CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR L'APPAREIL DIGESTIF
L'appareil de la digestion, que l'on a donné souvent comme l'un des caractères essentiels de l'animalité, n'existe pas dans toutes les espèces inférieures. Les plus simples surtout, parmi celles qui sont microscopiques, n'ont souvent aucune cavité pour recevoir les matières alimentaires. L'absorfition de ces matières a lieu par toute la surface extérieure du corps, sans élaboration préalable, comme par les surfaces radiculaires des plantes. Mais, comme l'aliment a presque toujours besoin de subir quelque préparation, pour se convertir en substance vivante, il doit être reçu dans une cavité digestive qui apparaît déjà chez les types zoologiques inférieurs.
Les amibes, les actinophrys, qui manquent de cavité digestive intérieure, s'en constituent à l'extérieur. Leur enveloppe se déprime ou se creuse au niveau de la
masse alimentaire, et se ferme sur elle, en l'entourant complètement, puis se rouvre, pour éliminer les résidus, si la matière n'est pas entièrement assimilable.
Les spongiaires ont des canaux ramifiés, des lacunes toujours ouvertes, prolongées de l'extérieur à l'intérieur, recevant àla fois lesaliments et l'eau, car elles paraissent en même temps affectées àla digestion et à l'hématose.
Dès que l'appareil digestif se montre chez les infusoires, il a un orifice garni de cils et une cavité plus ou moins ample, pleine d'un liquide épais, au milieu duquel les aliments se montrent en petites masses que l'on pourrait croire circonscrites par des cellules distinctes. Déjà chez les polypes, où il est complètement formé, il constitue un simple sac à une seule ouverture garnie d'appendices préhensiles, sac creusé dans la substance homogène du corps, sans parois propres, sans replis et sans annexes glanduleuses. Bientôt il offre deux ouvertures opposées, se renfle dans certains points, se rétrécit dans d'autres, acquiert des parois distinctes, s'annexe des glandes tubuliformes ou parenchymateuses ; puis il augmente de longueur, se replie sur lui-même, et son ouverture postérieure qui était primitivement commune avec celle des voies génératrices et urinaires, finit par s'isoler complètement. Enfin, parvenu à un certain degré de complication, il se fractionne en plusieurs parties ayant chacune des caractères anatomiqueset des fonctions spéciales.
A mesure qu'on s'élève dans la série, on voit l'appareil éprouver des perfectionnements divers. Ala simplecavitédes infusoires ou au sac des polypes, succède déjà, chez les méduses, la cavité digestive à prolongements qui disséminent la matière nutritive, puis la cavité digestive à plan contractile, à annexes glanduleuses et à deux ouvertures, des échinodermes. Et alors, elle est séparée des canaux qui portent la matière élaborée, de telle sorte que, suivant la remarque de M. Milne Edwards, ce n'est plus que par l'absorption que l'aliment passe de la première à la seconde. L'appareil se complique beaucoup dans les mollusques, se divise en plusieurs compartiments, s'entoure de glandes salivaires, d'un foie volumineux; il donne, dans beaucoup d'espèces, surtout dans les éolidiens, des prolongements nombreux, ramifiés par tout le corps, prolongements gastro-vasculaires dans lesquels pénètrent les matières alimentaires pour s'y élaborer et s'y imprégner de bile ^ Enfin, dans les articulés, il a une bouche à armature complexe, des glandes salivaires, des tubes hépatiques, un gésier musculeux, un estomac chymifiant, un intestin tubuleux, etc., toutes parties qui se retrouvent encore dans les types supérieurs.
Les perfectionnements successifs de l'appareil qui révèlent les harmonies organiques sont non seulement commandés par les perfectionnements corrélatifs de l'économie, mais encore par les conditions au milieu desquelles l'animal doit vivre et par la nature de son alimentation. Pour prendre l'aliment, on voit des cils, des bras, des ventouses, une trompe, un suçoir, des pinces mandihulaires; pour le diviser, le hroyer, des appareils de section, d'écrasement; pour le délayer, des glandes salivaires; pour le retenir, pour ralentir sa marche, des diverticukims, des replis, etc. Ces modifications se montrent nettement dans chaque section de l'appareil.
