DANS LES ÉCOLES
Comme l'hisloire de toutes les connaissances humaines , celle de la philosophie se perd dans la nuit des temps. Nul doute qu'à toutes les époques et chez les peuples arrivés à un certain degré de civilisation, n'aient apparu de ces hommes rares dont la vie tout entière fut consacrée à la recherche de la vérité et à la pratique de la vertu. Les traditions générales s'accordent pour considérer l'Egypte (1) comme le berceau de la philosophie. Une chose que l'on no peut révoquer en doute , c'est' que les philosophes qui firent école en Grèce , consultèrent les hommes les plus distingués de cetle contrée, notamment les prêtres de Memphis , qui jouissaient de la réputation d'hommes éclairés et versés dans les hautes sciences. A la tète des philosophes les plus célèbres , nous placerons Pylhagore, Platon , Lycurgue et Solon. Ces deux derniers no se contentèrent pas d'emprunter aux Ég^^ptiens leurs principes philosophiques : ce fut aussi chez eux qu'ils puisèrent le code de lois qui gouverna si longtemps la Grèce. Examiner les divers systèmes philosophiques les plus
(l) s'il faut en croire HOrodote, les Égypliens auraient Clé le premier peuple qu! aurait eu ua tulle religieux et des principes de baulc politique. Ce qu'il y a «le bien certain , c'est que les menuincns seuls de ce peuple sulTiscnl pour donner une baule idOe de sa civilisaliw.
l'ÔQ TRAITÉ
remarquables de ce pays , serait un hors-d'œuvre dans notre ouvrage : nous nous contenterons de faire remarquer que les philosophes les plus célèbres, quelles que fussent leurs opinions, admirent toujours chez l'iiomme deux principes, l'un périssable, ouïe corps, et l'autre immortel, qu'ils désignèrent sous le nom d'ame, esprit, ûve-j/xx. Selon quelques-uns, et nous citerons Pythagore (1), ce principe animait tous les corps de la nature , et passait successivement de l'un dans l'autre.
D'autres philosophes accordèrent une ame seulement à l'homme et aux bêtes; enfin quelques-uns allèrent plus loin , et prétendirent en connaître la nature et le siège : tel fut Aristote, qui la plaça dans le cœur. Nous ne reviendrons pas sur ce sujet que nous avons déjà touchedansnotrepremierYolume.il n'en sera pas de même des facultés fondamentales de Tame, dont l'étude constituait la métaphysique d'alors, science dont Aristote passe pour avoir été le fondateur, et que les philosophes et les physiologistes de notre époque ont conservée, en lui faisant subir diverses modifications.
Selon Aristote , l'homme naît table rase ; c'est-à-dire que toutes ses sensations résultent des impressions qui lui arrivent par les sens.
Deux philosophes, Locke et Condillac, mettant à profit les idées d'Aristole, les modifièrent et formèrent une métaphysique , qui fut généralement admise on France et en Angleterre , où elle compte encore un grand nombre de partisans. Bien que les philosophes de nos jours et surtout les travaux des physiologistes aient ébranlé à peu près complètement l'école condillacienne, les racines qu elle a jetées ne sont pas encore si bien détruites qu'il n'en reste des traces. Il devient donc utile d'exposer ici les principes de cette école , afin d'en faire ressortir plus tard le peu de fondement. Celte exposition devient d'autant plus nécessaire, que les livres de presque tous les physiologistes de notre époque en sont encore entachés.
Suivant Condillac, qui considère avec juste raison le cerveau comme l'organe de l'ame , les facultés de celle-ci se réduiraient à la sensation , l'attention , la comparaison , le jugement , la réflexion, l'imagination et le raisonnement. La première de ces facultés serait le résultat des impressions produites sur l'ame par les objets qui nous entourent; la seconde , de l'impression soutenue sur un objet, sur une de ses parties ou qualités; la troisième faculté, ou comparaison, ne serait que l'attention mise en action sur plusieurs objets, prèsens ou absens ; le jugement, ou quatrième faculté, le résultat des différences ou des similitudes que ces objets présentent à noire esprit; un ensemble de comparaisons, de jugemens, constituerait la réflexion; et selon que celle-ci s'exerce de manière à présenter les objets absens, ou qu'elle les envisage sous
(t) Bien que les principes philosophiques de Pythagore aient eu un grand nombre de partisans , ils n'eurent qu'un effet très-secondaire sur les raœurs des Grecs. U n'en est pas de même de sa morale , qui est une des plus pures que l'on ail enseignées. Après avoir entretenu ses disciples de l'existence d'un Être suprême, Pythagore disait que le seul moyen de lui être agréable était de dire lî vérité et de rendre serviée aux hommes.
