L'AUTORITÉ
§ I. — L'autorité, c'est-à-dire la croyance sur la parole d'hommes honnêtes et compétents, ne peut être le critérium de la vérité.
A) Exposé : cet abus a été introduit, dit-on, par les disciples de Pythagore qui aimaient à donner pour raison dernière la parole du maître : Auto; scpa, Magister dixit. Les partisans d'AniSTOTE ont aussi poussé jusqu'à la superstition le respect pour ce grand philosophe, se faisant « des oracles de toutes ses pensées, et des mystères même de ses obscurités (2) ■>. Mais ce sont là des excès de disciples de second ordre,
(M Ouvrages a consulter : Cf. supra, § 118, n. 1. — Balmès, El criterio.
(') Pascal, Fragment d'un traité du vide, publié par Bo3sut, sous le titre iiu'on lui donne encore parfois : De l'autorité en matière de philosophie. Édit. Havet, T. ii, p. 266 et sqq. Paris 1866^
(128) CRITÉRIUM : l'ai mm II, 811
qui sont en complet désaccord avec la direction ini|)iiméo par les Maitre» de la ScoLASTiQUE (Cf. m/m, § III).
B) Réfutation : Pascal a formulé contre ce critériuni des objections décisives :
I. — Il ne donne pas une certitude scicnlitiquc ; toute science résulte && V intuition immédiate ou de Véçidence intrinsèque et médiate du raisrinnement. C'est une connaissance qui remonte aux cannes et aux jn-incipes des choses, qui en explique le pourquoi et le comment. Or la niétiiode d'autorité n'aboutit qu'à l'évidence extrinsèque : son terme ce n'est pas la science, mais la croyance (120 § IV). On croira que les anciens ou tels savants de notre temps ont dit vrai ; mais on ne verra pas qu'ils on» dit vrai, ni pourquoi ils ont raison.
IL — Il suppose un autre critérium : si je veux me rendre compte des raisons qui ont motivé les jugements de ces anciens ou de ces savants, je devrai recourir à un autre critérium que celui de leur autorité et de leur compétence. Auquel ? A celui-là môme dont ils ont usé pour découvrir la vérité. L'autorité exige donc un critérium antérieur et supérieur à elle-même. C'est pourquoi aucune science, sauf l'histoire qui a pour objet les faits passés, ne doit se contenter de recueillir et de critiquer les témoignages.
III. — Il n'est pas infaillible : les anciens se sont trompés sur pUisiourpoints. Ils s'appuyaient sur leur expérience. En nous appuyant sur la nôtre, qui est plus longue, nous avons moins de risques qu'eux de nous tromper. « Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses et formaient l'enfance des hommes proprement... ; c'est en nous que l'on peut trouver cette antiquité que noUs révérons dans les autres (i) ». Bacon avait dit plus laconiquement : Antiquitas sseculi, juQentis mundi ("^).
IV. — Il rend impossible tout progrès intellectuel : « On fait un crime de les contredire » (les devanciers) « et un attentat d'y ajouter, comme s'ils n'avaient plus laissé de vérités à connaître N'est-ce pas là traiter indignement la raison de l'homme et la mettre. en parallèle avec l'instinct des animaux » qui est immobile et imperfectible (Ps. 55), tandis que l'homme « n'est produit que pour l'infinité » {^) ?
§ IL — La science ne doit pas répudier toute autorité : Pascal a traité cette déhcate question des rapports de la science et de l'autorité avec une parfaite mesure : « Ce n'est pas que mon intention soit de corriger un vice par un autre et de ne faire nulle estimedes anciens, parce que l'on en fait trop (^). » Bacon, Descartes, Malebranche et leurs
(M Pascal, Op. cit., p. 271.
(") Bacon, De dignitale... L. I, § 38.
(') PA3CAL, Op. cit., p. 270.
(') Pascal, Op. cit., p. 266.
812 CRITÉRIUM : l'autorité (128)
disciples donnent dans cet excès justement condamné par Pascal. Descartes ne voulait reconnaître comme scientifique aucune proposition appuyée sur l'autorité ni même sur l'expérience. C'était rejeter d'abord les sciences historiques et ensuite les sciences de la nature tant qu'elles demeurent expérimentales. C'était poser en principe qu'il ne faut admettre comme vraies que les propositions qui apparaissent avec la complète et nécessaire intelligibilité des vérités mathématiquement démontrées et qui peuvent être adéquatement comprises. Il y alà une double erreur :
1^ Il est parfaitement raisonnable d'accepter pour vraies certaines propositions, bien qu'on ne saisisse pas le lien intrinsèque qui rattache l'attribut au sujet. C'est le cas, comme l'a reconnu Hume lui-même, des propositions expérimentales, où l'on constate que l'attribut est lié au sujet, mais sans voir comment ni pourquoi. On sait que la chaleur fond la cire, ne pourrait-elle pas aussi bien la durcir ? Pourquoi ne le fait-elle pas ? on l'ignore. Cette ignorance ne nous empêche pas d'admettre le fait constaté. Nous en avons une connaissance inadéquate^ mais cependant réelle et certaine. Descartes oubhait un des buts de la science : démontrer Vexistence des choses.