1. Voy. à ce sujet l'admirable ouvrage de M. Milne Edwards, Leçons sur la physiologie et ranatomie comparées, t. V, p. .385.
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Ainsi la bouche, privée d'abord de parties résistantes, propres à diviser les matières alimentaires, est bientôt pourvue d'un appareil disposé pour les saisir, les diviser ou les broyer; celui-ci consiste, soit en une série de pièces solides, de forme variable, soit en un bec corné, ou en uncpairc de mâchoires horizontales ou verticales. Autour de la cavité buccale, plus ou moins spacieuse, viennent se grouper des glandes dont le produit sert à humecter l'aliment et ù laciliter les élaborations ultérieures qu'il devra éprouver dans les autres parties du tube digestif, et ces glandes, primitivement toutes semblables entre elles, finissent par se distinguer les unes des autres, sous le rapport de leur structure, de leur mode d'action et des caractères des lluides qu'elles sécrètent.
L'œsophage, uniquement destiné ù conduire les aliments de l'arrière-bouche à l'estomac, forme un simple canal dont les parois, très contractiles, n'ont presque point de glandules dans leur épaisseur. Son diamètre, (pii est très considérable chez les animaux dont la proie est avalée tout entière, diminue sensiblement chez ceux dont les aliments sont très divisés; il est aussi plus faible chez les herbivores que chez les carnassiers, et même, parmi les premiers, on le voit plus petit dans les solipèdes que dans les ruminants, dont la première mastication est très incomplète.
L'estomac, chargé de contenir les aliments accumulés, de leur faire subir une élaboration importante, constitue un réservoir plus ou moins nettement séparé de l'œsophage et de l'intestin, 11 se présente sous l'aspect d'un rendement longitudinal chez les animaux inférieurs et les vertébrés ovipares, transversal chez les mammifères et les oiseaux; renflement tantôt simple, tantôt divisé en plusieurs parties. Généralement simple, uniloculaire, tapissé par une muqueuse partout semblable à elle-même chez les carnassiers, il se divise en plusieurs compartiments chez un grand nombre d'espèces dont le régime est végétal. Mais sa complication marche par degrés insensibles : d'abord elle n'est indiquée que par une différence de structure et de propriétés entre la muqueuse de la partie œsophagienne et celle de la partie intestinale du viscère, puis elle est marquée par cette dill'érence coïncidant avec une légère dépression extérieure, comme on le voitchez les solipèdes ; enfin, la complication se prononce de plus en plus par la présence d'étranglements profonds et de cloisons séparant le réservoir en plusieurs sacs qui arrivent à avoir clia' cun une structure et des attributions spéciales. Ainsi, on peut la voir graduellementcroissant,à partir du porc etdes solipèdes, jusqu'aux animaux ruminants. Elle consiste, dans le premier, en un léger renllement de la partie gauche du viscèie; dans la roussette, en une dilatation (esophagienne assez prononcée ; dans le porcépic, en trois ou quatre bosselures; et dans le kanguroo, en un grand nombre de dilatations séparées par des rétrécissements profonds. Chez d'autres animaux, la complication ne tient plus seulement à la forme, elle dépend encore de la structure : le daman montre un estomac étranglé en deux sacs ayant chacun une muqueuse, séparés par un étranglement extérieur et une cloison interne perforée; l'hippopotame, le dauphin, la baleine, le narval, ont un ou plusieurs réservoirs tapissés par des muqueuses dont les caractères sont difi'érents de l'un à l'autre; enfin, tous les ruminants ont quatre poches gastriques dont la structure et le rôle nous occuperont par la suite.
Cette complication n'appartient pas seulement aux mammifères, elle s'observe encore parmi les oiseaux et même parmi les invertébrés; mais quelle qu'elle soit, elle ne change point essentiellement le rôle du viscère; celui-ci se reconnaît toujours à sa fonction, qui est de sécréter le fluide dissolvant, connu sous le nom de suc gastrique.