Dr PHRÈNOLOGIB. 189
do nouveaux rapports , il en résulte ce que Condillac appelle imaginalion ; enOn uue suite do jugemens, par lesquels l'esprit se dirige sur plusieurs parties d'une chose , de manière à apprécier convenablement ce qu'il veut examiner , donne lieu à la septième et dernière faculté , qu'il appelle raisonnement. L'ensemble de toutes les facultés de l'ame , c'est-à-dire la sensation , l'altenlion, la comparaison, le jugement, l'imagination, le raisonnement, produirait l'entendement, ou celui-ci ne serait que le résultat de ces diverses facultés.
Il n'existe peut-être pas de théorie plus simple, plus claire, je dirai même plus séduisante que celle de Condillac : il n'est donc pas étonnant qu'elle ait été tant goûtée , et qu'elle ait eu une si grande influence sur les masses. Mais pour rhomme qui pense profondément , pour celui qui étudife avec attention l'homme moral et intellectuel , les idées de Condillac sont-elles bien en harmonie avec ce que lui offre la nature ? Ces prétendues facultés sont-elles véritablement fondamentales ? Condillac n'aurait-il point considéré comme faculté ce qui n'en est que l'attribut? Ce qu'il appelle attention, jugement, etc., ne serait-il pas applicable à plusieurs facultés? Oui, dirons-nous; et c'est ce que nous établirons positivement lorsqu'il sera question des principes philosophiques de Gall.
Tous les actes ou facultés admis par Condillac , sont si bien enchaînés , dépendent tellement les uns des autres , que plusieurs idôologistes ont cru devoir en diminuer le nombre; c'est ce qu'ont fait MM. de Tracy (l) et de La Romiguière.
Le premier a réduit toutes les facultés admises par Condillac à quatre principales : la perception, la mémoire, le jugement et la volonté ; la perception est la faculté qu'a le cerveau de ressentir les impressions extérieures ou intérieures; la mémoire consiste dans la faculté de conserver la trace de ces impressions , et le jugement dans celle de faire des rapprochemens entre des choses semblables ou différentes, afin de reconnaître leur différence ou leur analogie. Vient ensuite la volonté, ou la faculté que nous avons de nous déterminer par suite d'impressions antérieurement reçues.
M. de La Romiguière (2) croit à son tour pouvoir expliquer tousles actes de l'intelligence à l'aide de trois facultés seulement : ces facultés consistent dans l'attention , la comparaison et le raisonnement ; et les deux dernières ne seraient , à la rigueur , qu'une suite de la première, ou de l'attention. Toutes ces facultés se réduiraient en dernier résultat à celle de sentir. Telle est en général la manière de penser des deux idéologues les plus estimés de notre époque sur les facultés de l'entendement. Nous retrouvons chez eux même clarté et plus de précision que chez Condillac , bien que le fond des idées soit absolument le même.
( I ) Éiemens d'idéologie , par Dcsiull de Tracy , membre Je Plnslitut. (2) la Romiguière, teçons de philosophie , 2 voK in-8°.
