‹ Traité de phrénologie humaine et comparéeChapitre 72 sur 87 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Deuxième genre de facultés appartenant « Ui classe des senlimens.

sentiment du merveilleux.

C’est une grande erreur que de supposer que le penchant au merveilleux dépend de l’ignorance ou du défaut d’instruction. Que l’on me cite une seule époque, soit chez les anciens, soit chez les modernes, où le peuple, et je prends ici ce mot dans sa plus grande extension , ne se soit pas montré superstitieux. Si ce penchant n’était pas naturel à l’homme , verrait- on la société actuelle infectée de charlatans de toute espèce , levant un impôt sur la crédulité? Tous les imposteurs de l’antiquité se retrouvent chez les nations modernes ; ils n’ont fait que changer de nom : les augures , le vol des oiseaux , l’inspection des entrailles des animaux , se trouvent remplacés par les diseurs de bonne aventure, les tireurs de cartes, ceux qui expliquent les songes, etc.

Il faut que le sentiment de l’extraordinaire , du merveilleux , soit , comme le dit Montaigne , une forcenée curiosité de notre nature , car rien ne flatte plus les hommes, en général , que les récits ou les représentations daüs lesquels cette faculté est mise en jeu. Avec quel plaisir , quelle volupté même , les femmes et les enfans surtout, n’écoutenl-ils pas la lecture de romans remplis de scènes où figurent des fantômes, des apparitions, des présages extraordinaires.

Combien d’hommes instruits et sensés, à qui la lecture de pareils ouvrages présente le plus vif intérêt. Des hommes très-distingués par leur caractère et leur intelligence, ont souvent fait preuve d’un penchant très-prononcé à la superstition. Socrate se croyait inspiré par un génie , Cicéron dit positivement dans son Traité de la nature des dieux , qu’il existe des oiseaux qui naissent pour servir à l’art des augures. Brutus prétendait avoir vu un fantôme apparaître devant sa tente , la nuit qui précéda la bataille dePharsale. J’ai connu un ecclésiastique, doué de beaucoup de bon sens et d’instruction , qui prétendait que le diable venait le visiter de temps en temps.

Une multitude de phénomènes , qui se trouvent maintenant expliqués parles progrès des sciences naturelles , devinrent à une époque très-reculée une mine féconde d’exploitation du merveilleux pour les charlatans. Il n’csl pas impossible cependant que dans le nombre des personnes qui cherchèrent à en

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imposer aux aulres , quelques-unes n’aient été elles-mêmes la dupe de leur organisation , en considérant comme réelle l’impression qu’elles disaient avoir éprouvée. Tel fut probablement le pauvre Swedenborg , qui prétendait que Dieu était venu le visiter; et beaucoup d’autres hommes célèbres qui n’étaient au fond, malgré leurs belles qualités, que de malheureux visionnaires. Le penchant au merveilleux étant naturel à l’espèce humaine , on se persuade aisément comment ces hommes , qui réunissaient à ce sentiment des facultés rèflectives très-remarquables , purent se faire un grand nombre de partisans et même fonder des empires.

Il est extrêmement commun de voir dans les grands hôpitaux, des aliénés qui prétendent se trouver en relation avec Dieu , les anges ou les Séraphins ; d’autres qui assurent que le démon vient les tourmenter, après qu’ils ont fait un pacte , dont ils n’ont pas rempli les conditions. Je ne pense pas avec Gall que les visions dépendent d’un seul organe; mais qu’elles résultent d’abord de l’action très-énergique de certaines facultés perceptives , telles que celles de configuration, du coloris , des lieux, etc. , et souvent même de la lésion des cinq sens, avec une surexcitation ou un grand développement du penchant au merveilleux. C’est, selon moi, ce qui explique comment les visionnaires indiquent souvent la forme et la couleur , ou d’autres qualités des objets qui sont le sujet de leurs visions. On peut encore se rendre compte , par la même raison, des voix et des sons harmonieux que certains visionnaires disent entendre autour d’eux.

J’ai rencontré l’organe du merveilleux et celui de l’espérance très-déveîoppès chez deux personnes qui avaient l’habitude de mettre à la loterie. Le premier organe est très-prononcé chez un magnétiseur qui assure pouvoir se mettre en communication avec une personne qui habiterait l’Inde, elle restant à Paris. J’avoue qu’après l’histoire de Saint-Siméon stylite, qui vécut 40 ans sur le haut d’une colonne sans boire ni manger, je ne connais rien de celle force là. Je comprends très-bien comment à une distance peu éloignée , et surtout entre personnes de sexe différent, il doit se passer certains phénomènes d’où peut résulter une communication plus ou moins active ; mais à une distance aussi grande , ma crédulité ne va pas jusque là !