L'intestin qui fait suite au renflement gastrique laisse au tube digestif sa forme canaliculée. Dans son état le plus simple, il est court, uniforme, tout d'une venue, et semble présenter, d'une extrémité à l'autre, à peu près la même structure, les mêmes propriétés; c'est ainsi qu'il se présente chez les invertébrés, chez la plupart des reptiles et des poissons, et parmi les mammifères, chez le hérisson, la chauve-souris. A un degré plus élevé, ce canal se distingue en deux parties: Tune étroite, l'intestin grêle ; l'autre plus ou moins dilatée, le gros intestin.
L'intestin grêle, essentiellement destiné à l'absorption des produits de la digestion, se caractérise par l'abouchement, dans sa cavité, des canaux biliaires et pancréatiques, par la présence de villosités en rapport avec des vaisseaux chylifères nombreux, et par celle d'un appareil glandulaire muqueux très remarquable. Il se fractionne en trois parties assez distinctes, lorsqu'il arrive à son maximum de complication.
Le gros intestin, d'abord uniforme dans toute sa longueur, arrive bientôt à offrir deux sections plus ou moins délimitées, le cœcum et le côlon. Le ceecum lui-même, à peine marqué, simple, sans bosselures, ni étranglement chez les carnassiers, prend des proportions plus considérables, se renfle, se contourne diversement, acquiert des replis, des valvules et des glandes spéciales chez les animaux herbivores. Le côlon, si régulièrement cylindrique chez les carnivores et un certain nombre d'herbivores, se montre chez les solipèdes, certains rongeurs et plusieurs pachydermes, avec des dilatations plus ou moins considérables, des valvules, des replis muqueux, des rubans charnus à sa surface; il huit par se partager en deux sections: l'une repliée, très ample; l'autre plus étroite, dans laquelle les résidus alimentaires prennent une grande consistance.
Enfm, les annexes glanduleuses de l'appareil digestif apparaissent avec des formes simples qui se compliquent graduellement. Elles ne consistent, primitivement, qu'en appendices flottants et tubuleux auxquels succèdent les glandes parenchymateuses distinctes les unes des autres parleur situation, leur structure et les propriétés des fluides qu'elles sécrètent.
L'appareil digestif, arrivé à son plus haut degré de perfectionnement, présente une structure remarquable, surtout en ce qui concerne le tube gastro-intestinal, envisagé indépendamment de ses organes sécréteurs. Les éléments qui le composent essentiellement sont une enveloppe musculaire et une membrane muqueuse.
L'enveloppe contractile est formée, en partie, par des muscles |)lacés sous la dépendance de la volonté et, en partie, par d'autres muscles dont la contraction est tout à fait involontaire. C'est aux deux extrémités de l'appareil, surtout à l'antérieure, que se trouvent les premiers, disposés en faisceaux, ayant chacun leur forme déterminée, leurs usages spéciaux. Dans tout le reste du tube, il n'y a plus que des expansions membraniformes, à deux plans superposés, qui doivent, par leur contraction régulière, produire un raccourcissement dans
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la longueAir des réservoirs et une diminution de leur diamètre transversal.
La meinijrane muqueuse qui tapisse cette couche contractile et qui forme l'élément essentiel du tube, étant sans cesse en contact avec les matières étrangères, doit être protégée contre l'irritalion qu'elles peuvent produire à sa surface; elle doit sentir ces matières et apprécier, au moins d'une manière vague et obscure,leurs diverses propriétés physiques, car c'est sa sensibilité qui |)rovoque et règle la contraction des plans musculaires disposés à la [léripliérie du canal. De plus, elle est chargée de sécréter des liquides destinés à l'élaboration des matières alimentaires et d'absorbi'r les pi'oduits utiles de la digestion : aussi son organisation est-elle admirablement appropriée à tant de destinations diverses.
