‹ Traité de physiologie comparée des animaux considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie et l'économie rurale (volume 2)Chapitre 271 sur 287 · RULE DU FLUIDE PANCREATIQUE · texte numérisé non relu

RULE DU FLUIDE PANCREATIQUE

Ces grandes dilîérences dans les résultats analytiques tiennent à ce que les divers procédés employés ont donné des liquides fort dissemblables; dans un cas, peu abondants, épais, \isqueux, très chargés de matières organiques; dans un autre, très aqueux et pauvres en principes fixes; quelquefois plus aqueux encore, sous l'inlUience d'une irritation de la glande.

Les matières organiipies du siicpancréaticiue que les i»remiers analystes avaient déjà trouvées multiples, le sont en elfet. La principale est celle (]u'on a appelée h panc?'éafine ou ladiaslase piiMriéali(|ue. Elle est coagulable par la chaleur et les acides, comme l'albumine ordinaire, précipitable par l'alcool, [lar les sels métalliques, puis susceptible, après dessiccation, d'être redissoute dans l'eau, el de reprendre toutes ses propriétés, d'émulsionner et de dédoubler les graisses. Cette matière, d'une extrême putrescibilité, n'est donc pas de rali)umine, comme on l'avait cru d'abord. Les autres matières organiques sont la leucine et la tyrosine, qui prend par le chlore une teinte rosée.

En somme, le fluide pancréatique est un produit spécial, non une espèce de salive, comme on l'avait conjecturé d'après des analogies de structure. Les recherches les plus récentes tendraient à le faire considérer comme un véhicule de trois ferments que M. Danihîwsky croit susceptibles d'être isolés. D'après lui, en précipitant l'un par la magnésie, on laisse au liquide la faculté d'agir sur les graisses; en précipitant le second par une addition de collodion, on lui fait perdre la propriété de modilier les matières albuminoïdes sans lui ôter son action saccbariliante.

Les trois ferments qu'on dit exister dans le suc i)ancréatique ont chacun une action spéciale : l'un, l'amylopsine saccharifie la fécule, — l'autre, la stéapsine, dédouble les graisses, — le troisième, la trypsine, digère les matièies a/.ofées. Un quatrième est même ajouté à cette liste : il coagule la lait et convertit la caséine en peptones.

Ces ferments s'obtiennent en traitant le tissu du pancréas par l'alcool, puis par la glycérine. Ils i)euvent être précipités de la solution glycérique par l'action de l'alcool. Ils ne contribuent point à donner au suc pancréatique la propriété d'émulsionner les graisses. Cette i)ro[)riété a|>piirlient, dit-on, à la pancréatine. Aussi le li(iuide traité nar la potasse perd tout pouvoir éuuilsif.

Action (In suc i»anci>c».ti4|iic. — Le liquide sécrété par le pancréas a évideunneiit pour office de délayer le chyme, d'en neutraliser l'acidité, à titre de produit aqueux et alcalin. Mais son rôle essentiel parait être : l" de saccharilier la fécule; 2° d'émulsionner les matières grasses; 3" de contribuer, à un certain degré, à la dissolution des substances albuminoïdes.

C'est à MM. Bouchardat et Sandras, ainsi qu'à Valenlin ', qu'on doit la découverte de l'action du suc |>ancréatique sur la fécule. Ces observateurs, en expérimentant sur le produit de l'infusion du tissu de la glande ou sur de petites quantités de suc prises dans les canaux excréteurs des oiseaux, ont vu les grains de fécule se rapetisser, se ramollir, donner de la dextrine et du sucre a\ec une

1. Bouchardat et Sandras, Des /'o>i<-tions du pancréas {Comptes vendus dr l'Academi' des sciences. 11 avril 1845, el Annan ire de tliérapcutique. 181G).

grande rapidité. Ils ont reconnu que, dans l'intestin du lapin, ces grains sont attaqués et dissous à mesure qu'ils s'éloignent du duodénum, et que, chez le pigeon, leur dissolution, leur saccharification, sont déjcà complètes à la lin de l'intestin grêle. Tous les expérimentateurs ont vérifié ces faits. Après la ligature des canaux pancréatiques ou leur oblitération sous l'influence d'une injection d'huile, la fécule traverse l'intestin, inaltérée pour la plus grande partie.