Chez presque tous les visionnaires que j’ai eu occasion de voir , j’ai remarqué une expression de physionomie qui leur est propre : elle consiste surtout dans un mouvement des yeux qui se trouvent dirigés en haut et ordinairement à droite ; la figure éprouve alors une sorte de rayonnement qui diffère beaucoup de celui que procurent les autres sensations agréables. Dans leurs paroles ou dans leurs écrits, et lorsqu’elles sont en parfaite santé, les personnes qui ont le sentiment du merveilleux très-prononcé , ont quelque chose de prophétique , d’inspiré.

Avant de terminer ce qui a trait au penchant au merveilleux , je rapporterai une observation qui se rattache au développement considérable et à l’excitation de son organe. Elle est d’autant plus curieuse , qu’il n’y avait chez la per-

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sonne qui en esl le sujet aucune trace de lésion mentale. Comme on le verra , et comme le fait observer le phrénologiste distingué qui a recueilli les faits (M. Simpson d’Édimbourg) , plusieurs facultés furent affectées à la fois.

M1Ie S. L. , jeune personne de 20 ans, d’une excellente famille , bien élevée, libre de craintes superstitieuses, et saine de corps et d’esprit, a cependant été affectée quelques années, pendant la nuit et durant le jour , par des visions de personnes et d’objets inanimés. Elle fut sujette de très-bonne heure et accidentellement à des illusions , et la première , d’après ce qu’elle dit, fut celle d’un tapis étendu dans l’air qui descendit près d’elle, et disparut.

Après un intervalle de quelques années, elle commença à voir des-figures humaines tandis qu’elle était au lit et complètement éveillée , même dans le jour. Ces figures étaient blanchâtres, ou plutôt grises et transparentes comme des toiles d’araignées , et généralement au-delà de l’étendue qu’elles ont en vie. Elle éprouva à celte époque des maux de tête très-aigus, et confinés dans un espace peu considérable de la tête ; lui ayant demandé d’indiquer l’endroit, après avoir pris soin de n’influer en rien sa réponse , nos lecteurs peuvent se faire une idée de notre impression comme phrénologiste , lorsqu’elle toucha avec l’index et le pouce chaque côté de la racine du nez, le commencement des sourcils et la région située au-dessus du nez , sièges des organes de la configuration, de l’étendue et de la perception des objets.

Là, dit-elle, parliculièrement, en indiquant les régions situées sur les parties latérales de la racine du nez, la sensation pourrait être comparée à celle que produiraient des couteaux très-aigus. La douleur augmentait lorsqu’elle baissait la tête, et se calmait beaucoup lorsqu’elle la portait en arrière.

Ayant demandé à Mlle S. L. , si la douleur était bornée à celle région , elle répondit que quelque temps après , elle s’étendit à droite et le long des sourcils, et un peu au-dessus et tout à l’entour des yeux qui lui paraissaient souvent vouloirsortir des orbites. Lorsque ceci eut lieu , ses visions furent variées, exactement comme un phrénologiste aurait pu le dire par anticipation, et elle en indiqua les progrès sans y être amenée par aucune question. La pesanteur, le coloris, l’ordre, le nombre , les lieux devinrent tous affectés. Et voyons ce qui arriva. Les spectres grisâtres ou toiles d’araignées prirent la couleur naturelle des objets, ils continuèrent souvent à paraître, mais pas toujours au delà de leur étendue durant la vie. Elle vit un jour un mendiant hors de la maison , de forme et de grandeur naturelles , et qui disparut lorsqu’elle alla à la place.

Le sens du coloris étant surexcité occasionna des illusions fantastiques particulières. Des places brillantes comme des étoiles sur une surface noire, remplirent la chambre pendant les ténèbres , et même pendant le jour. Quelquefois, et tout d’un coup, sa chambre se trouvait graduellement illuminée pendant la nuit, de manière à rendre visible les meubles qu’elle contenait.