La surface libre delà muqueuse, quoique partout en contact avec les substances alimentaires, n'est pas également exposée dans toute son étendue à en être blessée ou irritée : aussi son revêtement prolecteur n'a-t-il pas des caractères uniformes. C'est à l'entrée de l'appareil, c'est dans la cavité buccale, aux lèvres, aux joues, sur la langue, à l'œsophage, au sac droit de l'estomac des solipèdes, dans les trois premiers réservoirs gastriques des ruminants, dans le gésier des gallinacés, que l'épithélium est épais, pavimenteux et qu'il engaine les papilles que ces surfaces peuvent |)résenter. Dans la partie de l'estomac réservée à la sécrétion du suc gastrique et dans l'intestin, où les substances alimentaires très ramollies ou dissoutes ne peuvent plus blesser la membrane, celle-ci n'est recouverte que d'un épithélium microscopique à éléments peu agrégés et d'une couche de mucus. Là, elle conserve une grande vascularité, une souplesse extrême, et acquiert une grande aptitude à la sécrétion et à l'absorption. Cette différence dans la nature et les propriétés de la partie protectrice de la muqueuse coïncide avec une différence dans la texture et les propriétés de la membrane, qui est analogue à la peau quand elle a un épilhélium, un pigment et des papilles, et qui, au contraire, devient une expansion glanduleuse dans les parties oii son rôle est de sécréter et d'absorber.
L'appareil sensitif de la muqueuse n'existe pas sur toute l'étendue de la membrane; il mantiue dans les points où il ne faut qu'une sensibilité obscure, susceptible d'être exercée |iar la surface même du tissu ; mais il apparaît sur la langue des mammifères, à la face interne des joues et des trois premiers estomacs de la plupart dos ruminants où il faut une sensibilité mieux caractérisée. Là, il est constitué par des papilles, tantôt minces, fines, souples comme les filaments du velours: d'autres fois, longues, épaisses, recouvertes de gaines épithéliales ou cornées. Ces productions se montrent sous des formes variées et avec des propriétés spéciales, suivant les parties où elles se trouvent. On en com{)te plus d'un mille à la face interne des joues de nos petits ruminants, près du double au même lieu chez le bœuf, et on les voit se multiplier tellement dans l'estomac de ce dernier animal, que leur nombre s'y élève de trois à (|uatrccent mille à la face interne du rumen, et à plus d'un million sur celle des lames du feuillet.
L'appareil sécréteur de la membrane muqueuse est plus uniformément disséminé (pie celui de la sensibilité. Il consiste en une infinité de glandules placées, soit au-dessous de la muqueuse, soit à sa surface libre ou dans l'épaisseur de son tissu, et en un nombre plus considérable encore de [letits tubes serrés les uns contre les autres. Les premières abondent dans la cavité buccale, au pharynx, quelquefois
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à l'œsophage et à l'origine de l'intestin grêle; les secondes sur toute la longueur de l'intestin, les dernières, à la fois sur la muqueuse gastrique et sur la muqueuse intestinale. Leur dissémination, leur structure, leurs propriétés, feront plus tard l'objet de nos études.
Enfin, l'appareil absorbant, constitué par des saillies effilées, grêles souvent microscopiques, ne se montre que dans l'intestin grêle où l'absorption jouit d'une extrême activité; il manque dans tout le reste de la muqueuse qui, cependant, conserve à peu près partout, mais à des degrés variables, la faculté de pomper les fluides mis en contact avec sa surface libre.
La membrane muqueuse, dont la structure complexe varie tant suivant les parties qu'elle tapisse, a une étendue qui, assez restreinte chez les espèces carnassières, augmente chez les omnivores et devient immense chez les animaux dont l'alimentation est exclusivement végétale. La part de surface qui en a été dévolue à chaque espèce est calculée d'après son régime et dans des proportions constantes, de telle sorte que la nature semble avoir mesuré cette membrane comme un tissu précieux, afin que chaque animal n'en ait que l'étendue strictement nécessaire à raccomplissement de ses fonctions digestives.
Ainsi, le cheval et le bœuf, tous deux herbivores, l'un monogastrique, l'autre ruminant et polygastrique ; le premier digérant peu par son estomac, beaucoup par son intestin; le second, au contraire, digérant plus par son estomac vaste et complexe que par son intestin étroit et sans renflements, possèdent l'un et l'autre, malgré les différences considéraljles de leur appareil gastro-intestinal, à peu près la même étendue de surface digestive, et cette étendue, pour les deux, est double ou triple de celle de la peau prise pour terme de comparaison.
