienne dans l'histoire. — G. Hanotaux, Tableau de la France en 1614,

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l'action de la Providence, dont les sociétés ne font qu'exécut(;r l.-s décrets (^).

II. — Dans la nature extérieure : c'est la thèse de Taine (^) qui s'efforce de rendre compte de la diversité des faits et des divergences do caractères par l'action combinée de la race, du milieu et du moment.

III. — Dans l'action combinée de la Providence divine et de la liberté humaine : c'est l'enseignement de la philosophie chrétienne, magnifiquement exposé par S. Augustin {^) et Bossuet {'*). Voici, à grands traits, une esquisse du plan divin.

Dieu fait tout pour sa gloire et pour le bien de ses élus. L'Incarnation du Verbe est le grand moyen pour atteindre ce but : la glorification de Dieu et le bonheur de l'humanité. Mais Dieu daicne exiirer la coopération de 1 homme : il y a donc deux facteurs dont l'action composée produit la trame de l'histoire, la Providence divine, cause principale et la liberté humaine, cause subordonnée. Le Calvaire est comme le point culminant : c'est là que tout aboutit et de là que tout part ; c'est la ligne de partage de l'humanité que Donoso-Cortès divise ainsi : les peuples avant la Croix, les peuples après la Croix. •< Pour moi, dit Fr. Lenormant, comme pour tous les chrétiens, l'histoire ancienne tout entière est la préparation, l'histoire moderne la conséquence du sacrifice divin du Golgotha (^). » De ce point de vue élevé, on

(') Vico, Principii délia scienza nuoca d'intorno aile commune nalura délie nazioni. — Sans parler des autres défauts ou lacunes, la Science nouvelle ne résout pas le problème qu'elle s'est posée : quelle est la loi de l'humanité ? Vico s'arrête à la loi commune aux diverses nations qui tournent dans le même cercle en parcourant les trois As^es de leur développement. Mais l'humanité, prise dans sa marche d'ensemble, avance-t-elle malgré le retour périodique des trois phases propres à chaque peuple ? Si oui, quelle est la loi de son progrès ? C'est la question à laquelle Vico ne répond pas.

(-) Taine, Histoire de la liilérature anglaise. Introduction. Philosophie de l'art, TV" P. — Cette théorie, exclusive et de la liberté humaine et de l'intervention divine dan* les événements, pèche évidemment par la base qui est trop étroite. Son application a conduit l'auteur à des appréciations arbitraires, qui ont suscité de nombreuses critiques. C'est ainsi vg. que Taine nous donne l'imagination anglai.se comme le produit « d'une atmosphère brumeuse, noyée de pluies, etc ». Or voici Boutmy (Essai d'une psychologie du peuple anglais an XIX^ siècle) qui rapproche, non sans quelque raison, l'imagination anglaise de l'imagination hébraïque et qui attribue cette parenté à l'influence de la Bible sur l'esprit de l'Angleterre. — Cf. G. Barzellotti, La philosophie de H. Taine. — A. de Maroerie, H. Taine. — GiHAUD, Essai sur Taine.

{^) S. Augustin, De civitate Dei.

(') Bossuet, Discours sur l'histoire universelle. — Cf. Freudenfeld, Tableau analytique de l'histoire universelle. — ■ Fréd. Schlegel, Philosophie de l'histoire. — De Bunsen, Dieu dans l'histoire. — Leroy, Philosophie chrétienne de l'histoire. — Roux L.avergne, De la philosophie de l'histoire. — Gratry, La morale et la loi de l'histoire. — Herdeh, Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité. Au milieu de considérations plus ou moins risquées, Herder reconnaît que le Christianisme est l'expression la plus parfaite de l'humanité et qu'il a pour mission d'y développer la raison et la justice pour en former un seul peuple et le préparer à ses futures destinées : selon lui, ici-bas l'humanité est comme un bouton de fleur; elle ne s'épanouira que dans l'autre monde. — J. Forbes, Ui: siècle (1800-1900), dans les Études, 5 janvier 1901.

O Fr. Lenorm.^nt, Manuel d'Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques, Préface, p. xxiv.

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peut comparer le développement des faits de l'histoire au développement d'une vaste épopée (^).

Le Prologue s'est passé au ciel : c'est la lutte entre les mauvais anges conduits par Lucifer et les bons anges ralliés autour de S. Michel, qui a fait triompher les droits de Dieu en poussant le cri de la fidéhté : Quis ut Deiis ? Les anges devenus démons ont la haine de Dieu. Mais ce n'est là que le prélude de la grande bataille qui va se dérouler à travers les siècles entre Dieu et Lucifer, le bon Esprit et le malin Esprit. Pour remplir les places laissées vacantes par la défection des anges, Dieu créa l'homme à son image et ressemblance. Dès lors les démons sont jaloux des hommes destinés à les remplacer dans le ciel. Mais, comme Lucifer et ses compagnons rebelles ne peuvent assouvir leur rage directement contre Dieu, que son Infinité met au-dessus de leurs prises, ils se vengent de Dieu sur l'homme,' son image, comme on voit, dans les émeutes révolutionnaires, le peuple en courroux, qui ne peut atteindre son souverain inaccessible dans une forteresse imprenable, se jeter sur les statues du prince, les mettre en pièces et les traîner dans la boue. Le démon tente perfidement Eve qui entraîne Adam dans sa chute. C'est alors que, pour relever le premier homme et ses descendants, Dieu fit luire, sur le berceau du monde sitôt dépouillé de sa première parure, l'espérance d'un Rédempteur. La lutte, une lutte inextinguible, est déclarée entre la race des fils de Dieu et la race des fils de Satan, qui formeront les deux Cités. C'est le commencement de la « Divine épopée ». Elle se divise, comme toute épopée, en trois parties : la préparation, le nœud et le dénouement.