Un jour elle crut apercevoir une multitude innombrable de boules de feu ,

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tombant comme un torrent d’une chambre de la maison dans l’escalier : une fois, la douleur entre les yeux et le long du bord inférieur des sourcils l’affecta violemment , et tout à coup la chambre lui parut remplie d’étoiles et de plaques brillantes : ayant alors essayé d’aller au lit, elle dit qu’elle conserva difficilement l’équilibre, absolument comme si elle avait été ivre, cl elle tomba après avoir fait plusieurs tentatives pour saisir la colonue du lit, qui évita sa main d’une singulière manière , en changeant de place et se présentant en nombre multiple : si l’organe de la pesanteur situé entre celui de l’étendue et du coloris est l’organe de l’instinct de préserver l’équilibre, son dérangement doit nécessairement nuire à celui de la personne. L’organe des nombres étant surexcité, on s’attend à voir les objets multipliés; et la première fois qu’elle éprouva cette illusion, ce fut la multiplication de la colonne du lit , et plus tard celle des objets qu’elle examina. Chaque sujet bien que simple, tel qu’un livre, un tabouret, une ^oîte à ouvrage, augmentaient jusqu’à 20 ou 50 , quelquefois sans ordre ou arrangement , et d’autres fois placés l’un sur l’autre en piles , ou très-irrégulièrement.

Ces objets la trompaient d’une autre manière, en augmentant d’étendue ; tandis qu’elle les considérait avec le plus grand étonnement, ils reprenaient de nouveau leur grandeur naturelle, diminuaient et disparaissaient de nouveau. L’organe des lieux étant surexcité donna lieu chez elle à des illusÿ^s telles que celles d’objets fixés qui paraissaient avoir changé de place ; et elle croit, bien qu’elle ne le donne pas comme certain, qu'un jour une porte cl une fenêtre lui parurent avoir changé de place , mais elle ajoute qu’elle avait pu être induite en erreur par un miroir. Cette circonstance nous donne occasion d’avoir pleine confiance dans ses remarques pour les autres illusions qu’elle assura positivement éprouver. Elle n’a pas observé jusqu’à présent une assez grande et pénible confusion dans les visions qui l’ont affectée, pour que nous en tirions la conséquence d’un dérangement du sens de l’ordre. L’individualité, la forme , l’étendue, la pesanteur, le coloris , les lieux et le nombre paraissent seulement les facultés qui ont été affectées jusqu’ici.

Pendant près de deux ans, M1IeS. L. fut débarrassée de ses douleurs de tête, et ce qui est digne de remarque, de ses visions et autres perceptions. Quelques mois après cependant tous ces symptômes alarmans augmentèrent à la suite d’une indisposition. La douleur fut plus aiguë qu’auparavant le long de l’os frontal , autour , et dans les yeux ; et tous les organes situés dans cette région recommencèrent leur jeu d’illusion. Des figures de personnes absentes ou d’amis décédés lui apparaissaient d’une manière horrible, durant le jour et pendant la nuit, quelquefois avec ou sans couleur, mais, le plus généralement coloriés : elle voyait quelquefois des amis dans la rue , qui devenaient des spectres lorqu’elîe leur adressait la parole; et il arriva plusieurs fois, que n’ayant pu se débarrasser de son illusion , elle affirma à ses amis qu’elle les avait vus à telle place à telle heure , lorsqu’ils lui prouvèrent clairement Y alibi. La confusion des formes des spectres l’affecte maintenant (lésion du sens de

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l’ordre). Son oppression et sa crainte étaient insupportables, lorsque les figures se présentaient à elle dans un désordre inextricable , et encore plus quand elles changeaien t de figures entières en portion de figures, de faces en moitiés de faces, ou des membres quelquefois d’une grandeur et d’une difformité épouvantables. Un exemple du désordre de ses illusions est curieux , et prouve ce qui ne peut être exprimé que par un dérangement de la juste perception de la gravitation ou de l’équilibre (pesanteur). Un soir tandisqu’elle était assise dans sa chambre à coucher et se disposait à se mettre au lit, une source de spectres, de figures, de membres parurent dans la chambre avec la plus choquante confusion, et comme s’ils avaient ôté versés de la fenêtre sous forme de cascades?

Bien que la cascade continuât avec un mouvement rapido , elle ne vit pas une accumulation de figures dans la chambre , le renfort disparaissant d’une manière inexplicable après avoir formé la cascade. Des figures colossales la visitent souvent. Des objets réels mais sans vie lui ont apparu sous la forme d’auimaux, et elle a souvent essayé de prendre à terre des objets tels que des huitres, qui échappaient à sa main.