ï®0. TBÀITÉ
Nous n'avons parlé jusqu'à présent que des facultés connues dès la plui haute antiquité sous le nom général d'entendement ou d'intelligence : elles constituaienlà elles seules la métaphysique (1) des anciens, et se trouve représentée par l'idéologie des modernes , ou autrement la psychologie (2) ou histoire des fonctions de l'ame. Réunie à la connaissance des facultés morales, elle compose l'histoire complète de l'homme. Ces dernières, comme nous le verrons plus tard, ont aussi le cerveau pour instrument. Les sages de l'antiquité attachèrent la plus grande importance à leur culture et à leur direction. Tous furent , avec raison, pénétrés de l'idée que sur elles seules reposait le bonheur des familles, et partant celui des nations. Pythagore et Socrate étaient si fortement convaincus de l'influence de la morale sur la prospérité et le bonheur des peuples, qu'ils en firent la base de leur philosophie. Tous deux réunirent l'exemple au précepte : Socrate surtout sut en faire l'application, et c'est en cela qu'il nous paraît au-dessus de tous les philosophes. Méprisant les choses auxquelles les hommes paraissent si fortement attachés, il chercha à leur inspirer le goût de celles qui sont véritablement essentielles à leur bonheur. Les philosophes qui le précédèrent étudiaient la nature : Socrate s'étudia luimême et s'efforça déformer ses mœurs plus que son esprit. Sa vie entière fut employée à l'élude de l'homme moral et à la pratique de la vertu. Il est sans contredit un des philosophes qui ont le plus contribué au bonheur des hommes.
S'il existe, comme nous le verrons plus tard, la plus grande ressemblance entre les idées de Gall et celles des moralistes anciens et modernes, touchant l'histoire des facultés morales, nous verrons cependant que notre pliilosophe remporte de beaucoup sur eux, d'abord comme anstomiste, puisqu'il est parvenu par la voie expérimentale à connaître le siège des organes de ces facultés, enfin parce qu'il en a fait une analyse bien plus judicieuse. Il en résulte que sa psychologie , réunie à son histoire des facultés morales et aux travaux de ses disciples les plus distingués , fait connaître l'homme sous un jour plus vrai que tout ce qui a été publié jusqu'à ce jour.
Tous les philosophes et les physiologistes de notre époque considèrent le cerveau comme organe de l'ame. — ExpOriences positives à l'appui de celle assertion. — Pluralité des organes cérébraux généralement admise par les physiologistes. — Opinions de quelques philosophes et physiologistes de nos jours sur les actes intellectuels : ils doivent être étudiés comme ceux de» autres fonctions , et rentrent conséquemmenl dans le domaine de la physiologie.
Les expériences tendant à prouver que le cerveau est l'organe de l'ame, sont si nombreuses et si positives , qu'elles égalent en certitude une démonstration géométrique.
(1) On l'appelait ainsi de deux mots grecs, (Mire. , au delà, et yu?/-; , nature, c'cst-à-diro, science qui s'occupait de choses purement spirituelles.
(2) Mol composé de iLyX^f , anie , et de }.syzi discours,
DE PQRBNOLOGIE. 11)1
I! serait fastidieux , dans l'èlat actuel de la science, de les ènumérer toutes; il nous suffira donc de faire connaître les principales.
l*' On a vu chez plusieurs individus, dont les principaux viscères étaient détruits ou atrophiés, mais dont le cerveau était resté intact, les facultés intellectuelles et morales entièrement conservées.
2" Le défaut de développement du cerveau , au-dessous d'une certaine mesure , entraine constamment rimhécillité.
â° Des épanchemens de sang dans le cerveau ont suffi pour troubler ou anéantir toutes les facultés intellectuelles et morales : une pression exercée sur ce viscère a donné lieu au même résultat.
h La masse encéphalique peut être enlevée chez un animal , la vie être entretenue à l'aide d'une respiration artificielle; mais il ne se manifeste plus aucune trace d'actes intellectuels ressemblant à ceux dont l'animal était doué.
5" Dans le sommeil parfait, l'arae n'agit point, parce que son instrument, le cerveau, est sans action.
6° Le développement et la diminution des facultés de l'ame et des mouvemens, coïncident avec le développement et la diminution de la masse du système cérébro-spinal.
7° Chez l'homme et les animaux , le développement ou le volume de la masse cérébrale se trouve en rapport avec l'intensité d'action des actes intellectuels et moraux.
Pluralité Jes organes cérébraux.
