CHAPITRE XIX
Des verres continuateurs.
M. Edmond Becquerel s’est livré a de très-nombreuses recherches sur les rayonnements chimiques qui accompagnent la lumière solaire et la lumière électrique, et il est arrivé à l’énonciation du fait suivant : Des rayons qui ne peuvent pas impressionner sensiblement une substance préparée, à T abri de toute radiation, peuvent continuer très - vivement l’action que des rayons différents auraient commencé à exercer sur elle. En conséquence, il appelle les uns rayons excitateurs; et les autres, rayons continuateurs.
Parmi les intéressantes expériences auxquelles s’est livré M. Edmond Becquerel, nous citerons la suivante pour laquelle il a fait usage d’un verre qui, étudié par le prisme, ne transmettait à l’œil que des rayons rouges et orangés.
Ayant préparé dans l'obscurité une feuille de papier sensible, en l’imprégnant successivement de bromure de potassium, puis de nitrate d’argent, il en
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coupa doux morceaux semblables qu’il plaça au fond d’une boite de bois où ils étaient entièrement recouverts par une plaque métallique dont la portion centrale était découpée de manière à figurer un bouquet de fleurs. Le tout, étant recouvert et fermé hermétiquement par une planche en bois, a été porté devant une fenêtre exposée au nord; l’on a ouvert et refermé l’obturateur de manière que l’exposition à la lumière diffuse d’un ciel brumeux n’excédât pas une seconde. Toutefois , reportés dans la chambre obscure, les deux papiers laissaient apercevoir à la lumière d’une bougie quelques très-faibles linéaments de l’image que l’on présumait devoir y exister. Celui des deux papiers où ces traces étaient les plus faibles a été placé sous la feuille de verre rouge, et exposé à la lumière diffuse à l'exposition nord depuis une heure jusqu’à cinq. Lorsqu’on reporta l’appareil dans la pièce obscure, l’image du bouquet était parfaitement distincte; les parties qui avaient reçu l’action directe du ciel a travers la découpure étaient entièrement noircies, et les parties qui avaient été préservées étaient blanches et n’avaient éprouvé aucune altération. Quant à l’autre papier, il était toujours dans le même état.
Cette expérience est concluante , car d’une part : l’image qui s’est développée sous le verre rouge en l’absence de l’objet y existait donc invisiblement tracée par l’action instantanée de la radiation directe. Et la partie restée invariable, malgré l’action du verre rouge est donc insensible à cette action. U
existe/lonc certains rayons, inhabiles à exercer primitivement une action sur le papier , et ces rayons sont très-propres à continuer cette action quand elle a été commencée par d’autres.
On comprend l’importance de cette découverte pour la photographie. Aussi M. Tony Gaudin adressat-il peu de temps après à M. Becquerel la lettre suivante :
« J’ai le plaisir de vous annoncer que la découverte de M. Edmond Becquerel, concernant l’action photographique des rayons rouges, si bien prouvée déjà par le rapport de M. Biol, s’applique parfaitement au procédé do M. Daguerrc, comme vous pouvez en juger par les échantillons que je joins à ma lettre.
» MM. Buron et Lerebours avaient obtenu, avant que je fisse mes recherches, des résultats très-remarquables avec le soleil direct; mais aujourd’hui je ne doute plus qu’avec l’illumination rouge nous ne puissions opérer instantanément, car je vous envoie déjà des nuages obtenus par un grand vent, près du zénith, en une demi-seconde. »
Quelques semaines après, M. Becquerel constatait que l’action du verre jaune était bien supérieure à celle du verre rouge pour les papiers sensibles; et M. Tony Gaudin, alors notre collaborateur, confirmait ce résultat pour les plaques d’argent.