Plus récemment ses alarmes ont été accrues , car elle commença à entendre parler les spectres. D’abord leur foule produisit un bourdonnement et un baragouinage impossible à décrire, et parfois ils se réunissaient pour donner lieu à un rire désagréable qu’elle ne pouvait attribuer qu’à des démons. Ces bruits malencontreux étaient ordinairement suivis d’une avant-garde rapide et alarmante de figures qui présentaient souvent des faces larges et effrayantes, avec deux yeux éclatans tout près des siens. Elle perdait alors connaissance, et une sueur froide , effet de la terreur , baignait ses sourcils. Les figures des personnes décédées et absentes commencèrent alors à babiller, et dans peu s’adressèrent à elle directement ; mais sa frayeur l’a empêchée jusqu’à présent d’entendre ce qu’elles disaient. Dernièrement elle a eu des visions très-distinctes d’anneaux de laiton très-brillans. Elle alla imprudemment voir le banquet des démons, et quelque temps après , les personnages de cette édifiante pièce, sans excepler sa majesté satanique en personne, sont devenus ses visiteurs nocturnes. Quelques figures persévèrent dans la visite qu’elles lui rendent : un nègre avec un turban regarde souvent sur ses épaules d’une manière impertinente , lorsqu’elle est à son miroir.

Parmi les autres perceptions de S. L., nous devons mentionner la sensation d’être élevée en l’air, de s’enfoncer et de tomber en avant avec la perception désagréable des objets hors de leur perpendiculaire ; par exemple la chambre, le plancher, et le reste entièrement inclinés d’un côté.

Les couleurs , lorsqu’elle travaille ou autrement, persistent longtemps , et ne disparaissent que très-lentement. Elle entend des bruits dans sa tête, et une sensation do chaleur à l’entour. Lors do la dernière affection on lui demanda si elle éprouvait toujours quelque douleur à la tète, ailleurs que vers le bas du front, elle répondit qu’à diverses fois elle fut affectée avec des douleurs si insupportables, sur le sommet delà tête, qu’elle avait été sur le point de

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s’évanouir ; et lorsqu’on lui demanda de placer son doigt à l’endroit, elle mit les extrémités des deux indicateurs exactement sur l’organe du penchant au merveilleux, sur les côtés de l’os frontal. L’organe de ce penchant est trèssaillant chez MlleS. L.

L’organe du penchant au merveilleux est situé sur les parties supérieures latérales de l’os frontal , auquel il contribue a donner une largeur et une élévation remarquables lorsqu’il est très-développé , fig. 2, pl. XCÏ, n° 40. J’ai trouvé celte région très-saillante chez deux personnes dont les caractères diffèrent d’ailleurs sous beaucoup d’autres rapports : l’une est extrêmement superstitieuse , croit aux pressenlimens et à l’astrologie; l’autre fait ses délices des ouvrages remplis descènes à fantômes, d’événemens naturels ; rien ne l’intéresse autant que les récits dans lesquels il se trouve quelque chose de mystérieux et d’extraordinaire. Après de pareils récits je lui ai souvent entendu répéter les expressions suivantes : il y a certainement quelque chose de particulier qui échappe à l’homme, de ces èvénemens qui ne peuvent être le résultat que d’esprits surnaturels, etc.

Ces deux personnes ont reçu une excellente éducation; l’une d’elles possède même des facultés réfleclives assez remarquables.

Lorsqu’à des facultés perceptives et réflectives faibles ou peu développées, se trouve réuni un grand développement de l’organe du penchant au merveilleux, il en résulte une disposition à la crédulité et à la superstition.

L’organe de la faculté que je viens de faire connaître est très-prononcé sur la tête de l’abbé de la Mennais.

§ ïî.

Organe de l'esprit poétique.

Avant de parler de celte faculté et de son organe, il est bon de s’entendre sur l’idée que j’attache à l’expression esprit poétique. Le plus ordinairement on appelle esprit poétique celui qui donne lieu a des compositions versifiées , tandis que l’on attribue souvent et avec raison la même qualité à celui qui produit des compositions versifiées ou en prose , présentées sous forme de fiction ou d’imitation. D’abord il est certain que la poésie, ou ce qu’il faut entendre par ce mot, ne consiste nullement dans la versification puisque plusieurs écrits en vers n’ont rien de poétique, tandis, au contraire , que beaucoup d’ouvrages en prose étincellent de beautés poétiques.