L'idée de la pluralité d'organes cérébraux est extrêmement ancienne : Aristote, Platon , Anaxagore , reconnurent plusieurs facultés de l'ame , puisqu'ils; distinguaient l'homme moral de l'homme intellectuel. Bien avant Gall, tous les philosophes et les physiologistes avaient admis plusieurs modes de sensation dc^ l'ame. Herder et Bonnet allèrent encore plus loin : celui-ci surtout , ainsi quo nous l'avons déjà fait remarquer, démontra que le cerveau , ou l'instrument de l'ame, était composé de diverses parties , qu'il désigna même sous le nom d'organes, et auxquelles il attribua une fonction spéciale. La connaissance anatomique et physiologique des cinq sens suffit à elle seule pour démontrer que les fonctions de l'ame sont complexes. Enfin , pour peu que l'homme s'étudie, il verra que diverses sensations ou impressions ont lieu cliez lui , chose impossible à expliquer sans l'action de divers organes ou parlies nerveuses présidant à ces sensations.
Des philosophes , des théologiens ont essayé d'expliquer comment le cerveau et l'ame , ou l'instrument et le principe , étaient réunis ensemble. Cette question est tout à fait hors du domaine de nos recherches : notre tâche est do faire connaître les facultés de l'arae telles qu elles se manifestent , et quelles sont les conditiojis organiq'ies nécessaires pour leur manifestation. Nos obscr-
valions ne se borneront pas à l'homme , nous les étendrons encore aux animaux, afin de démontrer comment l'auteur de la nature , en variant la composition du système nerveux , a doué chaque espèce animale des organes les plus propres à produire les phénomènes merveilleux dont nous sommes journellement témoins. L'étude des variétés d'organisation , et conséquemment de fonctions , chez les principaux vertébrés , servira à faire mieux comprendre les facultés de l'homme. D'un autre côté , en nous élevant graduellement des êtres inférieurs , pour arriver à celui qui occupe le sommet de l'échelle animale, nous suivrons une marche plus rationnelle et plus philosophique.
Comme il ne serait pas impossible que quelques personnes s'alarmassent du rapprochement que nous ferons entre les facultés de l'homme et celles des animaux, bien que pour l'homme réellement instruit ces comparaisons dussent produire un effet contraire , je me vois forcé de développer mes idées sur ce point : il en résultera , ce me semble , qu'au lieu d'être dangereuses , comme on le suppose gratuitement , nos recherches contribueront à donner une juste idée de la supériorité de l'homme sur tous les êtres créés , et lui inspireront ainsi un sentiment de reconnaissance envers l'auteur de la nature.
Les animaux sont-ils doués de facultés intellecluelles? Leur conduite estelle rakonnèe, modifiée suivant les circonstances , ou n'esl-elle que le résultat de ce qu'on est convenu d'appeler vulgairement instinct , c'est-à-dire la suite d'une impulsion aveugle agisssant constamment de la même manière.
C'est insulter au bon sens que de supposer que les animaux soient dépourvus d'actes intellectuels. L'expérience de tous les jours nous démontre le contraire d'une manière incontestable. On a véritablement lieu de s'étonner que des hommes de talent , des penseurs et des philosophes même, aient nié des vérités aussi évidentes. C'est cependant ce que nous rencontrons dans les ouvrages , je ne dirai pas d'un grand naturaliste, mais du moins d'un dès hommes les plus éloquens du dernier siècle , de Buffon enfin , dont les idées sur ce sujet me paraissent tout-à-fait opposées à une saine physiologie. Examinons un peu ce que cet homme , d'ailleurs si célèbre , a avancé sur ce point si important de physiologie comparée , et tâchons , par quelques remarques , de faire voir que ses assertions sont peu fondées.
« Pour nous mieux faire entendre (il s'agit des facultés des animaux) (1) , » considérons un chien , par exemple , qui , quoique pressé d'un violent ap- » petit , semble n'oser toucher, et ne touche point en effet à ce qui pourrait » le satisfaire , mais en même temps fait beaucoup de mouvemens pour l'ob- » tenir de la main de son maître ; cet animal ne paraît-il pas combiner des » idées? ne paraît-il pas désirer et craindre; en un mot, raisonner à peu » prés comme un homme qui voudrait s'emparer du bien d'autrui, et, qui , » quoique violemment tenté , est retenu par la crainte du châtiment ; voilà » l'interprétation vulgaire de la conduite de l'animal. » Certainement, et c'est, selon nous, la meilleure.