Le cheval, par exemple, dont la surface cutanée est en moyenne de 5 à 6 mètres carrés, a une muqueuse gastro-intestinale qui est d'une étendue d'environ 12 mètres superficiels, savoir la trentième partie pour l'estomac et le reste pour l'intestin. Le bœuf, de même taille et à peu près de même volume que le premier mammifère, a une surface muqueuse de près de 17 mètres carrés, dont 9 pour les réservoirs gastriques. Gonséquemment, le solipèdc a la muqueuse gastro-intestinale d'ime étendue double, et le ruminant, d'une étendue triple de celle de la peau. Ce dernier a, pour ses estomacs seulement, une surface qui égale une fois et demie celle de l'enveloppe cutanée ^
Les carnassiers, le chien et le chat, par exemple, sont loin d'avoir une muqueuse aussi grande, proportionnellement au volume du corps. Le chien et le chat n'ont plus, l'un et l'autre, qu'une surface digestive égale aux deux tiers de celle de la peau, proportion fort éloignée de celle qui appartient aux animaux herbivores.
Enfin, les omnivores, le porc étant pris pour type, tiennent le milieu entre les espèces qui vivent d'herbes et celles qui se nourrissent exclusivement de matières animales.
La longueur du tulje digestif cstencore, mais d'une manière moins rigoureuse, subordonnée au mode d'alimentation des animaux. Les travaux de Cuvieront fait
1. G. Colin, Éiude.'i su)- la membrane muqueuse dujedlve des animaux domestiques {Recueil de médecine vétérinaire, 1850, t. VII, p. 901); el 1851, l. VIII, p. 40).
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\oiiqui; les lu'rlji\ures ont un intestin dont l'étendue peut s'élever jusqu'à vingtsept à vingt-huit fois la longueur du corps, tandis que celui des carnassiers est si court, qu'il n'égale souvent que trois à quatre fois la nn'me longueur. Mais, si, en général, le maximum a[)partient aux herbivores et le iniiiimuMi aux carnassiers. il y a de nombreuses exceptions à cette règle. Ainsi, |(rès du bélier, dont l'intestin a vingl-lluit fois la longueur du corps, se trouve le dromadaire, où ce canal n'a j)lus que quinze fois cette* longueur, puis le cerf commun que douze lois, le chevreuil onze fois, l'hippopotame neuf fois, l'éléphant sept fois, la même mesure prise pour terme de comparaison. En regard de ces herbivores, on voit des carnassiers dont l'intestin est aussi long que celui des premiers : l'hyène, par exemple, l'a huit fois, et le phoque quinze, A'ingt, vingt-huit fois égal à la longueur du corps. 11 est vrai que ces exceptions sont plus apparentes que réelles, carie diamètre du canal, ses renllements, ses valvules, peuvent établir des compensations, comme on le voit en comparant le bœuf avec le cheval. En eflet, si l'intestin du dernier est moitié moins long que celui du ruminant, il est renflé, sur plusieurs points, de telle sorte qu'il acquiert une capacité double et quelquefois triple de celle de l'intestin du bœuf.
A part ces irrégularités, on peut, avec les naturalistes, admettre en principe que la longueur de l'intestin est en rapport avec l'alimentation des animaux. Toutes les fois (pie, chez les herbivores, ce canal sera moins étendu que ne le comporte le régime, il se dilatera pour reprendre en capacité et en diamètre ce qu'il aura perdu en longueur; de même, si dans quelques carnassiers il est plus allongé qu'il ne devrait l'être, il sera plus étroit, |>lus resserré que chez les autres espèces du même groupe.