Scion Gall, le talent poétique résulterait de certaines lois qui seraient révélées à l’homme suivant son organisation. La poésie, dit-il , comme toutes les autres choses pour lesquelles nous avons reçu de la nature un organe particulier, est soumise à certaines lois, ces lois n’ont pas été inventées par l’homme afin de pouvoir les enseigner à d’autres ; elles lui sont révélées à l’aide d'une organisation particulière. Toutes les fois que cette organisation a

acquis toute sa plénitude , ou au moins un degré considérable d’activité , il en résulte des productions dans lesquelles ces lois sont observées. De telles productions seulement avertissent l’observateur de l’existence de ces lois , et on les recueille à l’usage d’hommes moins heureusement organisés. Ceci nous explique pourquoi certains individus atteignent une haute perfection dans telle science ou tel art, avant d’avoir eu le temps de s’instruire de ses règles. Il en est ainsi de tous les poêles doués d’un grand génie: l’étude des règles et des modèles peut modifier le talent inné , l’adapter aux circonstances et au goût du temps ; mais le talent môme est tout aussi indépendant de toutes ces modifications extérieures, que la pesanteur de la boule l’est du choc des corps qu’elle heurte dans sa chute (1).

Gall , tout en considérant avec juste raison le talent poétique comme une faculté innée , ne dît pas cependant en quoi elle consiste. Spurzheim , se fondant sur des raisons que je vais faire connaître tout à l’heure, a cru devoir changer l’expression , talent poétique , employée par Gall en celle d’idéalité. Il est vrai, dît ce célèbre phrénologiste, que tous les grands poëtes anciens et modernes, Homère , Pindare, Euripide , Sophocle, Térence, etc., etc., ont la région indiquée par Gall très-développée ; mais il me semble que celte manière d’envisager les manifestations de l’ame est trop générale, et je n’y reconnais pas la faculté primitive de cet organe. Toutes les compositions poétiques ne peuvent pas être le résultat d’une seule faculté; il faut donc distinguer ce qui leur est essentiel ou général, de ce qui constitue les espèces. Les particularités dépendent des combinaisons de la faculté en question avec les autres, et ce qui est commun à tous les genres de poésie constitue le sentiment primitif. Ce sentiment ne produit pas la versification ni la rime : quelques auteurs écrivent en prose d’une manière poétique; d’autres font des vers sans cette verve qu’on recherche dans la poésie (2).

Il est assez curieux de voir les motifs donnés par Spurzheim pour changer l’expression de Gall talent poétique , en celui d’idéalité , surtout après avoir tu l’ouvrage de son maître. Car c'est à Gall lui-même qu’il emprunte les objections qu’il lui adresse. Gall n’a jamais dit que les variétés de talent chez les poètes, dépendissent du talent poétique. Si l’on me demande, dit-il (pag. 252, liv. cit.) , pourquoi les poëtes choisissent des sujets si diffôrens, pourquoi l’un fait des romans, l’autre des tragédies, des comédies , des idylles , des odes, des poëmes épiques , etc. , que l’on se rappelle que cette question se présente pour toutes les facultés fondamentales. Les musiciens, les peintres choisissent tel sujet eu tel autre , selon les organes qui se trouvent joints à leur organe dominant. Lorsque Spurzheim dit qu’il ne pense pas avec Gall que le talent poétique produise la rime , il fait dire à Gall l’opposé de ce ^i’il avance.

Avant tout, dit Gall (pag. 233, id. vol.), je dois faire observer au lecteur

(!) Gall, sur les fondions du cerveau , pag. 23 4, 5e vol., Cilit, in 8°. (2) Spurzhem, Phrénologie ; l’aris , 1818, pag. 210.

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qu’il ne faut pas honorer tout versificateur du titre de poëte , comme cela se fait généralement. Je sais que le mètre donne un certain charme aux sujets que traite la poésie. Je n’ignore pas que le génie poétique se manifeste d’ordinaire d’abord par des vers : mais personne ne disconviendra que l’on puisse être aussi grand poëte en prose. Le Télémaque de Fènèlon , les Idylles , la mort d’Abel, deGesner en sont des exemples.

Après avoir rendu à César ce qui appartient à César , je vais exposer la manière dont Spurzheim analyse la faculté en question. Elle me parait, dit-il, consister dans une manière particulière d’envisager la nature : une description des objets tels qu’ils sont n’est pas ce qu’on appelle poésie : celle-ci les considère comme ils devraient être ; elle exige de la vivacité , de l’exaltation et de l’imagination. Je crois qu’un senliment particulier produit ces modifications. Celte faculté n’agit pas seulement dans les poëtes; elle s’applique aux idées, aux sentimens et à toutes les fonctions des autres facultés. Elle les vivifie , et elle leur donne une teinte particulière ; elle fait naître le goût du sublime dans les arts; elle inspire de l’enthousiasme, et cherche partout la perfection et l’idéal, c’est pourquoi je l’appelle idéalité. (Spurzheim, Phrénologie, pag. 211 , Paris > 1818.)