2° La prétention de Descartes et de certains Logiciens modernes d'imposer au savant la règle de n'admettre que ce qu'il aurait vu, entendu, vérifié par lui-même^ de ne s'en rapporter à aucune autorité, rendrait non seulement l'histoire impossible, mais encore entraverait tout progrès des sciences de la nature. En efîet, dès qu'une science serait parvenue à un certain degré de complexité, le travail de vérification personnelle qu'on exige de chaque savant, absorberait sa vie entière : ce serait l'arrêt de toutes les sciences expérimentales. D'ailleurs la pratique scientifique ne concorde aucunement avec la théorie de Descartes. Chaque génération de savants fait appel à l'autorité compétente de ses prédécesseurs et s'appuie sur leurs travaux qui servent « de degrés (^) » pour monter plus haut. C'est en ce sens qu'il faut entendre le mot de Bacon : Veritas temporis filia, non auctoritatis (^).
L'autorité, revêtue de certaines conditions qui la rendent légitime (100, § D), a donc un rôle effectif dans l'avancement des sciences, puisque les savants, sous peine de se condamner à l'immobilité, acceptent, à titre de base historique dûment contrôlée, toutes les observations et expérimentations de leurs devanciers qu'ils ne peuvent vérifier par eux-mêmes. La science n'est pas en effet une œuvre exclusivement individuelle ; c'est aussi une œuvre collective. « De là vient que, par une prérogative particulière, non seulement chacun des hommes s'avance de jour en
(') Pascal, Op. cit., 269.
(») Bacon, Novum Organum, L. I, Aph. LXXXIV.
(128) CRITÉRIUM : l'autorité 813
jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensernhlo y fonl un continuel progrès, à mesure que l'univers vieillit... De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un môme homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement (^). »
§ III. — La science doit user de l'autorité comme d'un moyen; il ne faut pas, en matière scientifique, regarder l'autorité comme suffisante, parce que la science vise à l'évidence intrinsèque (§ I). C'est là l'enseignement formel des plus grands docteurs. Saint Thomas (-), après avoir dit expressément : « L'argument fondé sur l'autorité liumaine est très débile )), fait sienne cette parole de saint Augustin : ( (Quelle (pjc soit la sainteté et l'excellence de la doctrine de ceux que je lis, je ne juge pas qu'une chose est vraie, par cela seul qu'ils l'ont pensée. » D'autre part, il ne faut pas mépriser l'autorité comme superflue. L'attitude, qui convient au savant et au philosophe vis-à-vis de l'autorité, c'est un respect raisonnable. « Gomme la raison le fait naitre, elle doit aussi le mesurer (^). » Quelle doit être cette juste mesure ? Pascal l'indique lui-même : il faut se servir des travaux de ceux qui font autorité dans les sciences, comme d'un moyen, et non comme d'une fin. Ce n'est pas un terme d'arrivée ; c'est un point (Vappui et une base d'élan pour aller de l'avant : l'autorité est chose utile.
Les opinions de nos devanciers sont un précieux contrôle pour nos propres idées : s'il y a conformité, c'est une garantie de plus ; s'il y a désaccord, c'est un motif de défiance qui doit nous porter à un nouvel examen, La conclusion générale qui se dégage c'est que toute science a une partie historique et se compose d'un ensemble de vérités acquises qui facilitent le travail de ceux qui viennent après. Voilà pourquoi les anciens « s' étant élevés jusqu'à un certain degré où ils nous ont portés, le moindre effort nous fait monter plus haut, et avec moins de peine et moins de gloire nous nous trouvons au-dessus d'eux » (^). C'est une règle essentielle que Bacon [Instauratio facienda ah imis fundanicntis) et Descartes ont eu le tort de méconnaître. C'est aussi la prétention de certains rationahstes contemporains de vouloir, à l'exemple de Jouffroy, faire table rase du passé et reconstruire par eux-mêmes et par eux seuls tout l'édifice des connaissances humaines, sans vouloir s'appuyer sur l'autorité des devanciers ni reconnaître que la raison, ayant des bornes, se heurte de toutes parts au mystère. Tâche surhumaine qui aboutit au
(') Pascal, Op. cit., p. 271.
(=) S. Thomas, I P., Q. I, Art. 8, ad 2 : Nam licet locus ab audoritate.quse fundaUir super ratione humana, s'il inflrmissimus... — Cf. Albert le Grand, Metaphijs., L. IV, Ti'actat. III, Ch. II. — S. Thomas, De Magistro, Art. 1, dans Qusestiones disputatx, Quœst. xi.
(') Pascal, Opère cit., p. 26 9.
(*) Pascal, Op. cit., p. 269.