En comparant, sous ce raj)port, des espèces très voisines, on peut constater l'inlluence inuuense du régime sur les dimensions de l'intestin et concevoir la possibilité de transformer, en quelque sorte, une espèce carnassière en une espèce omnivore et réciproquement. Ainsi, on sait que le sanglier a l'intestin plus court que le cochon domestique, quoique ces deux pachydermes aient, du reste, exactement la Miêuie organisation ; ou sait également que le chat, le lapin sauvages, le buffle, ont cet organe beaucoup moins long que le chat, le lapin et le bœuf domestiques. Or, ne semble-t-il pas que le régime, en allongeant, en dilatant le tube intestinal du chien, et du chat, ait pu allaiblir des appétits sanguinaires et linir par rendre supportable à ces carnassiers une nourriture quelquefois exclusivement végétale.
La capacité de l'appareil digestif est soumise, quant à ses variations, à des lois encore plus rigoureuses que celles qui déterminent la longueur de l'intestin. Les herbivores, dont les aliments ont toujours un grand volume, doivent nécessairement avoir un estomac et un intestin énormes, tandis que les carnassiers qui se nourrissent de substances dont la masse est peu considérable, n'ont besoin que d'une cavité gastro-intestinale d'une très faible capacité. Toutefois, celle de l'estomac, au lieu dé se [iroportiouner à celle de l'intestin, se montre avec cette dernière dans un rapport inverse fort remarquable, car on voit dans une série d'espèces, ayant le même régime, l'estomac petit lorsque l'intestin est grand, et réciproquement, particularité surtout frappante chez les solij)èdes comparés aux ruminants.
Ainsi, lecheval, qui est peut-être de tous les mammifères herbivores celui dont
l'estomac offre proportionnellement le moins de volume, possède, en compensation, un intestin énorme; le premier viscère de cet animal ne contient, en moyenne, que de 16 à 18 litres, alors que le second pourrait, étant dilaté, en contenir de 125 à 300, c'est-à-dire dix à onze fois autant. Le bœuf, au contraire, a un estomac dont la capacité s'élève à plus de 200 litres, tandis que celle de l'intestin n"arri\e pas à la moitié ; différence capitale dont on trouvera plus tard la raison dans les caractères particuliers à la digestion de ces deux quadrupèdes. Chez les carnassiers, la capacité de l'estomac l'emporte sur celle de l'intestin ; elle lui demeure intérieure chez les omnivores ^
En considérant, dans leur ensemble, d'une manière générale, la longueur, la capacité et la surface de l'appareildigestif, on arrive à voir que, de ces trois choses, la dernière est la plus essentielle, celle qui exprime le mieux l'aptitude des animaux à telle ou telle espèce d'alimentation. En effet, chez les herbivores, solipèdes ou ruminants, le tube digestif a une énorme capacité pour contenir la masse de substance nécessaire à la réparation des pertes ; elle est, tenue moyen, pour le cheval, de 200, et pour le bœuf, de 350 litres. Une dilatation si considérable de l'appareil digestif de ces herbivores implique évidemment une surface muqueuse très étendue, et cependant cette surface serait, en déiinitive, assez minime si la nature n'eût employé divers artihces propres à la multiplier indéfiniment, sans modilier en rien le volume des diverses parties du tube gastro-intestinal,
Or,lanature a évité, dans la confection des réservoirs, deux formes qui, toutes proportions gardées, tendent à réduire, pour une même capacité, l'étendue de la surface muqueuse, c'est-à-dire celles qui se rapprochent du cube ou de la sphère. A l'aide de ce moyen, l'étendue de la membrane interne se trouve nécessairement augmentée : un rumen de bœuf contenant 200 litres, a à peine 2 mètres d'étendue superficielle ; tandis qu'un intestin grêle du même animal contenant seulement 70 litres, en a une qui s'élève à plus de 5 mètres et qui arriverait à 15 ou 16 mètres, si cet intestin, tout en conservant le même diamètre, se tût suffisamment allongé pour égaler la capacité du premier compartiment de l'estomac. Par une simple augmentation de la longueur de ces réservoirs cylindriques, chaque espèce peut déjà obtenir l'étendue de muqueuse nécessaire à son mode d'alimentation.