Revenons maintenant sur chacune des propositions énoncées par Spurzheim, afin de voir si l’expression idéalité qu’il propose pour remplacer celle de talent poétique, doit lui être préférée.

Cette faculté lui paraît consister dans une manière particulière d’envisager la nature. Je demanderai si celte manière d’envisager la nature n’est autre chose que la poésie ou le latent poétique. Une description des objets tels qu’ils sont, n’est pas , assure-t-il , de la poésie : celle-ci les considère comme ils devraient être. Je ne sais si je m’abuse , mais il me semble que Spurzheim est ici dans l’erreur , je ne pense pas qu’il soit toujours nécessaire que les objets soient peints autrement qu’ils ne sont pour être empreints d’un caractère poétique. Par exemple dans le passage suivant de l’auteur des Ruines , je trouve une description exacte des choses bien que pleine de poésie.

Le soleil venait de sê coucher , un bandeau rougeâtre marquait encore sa trace à l’horizon lointain desraonts de la Syrie : la plaine s’élevait sur un fond bleuâtre, aux planes rives de l’Euphrate : le ciel était pur, l’air calme et serein ; l’éclat mourant du jour tempérait l’horreur des ténèbres; la fraîcheur naissante de la nuit calmait les feux de la terre embrasée; les pâtres avaient retiré leurs chameaux; l’œil n’apercevait plus aucun mouvement sur la terre monotone et grisâtre ; un vaste silence régnait sur le désert , seulement à de longs intervalles on entendait les lugubres cris de quelques oiseaux de nuit et de quelques chacals. L’ombre croissait, et déjà dans le crépuscule, mes regards ne distinguaient plus que les fantômes blanchâtres des colonnes et des murs.... Ces lieux solitaires, celte soirée paisible, celte scène majestueuse, imprimèrent à mon esprit un recueillement religieux. L’aspect d’une grande cité déserte, la mémoire des temps passés , la comparaison de l’état présent ,

Dt: PHRÉNOLOGIE.

lout éleva mon cœur à de hautes pensées. Je m’assis sur le tronc d’une colonne , et là , le coude appuyé sur le genou , la tête soutenue sur la main , tantôt portant mes regards sur le désert, tantôt les fixant sur les ruines , je m’abandonnai à une rêverie profonde.

Si Spurzheim a voulu entendre , ce que je ne pense pas , par une description sans talent , il a sans doute raison. Ainsi lorsque Hippolyte , dans la tragédie de Phèdre, de Pradon , dit à Aricie : depuis que je vous vois j’abandonne la chasse , Voltaire a raison de faire observer que rien n’est plus ridicule; tandis, comme le remarque le même auteur , le vrai poêle (Racine) dira : mon arc, mes juvelots, mon char, tout m’importune.i Remarquons cependant que tout est vrai dans les deux pensées, mais l’une est présentée sans passion et sans talent, l’autre est le vrai langage de la nature. Si, comme le dit Spurzheim , la faculté qui constitue le talent poétique cherche partout la perfection et l’idéal, je demanderai de quelle perfection et de quel idéal il veut parler. Il existe des poêles parfaits sans rien de ce que l’on appelle idéal, et des poêles dont les ouvrages sont pleins de ce que l’on nomme idéal sans être parfaits. D’ailleurs le mot idéal est souvent employé pour désigner ce qui existe seulement dans l’idée ou l’entendement, ce qui est chimérique enfin. J’avoue que je suis loin de souscrire à celte manière de voir. Je conçois très-bien comment ce que l’on appelle idéal, peut entrer dans les compositions du poète , mais je nie formellement qu’il en soit rigoureusement le caractère fondamental.

Pour ces raisons je préfère employer l’expression talent poétique de Gall , ou celle que je propose , sentiment poétique , parce qu’elle me parait entraîner avec elle l’idée des caractères principaux qui distinguent ce que l’on entend par poésie, c’est-à-dire une vivacité, une tournure d’expression qui n’est pas toujours idéale , comme le ferait supposer le mot proposé par Spurzheim.