(l) Discours sur la nature des animaux ; nulTiin , tome 1 , dos Mcrtmifires.
or PHBÈNOLOGIE. 193
« Comme c"esl do celle façon que lu cliose se passe chez nous , il esl naturel » d'imaginer , cl on imagine en effet qu'elle se passe de mèmeî dims l'animal. » Il nous semble qu'en cela on imagine très-bien. « L'analogie, dit ou , esl bien » fondée, puisque l'organisation et la conformation des sens, (anl à l'exlé- » rieur qu'à l'intérieur , sont semblables dans l'animal et dans l'homme ; cc- » pendant ne devrions-nous pas voir que , pour que celle analogie fût en cffel » bien fondée , il faudrait quelque chose de plus? qu'il faudrait du moins quo « rien ne put la démentir ; qu'il serait nécessaire que les animaux pussent faire » et fissent, dans quelques occasions , tout ce que nous faisons? » Ainsi , selon Buffon, il faudrait que les animaux eussent toutes nos facultés pour qu'il fût permis d'établir une comparaison entre eux et l'homme. « Ils n'inventent et no perfectionnent rien : » jamais idée ne fut moins fondée, car il suffit d'avoir étudié les actes d'un chien chasseur, pour voir jusqu'à quel point cet animal modifie ses actions. Les oiseaux constructeurs changent leur manière de construire en raison des lieux, cl la perfectionnent avec le temps. On a vu des hirondelles se contenter de réparer leur nid quand elles ne la trouvaient qu;; légèrement alléré à leur retour; si leurs actes avaient été machinaux ou instinctifs , elles auraient fait leur nid comme à l'ordinaire. J'ai eu à Paris en 1831 deux jeunes serins, auxquels je donnai un peu de charpie très-fine , peu de jours avant que leur nid fût terminé : à partir du jour où ils la reçurent , leur principale occupation fut d'enlever avec soin l'herbe sèche qui garnissait le centre de leur nid, et de la remplacer par la charpie. J'ai vu deux pies , dont le nid avait été ébranlé et endommagé parle veut, porter brin à brin les bûchettes et la paille qui le composaient dans un arbre bien plus touffu que celui où elles l'avaient d'abord conslruit. Est-ce que le chien dressé, à qui on commande et qui obéit sur-Ie-charap, ne raisonne pas son action? N'estce pas parce qu'il se rappelle que le défaut d'obéissance était accompagné d'une correction douloureuse , et le cas contraire , de caresses , qu'il se détermine en faveur de l'acte qui lui procure une sensation agréal)le? Il y a donc eu, avant celle détermination , mémoire et jugeraent , puisqu'il y a eu comparaison de deux idées. Que ferait donc de mieux, et en pareil cas, un enfant qui aurait été puni ou récompensé pour telle ou (elle action ? Si les résultais sont égaux des deux côtés , il nous semble que l'action qui les a produits a dû s'opérer de la même manière : c'est donc à tort que Buffon soutient que les animaux ne réfléchissent pas cl ne perfectionnent rien. Si le chien, rélépliant, le singe, etc., n'exécutent pas tous les actes qui sont l'apanage de l'homme, il faut s'en prendre à leurs cerveaux, qui sont loin d'offrir le même développement et la même complication. Mais voyons la suite des raisonnemens de Buffon.