Mais, cet artifice de la forme tubulaire n'aurait pas été suffisant, à lui seul, pour nmltiplier l'étendue des surfaces ; il en fallait un autre qui, sans modifier la forme des viscères, ni faire varier leur capacité, put, aussi efficacement que le premier, concourir à cette destination : celui-ci consiste dans la formation de plis plus ou moins étendus, ayant à la fois idusieurs usages divers, jdis que l'on trouve dans l'intestin des herbivores, oii ce canal est plus court que ne semble le comporter le régime, de même que chez les solipèdes, dont le cylindre intestinal est moins long que celui des l'uminants.
Ce ne sont [dus les mêmes vues qui ont présidé ù la dis])Osition de l'appareil digestif des carnassiers. D'abord, chez ces derniers, cet appareil a une capacité infiniment moins considérable que chez les herbivores, puisque les aliments qu'il
1. G. Colin, Coiiipiirtuson de l'csto-miic et de l'intestin des a7ii/tuuu [liccueil de médecine vétérinaire, 1810, t. VI, p. 47G, 755 et 850).
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doit recevoir sont moins volumineux; ensuite l'intestin, tout en conservant la forme de tube qu'il revêt invariablement dans toute la série animale, perd beaucoup de sa longueur et de son diamètre; enfin, comme particularitt'- essenfifUe à ces animaux, les plis muqueux, si multipliés chez les herbivores, n'existent ici nulle part sur le trajet de l'appareil digestif. Les deux dispositions qui servaient à l'extension indéfinie de la surface, étant soigneusement évitées, il en résulte peu de capaciti' des réservoirs, brièveté des tuyaux et absence des plis nnupieux. triple caractère du tube digestif des carnassiers.
A l'aide de ces moyens d'une extrême simplicité, la main intelligente f|ui a construit les machines animées a donné aux herbivores une membrane muqueuse digestive dont l'étendue est au moins double, quelquefois triple de celle de l'enveloppe cutanée, et aux carnassiers, une muqueuse extrêmement réduite, dont l'étendue ne vient jamais égaler celle de la peau, et s'en approche d'autant moins que les espèces sont plus carnassières.
Cette admirable organisation de ra|i|)areil digestif est dans un rapport si intime avec le mode d'alimentation que, par elle, on peut déduire le régime, de même que, parle régime, il est facile de prévoir les princij)ales modifications de l'appareil. La relation qui existe entre ces deux choses a été si bien (li'montr(''e jiar C.uvier, qu'il devient superflu d'en multiplier les preuves.
D'une part, les diverses parties de l'appareil de la digestion sont tellement en harmonie les unes avec les autres, que l'une quelconque d'entre elles étant donnée, on peut trouver celles qui restent inconnues : que de la dent, par exemple, on peut déduire la forme de la mâchoire; de la forme de la mâchoire, celle de l'estomac et de l'intestin. D'autre [tart, lesdivers appareils de l'économie, préposes aux fonctions de relation, se trouvent dans une dépendance si étroite de celui de la digestion, que leurs dispositions essentielles sont modifiées d'après la structure de ce dernier, car la forme de la dent entraîne celle des griffes, et celle-ci, la configuration du reste des membres et le caractère de leurs mouvements. Enfin, toutes ces particularités, réunies et combinées suivant des lois d'une rigueur mathématique, impliquent des mœurs et des instincts déterminés; car si, avec une incisive tranchante, une canine aigui', un intestin court et étroit, lecarnassier n'avait pas reçu un odorat exquis ou une ouïe délicate pour découvrir sa proie, une grande agilité et une force suffisante pour la poursuivre et s'en emparer; si ses mâchoires n'étaient pas mises en jeu par des muscles puissants, ses extrémités divisées et munies de grilles, son organisation ne révélerait que contradiction et imprévoyance.
Telles sont les brèves considérations qu'il était indispensable de donner avant d'aborder l'étude de la digestion. Je les termine par les tables qui indiquent, d'après mes recherches, la capacité, la longueur et l'étendue de surface des diverses parties du tube gastro-intestinal des mammifères domestiques.
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Tableau de la lonrjueur des diverses parties de l'intestin et de ses rapports avec celle du corps.
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