Le sentiment poétique donne à toutes les personnes qui possèdent son organe dans un haut degré de développement un air de famille , maison a souvent confondu avec les qualités poétiques celles qui résultent de l’action d’autres facultés , et sans lesquelles le poète n’eût été que très-ordinaire. Lorsque Gall et toutes les personnes qui se sont occupées de phrénologie , citent avec raison le buste d’Homère comme présentant un grand développement de l’organe du sentiment poétique , je suis le premier à reconnaître l’admirable coïncidence entre cette conformation du buste et le talent d’Homère ; mais on aurait tort d’en conclure que ce soit à cet organe seulement que cet homme extraordinaire devait sa supériorité ; il n’a fait qu’imprimer son cachet à des facultés intellectuelles et affectives très-énergiques.

Homère n’est pas seulement poète, il est historien , géographe , guerrier , législateur. N ’est-ce pas la réunion de qualités réflectives supérieures , et celte délicatesse de pensées , fruit du goût et d’une haute civilisation, qui nous fait trouver tant de charmes dans la lecture de Virgile? Sans doute qu’il est bien inférieur à Homère dans beaucoup de points , mais il faut convenir qu’il le

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surpasse dans beaucoup d’aulrc9, notamment pour lo 6ens difbcau qui me parait une faculté particulière dont je crois avoir découvert l’organe chez l’homme.

Si l’on examine l'organisation des poëtes les plus célèbres de l’antiquité et des temps modernes, on verra que tous réunissent à l’organe du sentiment poétique un grand développement des facultés rèflectives.

Les grands peintres , les grands musiciens, les grands statuaires n’ont été que de grands poëtes , exprimant leur pensée sur la toile , par des sons harmonieux, ou la faisant respirer sous la forme du Laocoon ou de l’Apollon du Belvédère.

Il n’est pas rare de rencontrer des personnes pour qui tout ce qui est poésie présente peu de charmes ; il en est même d’assez malheureusement organisées pour être entièrement insensibles aux plus riches compositions poétiques. Tel était sans doute le fameux Pascal , si remarquable , d’ailleurs , comme arithméticien, grammairien, et par la profondeur de l’esprit.

« Comme on dit beauté poétique, dit l’auteur des Provinciales, on devrait dire beauté géométrique et beauté médicinale ; cependant on ne le dit poiul ; et la raison en est qu’on sait bien quel est l’objet de la médecine; maison ne sait pas en quoi consiste l’agrément qui est l’objet de la poésie. On ne sait ce que c’est que ce naturel qu’il faut imiter , et faute de cette connaissance on a inventé de certains termes bizarres, siècle d’or, merveilles de nos jours, fatal laurier, bel astre, et on appelle ce jargon beautés poétiques. »

Chez toutes les personnes dont les productions ont été empreintes du sentiment poétique , on trouve sans exception que la région marquée 41 , pl. XCf, fig. 2, est très-apparente. Je n’ai pas encore trouvé jusqu’à ce jour une seule observation qui fût en opposition avec les remarques de Gall sur le siège de cet organe.

§ III

Sens du beau dans Ses arts.

J’ai été conduit à la découverte de celte faculté en étudiant avec soin la différence qui existe entre certaines personnes , lorsqu’elles ont à se prononcer sur des productions d’art ou de science. Je crois aussi avoir découvert le siège de son organe par l’examen des têtes des personnes qui se font remarquer par cette faculté, et après avoir pris comme contre-épreuve celles qui offraient une disposition contraire.

Le sens du beau ou le goût , facultés qui me paraissent identiques , est-il , comme l’ont prétendu plusieurs savans, une chose arbitraire, ou comme d’autres le soutiennent , la suite du progrès des arts et des sciences? ou, comme •je suis disposé à le croire, un sentiment naturel à l’homme, inhérent à son organisation , que les circonstances extérieures peuvent assurément develop-

DR PHRÉNOLOGIE

per, mais qu’elles ne donnent pas? D’abord si le goût était une chose arbitraire, il est de toute évidence qu’il existerait autant de goûts que d’individus; car ce qui plairait à l’un déplairait à l’autre. D’un autre côté si le goût ou le sentiment du beau dans les arts et les sciences tenaient à l’extrême civilisation, toutes les nations éminemment civilisées posséderaient ce sentiment : cependant nous voyons qu’il existe sous ce rapport des différences étonnantes entre elles. ». ^

D’un autre côté , je ne pense pas que l’on doive attribuer le sentiment du .beau ou du goût au talent poétique : de très-grands poëtes, des peintres et des sculpteurs célèbres manquent quelquefois de goût dans leurs compositions. Quelques exemples feront encore mieux ressortir la vérité de mon assertion. Les productions des littérateurs et des poëtes, comme celle des artistes, peuvent présenter ensemble ou isolément trois caractères bien tranchés , dont la réunion constitue une production parfaite : 1° la partie purement matérielle ; 2° la disposition ou l’arrangement du sujet; 3° enfin l’invention.