« Les animaux ne perfectionnent et ne réflôchissent pas ; ils ne font jamais » que les mêmes choses et de la même façon. » Nous avons , je crois , démontré le peu de fondement de celte assertion, et cela nous arrivera encore assez souvent dans le cours de cet ouvrage. « Nous pouvons donc beaucoup rabattre « de la force de celle analogie ; nous pouvons doulcr de sa réalité , et nous de-
li)\ TPAITB
» vons rechercher si co n'esl pas par un autre principe, différent du nôtre, » qu'ils sont conduits, et si leurs sens ne suffisent pas pour produire leurs; » actions. » Conséquence vraiment singulière de la part de Buffou ; car dauu le passage qui précède celui que je viens de citer (1 ) , il démontre que les sens sont les mêmes dans l'homme et dans l'animal. « Tout ce qui est relatif à leur » appétit, ébranle très-vivement leur sens intérieur, et le chien se jetterait à » l'instant sur l'objet de cet appétit, si le même sens intérieur ne conservait » pas les impressions antérieures de douleur dont cette action a été précédem- » ment accompagnée. » Pourquoi donc ne pas donner le nom de mémoire i\ celle faculté que possède le chien de se rappeler les impressions pcnuies? 0 On peut expliquer, de la même façon et par les mêmes principes, toutes » les actions des animaux, quelque compliquées qu'elles puissent paraître, » sans qu'il soit besoin de leur accorder ni la pensée ni la réflexion ; leur sens » intérieur suffit pour produire tous leurs mouvemens : il ne reste plus qu'une » chose à éclaircir , c'est la nature de leurs sensations, qui doivent cire , sui- )) vant ce que nous venons d'établir, bien différentes des nôtres. Les animaux, » nous dira-t-on, n'onl-ils donc aucune connaissance? leur ôtez-vous la con- » science de leur existence , le sentiment ? Puisque vous prétendez expliquer » mécaniquement toutes leurs actions, ne les réduisez-vous pas à n'être que » de simples machines, que d'insensibles automates? Si je me suis bien ex- » pliqué, on doit avoir déjà vu que, bien loin de tout ôter aux animaux, je » leur accorde tout, à l'exception de la pensée et de la réflexion. » C'est-à-dire que vous leur ôtez ce que la plus simple observation suffit pour constater chez eux : Vous expliquez tout à l'aide d'un sentiment que vous appelez intérieur; el de quel sentiment voulez-vous donc parler, si ce n'est la réflexion, la pensée? Vous dites qu'ils ont la conscience de leur existence actuelle , mais non celle de leur existence passée. Comment expliquerez-vous alors l'éducation des chiens, des chevaux , des èléphans ? Il en est de même de la faculté de comparer , que vous leur ôtez, tandis que l'exemple du contraire nous est démontré tous les jours. Tout ce passage de Buffou est donc complètement faux. Mais à queile cause faut-il doac attribuer des erreurs aussi palpables, chez un homme de celle trempe , si ce n'est aux préjugés de son enfance , ou plutôt aux persécutions qu'il éprouva de la part de la Sorbonne ? Du moins c'est ce qu'il donne à entendre , dans une lettre qu'il écrivait à Georges Leroi son contemporain : autre chose, lui marquait-il , est de faire parler les animaux à Paris ou à iVuremberg (2). Nous verrons plus loin, combien les raisonnemens et les observations de ce dernier sur les mœurs des animaux, sont supérieurs à ceux de Buffon. Sa manière de peindre leurs actes est vraiment admirable, el l'on peut dire de lui, qu'il a pris la nature sur le fait.
(1) Je n'ai pas elle ici ce passage pour ne pas grossir inutilement ce volume ; mais on peut consulter le volume ilc PuiTon indiqué précOdcrament.
(2) Place oil s'étiit retiré Georges l.eroi af.n de ne pas être la viclime du fanatisme.
DE PIinENtOLOGIE. IV^i
Ses obscrvalious soul d'autaul plus prî'cieuscâ, qu'il était à mémo par sa position (1) de les renouveler journellement.
Concluons donc en disant : 1" Qu'il existe chez les animaux des actes anuunrant de la réflexion , et des facultés affectives, ou ce que l'on entend vulgairement par intelligence bipassions ; 2" que ces actes varient eu raison des espèces et des circonstances où elles se trouvent ; 'è° que ces facultés , bien que renfermées dans certaines limites sont cependant perfectibles ; 4" cnfiu que ces actes sont en harmonie, comme nous le démonîrerons plus amplement, avec le développement du système nerveux cérébral.
J'aurais moins insisté sur ces faits, si je n'avais eu la conviction que beaucoup de personnes partagent encore les idées qje je viens de réfuter : la propagation de ces idées n'a pas peu contribué à répandre les expressions vagues de nature et d'instinct des animaux, langage d'autant plus vicieux, qu'il n'exprime en aucune manière les variétés et les caractères propres des facultés intellectuelles ou affectives des espèces.