Préparation : promis aux patriarches, figuré par les grands personnages de l'Ancien Testament, prédit par les prophètes, le Messie est attendu par les nations avides d'un hbérateur. — Nœud : Jésus-Christ paraît, vit et meurt pour le salut du monde, après avoir fondé l'Éghse qui continue, au miheu des contradictions, son œuvre rédemptrice. La lutte durera jusqu'à la fin des siècles. — Dénouement : c'est le Jugement dernier, où l'humanité rassemblée tout entière entendra la justification du plan divin.

Dans cette mêlée gigantesque, le héros invisible, mais toujours présent par sa grâce, c'est le Christ ; son adversaire principal, l'ennemi capital de la nature humaine, c'est Lucifer. De chaque côté l'on voit se dresser les héros secondaires : d'une part, les impies, les hérésiarques,

(') Leibniz, dont le puissant esprit avait des vues sur tout, a écrit : « Je me suis souvent occupé de l'idée d'un poème épique en douze chants, auquel on donnerait pour titre L'ranie ou plutôt Vramade, et qui aurait pour objet de chanter la cité de Dieu et la vie éternelle... » (Cité par de Bonald, Mélanges littéraires, politiques et philosophiques, Du poème épique i\ l'occasion des Martyrs. Édit. A. Leclère, Î'. I, p. 407, ou Œuvres, Bruxelles, 1845, T. VII, p. 48ô.)

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les révoltés de tous les temps, sous la conduite des déinons ; d'autre part, les papes, les saints, les docteurs, sous la direction des bons an^os. Enfin, le gros des combattants vulgaires. Tout cet ensemble constitue les deux Cités, la cité du bien et la cité du mal, la cité du flémon et la cité de Dieu, irréconciliables ennemis, en lutte depuis l'origine du monde. Pendant la période qui prépare la venue du Messie, c'est le " prince du monde », Satan, qui triomphe. Il se fait adorer par l'humanité presque entière en la jetant aux pieds des idoles : au milieu de ce prosternement général, un seul peuple ne fléchit pas le genou devant lui ; c'est le peuple d'IsRAi;L, héritier et gardien des promesses messianiques. Le Messie parait et la lutte redouble de fureur. Satan ne règne plus sans conteste. C'est la grande bataille qui commence : elle durera jusqu'à la fin des temps, entre le naturahsme et le surnaturel, entre le bien et le mal, entre le devoir et le plaisir. Ce sera, jusqu'au dénouemeni, à travers des péripéties et des vicissitudes émouvantes, avec des alternatives de succès et de revers, une bataille indécise pour le Christ et son Église, car, icibas, I'Église et son Chef sont militants. Mais, quand sonnera l'heure décisive qui mettra un terme à la suite des siècles, l'humanité entière, au son des trompettes formidables du dernier jugement, secouera le linceul de la mort pour comparaître devant le Christ, Juge souverain, dont la Croix apparaîtra, comme un signe triomphant, aux yeux de tout l'univers rassemblé pour assister à la victoire définitive du Rédempteur et à l'irrémédiable défaite de ses ennemis. Alors, quand le Juge des vivants et des morts aura prononcé l'irrévocable sentence, qui séparera pour jamais les deux cités, la cité des damnés et la cité des élus, alors sans doute le héraut fidèle de la première bataille livrée dans les plaines du ciel. Saint Michel, redira la grande parole : Qiiis ut DensJ* Dieu seul est grand ! Tout sera consommé. C'est 1' Épilogue de la Divine épopée : Ciel ou enfer pour une éternité ! Qui aime en Dieu punit en Dieu (^).

Remarque : on a reproché à Saint Augustin et à Bossuet {^) de construire a priori les lois de l'histoire et de tout rapporter à l'action continue de la Providence. Ces reproches sont immérités, car Saint Augustin et Bossuet s'appuient sur la Révélation qui est un jait^ et ils n'excluent nullement la coopération de l'homme, mais ils admettent que son action est subordonnée à celle de Dieu : « L'homme s'agite et Dieu le mène (^) ».

(M Dante, Beii'è che senza termine si doglia

Chi, per araor di cosa che non duri - Eternalniente, quel!' Amor si spogiia ! (Paradiso, XV, 4).

{•) On a aussi reproché à Bossuet de n'avoir pas parlé des civilisations de l'Inde et de la Chine. Cette omission n'infirme en rien ses conclusions. Brunetière a victorieusement réfuté dans plusieurs conférences les objections dirigées contre le Discours sur l'histoire universelle. Cf. Études critiques sur l'Histoire de la Littérature française, Y" Série. Ln philosophie de Bossuet.

{^) FÉNELON, Sermon pour l'Epiphanie, 1''^ P.

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