Le premier résulte de l’action de quelques facultés perceptives et du talent deconstruction. L’arrangement ou la disposition me paraît surtout appartenir au sentiment du beau et du goût; enfin l’invention résulte d’un ensemble de facultés rèfleclives puissantes souvent réunies au talent poétique. Un grand nombre de peintres possèdent les facultés du premier et du second ordre , je veux dire que leurs productions sont bien faites, de bon goût, mais n’ont rien de celles du troisième, celles qui caractérisent l’homme de génie. Le tableau deDidon de Guérin , Phèdre et Hippolyte du même auteur, me paraissent appartenir à celte classe. Ces compositions sont agréables, séduisantes, d’un goût exquis , mais ne présentent pas ce cachet d’invention qui distingue les peintres du premier ordre; les tableaux de David, celui du naufrage de la Méduse de Jéricault, meparaissent encore appartenir à cette catégorie. Parmi les productions poétiques chez les anciens, celles de Virgile meparaissent supérieures à celles d’Homère sous le rapport du goût, bien qu’inférieures quant au génie et à la force des pensées. Racine si pure , si correct et si beau , le cède sans contredit à Corneille pour l’énergie et la hauteur d’expression. Shakspeare, dont personne ne contestera le génie poétique, pèche souvent contre le goût dans ses meilleures compositions. Quelle différence ne trouvet-on pas encore , sous le rapport du sentiment du beau , entre Michel-Ange et Raphaël? Chez le premier c’est une hardiesse et une étendue de conception qui nous étonnent ; mais qui manquent souvent de cette correction de dessin, et de celte expression qui séduit le spectateur. Les compositions de Raphaël brillent autant par l’invention que par le sentiment d’un goût exquis ou du beau.

Les Athéniens chez les anciens et les Français chez les modernes , me paraissent doués du sens du beau dans un haut degré, il me paraît, au contraire, bien moins prononcé chez les Allemands et les Anglais.

Le siège de l’organe du beau dans les arts me paraît être à la partie supé-

rieure latérale externe de l’os frontal, n° 42, fig. 2, pl. XCI. Gall el Spurzheim me paraissent avoir confondu cet organe avec celui de construction. Je vais rapporter les expressions que Spurzheim emprunte à Gall , afin de prouver l’exactitude de ce que je viens d’avancer.

« L’appareil extérieur et la situation de cet organe (il s’agit du sens deconstruction) , varient d’après le développement; il est moins visible, si les lobes moyens sont trop volumineux, si le front entier est large , ou si les organes du langage et de l’ordre sont considérables, ou si le processus zygomatique est très-saillant. Lorsque la base du crâne est étroite, il est situé plus haut. » Tout ce langage me paraît vague et inexact. D’abord je ne vois pas comment le volume considérable des lobes moyens rendrait moins visible le développement de l’organe de construction. Je ne conçois pas non plus pourquoi cet organe paraîtrait moins, parce que le front serait large. Sur le buste de Michel-Ange, et sur le crâne représenté pl. CV1H, fig. 2, que l’on croyait appartenir à Raphaël, le front est très-large el l’organe de la construction n’est pas pour cela moins apparent. Je ne comprends pas non plus comment le processus zygomatique pourra empêcher de rendre apparent l’organe dont je viens de parler, puisqu’il se trouve au-dessus de ce processus. Enfin, je ne conçois pas davantage comment l’organe de la construction paraîtrait moins , .parce que la base du crâne serait étroite. Gall et Spurzheim auront certainement confondu deux organes bien distincts, en disant que tantôt l’organe est situé un peu plus haut et tantôt un peu plus bas (1). Il est évidemment démontré pour moi qu’il existe deuxpartier,eérèbrales situées sur les parties latérales externes de l’os frontal, l’une inférieure, l’organe de construction, n<> 27, pl. XCI, fig. 2, et l’autre supérieure, re?, pl., id. fig., n° 42, dont je crois avoir découvert la faculté, je veux dire celle qui donne à l’homme le sens du beau dans les arts.

(I) Je lie puis concevoir le déplacement des organes chez les individus de la même espèce, que lorsqu’il existe un état anormal. Mais dans l’état ordinaire , les organes cérébraux occupent constamment la même place : seulement ils peuvent présenter de légères différences de volume et de forme.

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