L'action saccharifiante du suc pancréatique, due à la matière précipitable par l'alcool, est beaucoup plus énergique que celle de la salive. Elle s'exerce sur la fécule crue comme sur la fécule cuite, et même, dit-on, sur la cellulose amylacée ; sa puissance est telle qu'il suffirait, d'après Kroger, de 1 gramme de suc pour dissoudre 4s%6 d'amidon. Chez les carnassiers, elle n'a pas grande importance, mais son utilité est capitale chez les herbivores, et surtout chez les oiseaux granivores, où, par suite de l'absence des glandes salivaires, le pancréas a un double rôle à remplir. Aussi, si chez l'oie, le pigeon, le pancréas est extirpé, l'animal digérant fort mal les grains et autres aliments féculents, l'amaigrissement est très rapide, et arrive en quelques semaines ou en quelques mois à ses dernières limites, tandis que l'embonpoint se maintient, et que même l'engraissement se produit, par le fait de la substitution d'une alimentation azotée à l'alimentation ordinaire. C'est ce que j'ai vu dans des expériences postérieures à celles que j'ai faites avec la collaboration du si regrettable inspecteur général des Facultés de médecine.

Au point de vue de son intervention dans la digestion des féculents, le suc pancréatique est donc physiologiquement une sorte de salive, et une salive des plus actives qui sert d'auxiliaire à celle des glandes annexées à la bouche, et qui la supplée lorsqu'elle manque complètement. Ce suc pourrait, à lui seul, saccharifier les 4 à 5 kilogrammes de fécule que renferme la ration d'un cheval en fourrage et en avoine, si la pancréatine ne devait pas être en partie réservée pour d'autres destinations.

Le second office du fluide pancréatique est le plus important. Eberle\ en 1834, obtint, par l'infusion du tissu du pancréas dans l'eau, un liquide qui, mêlé à l'huile, la divisait en fines particules, la transformait en une émulsion, ou une sorte de crème ; il en conclut que le fluide pancréatique, outre sa faculté de délayer le chyme, a pour action d'émulsionner les graisses et de facUiter ainsi leur introduction dans les chylifères. Cette découverte, qui devait être connue de tous les physiologistes, au moins par une citation de Burdach^, a été attribuée à Cl. Bernard, lors de la publication de ses premières expériences.

Cl. Bernard ^ dès 1848, a établi sur le chien une fistule au canal excréteur du pancréas, vers son insertion, et, sansiéser l'intestin, s'est procuré de notables quantités de fluide pancréatique. Il a reconnu que ce liquide, agité avec une demi-partie d'huile d'olive, donne une émulsion crémeuse homogène, persistante,

1. Eberle, Physiol. der Werdauung. Wùrzburg, 183d. Voy. Longet, t. I, p. 305.

•2. Burdach, Traité de ph.ysiolof)ie, t. IX, p. 380.

3. Cl. Bernard, Du suc pancréatique et de son rôle dans les phénomènes de la digestion {Archives de méd., janvier i8d9), et Mémoire sur le pancréas (Suppit'ment aux Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1850).

RÔLK nu TLUIDE I'ANCRÉATIQUE. 87'J

(|ui, au huiil de quelques heures, est devenue acide. En donnant au lapin dos aliments chargés de graisse, il a vu le chyle blanc énnilsionné seulement à compter de l'insertion du canal pancréatique. Enfin, après avoir oblitéré le conduit pancréatique ou extirpé le pancréas, il n'a plus retrouvé de chyle blanc dans les lactés, et a vu les graisses données aux chiens rendues inaltérées avec les excréments, puis survenir raniaigrissement et la mort dans un délai très court. Il a tiré de ces faits les conclusions suivantes : 1» le suc pancréatique émulsionne les graisses; 2° il les acidifie, c'est-à-dire les dédouble en acides gras et en glycérine; 3° en son absence, les matières grasses cessent d'être absorbées, par conséquent il n'y a plus de chyle blanc dans les vaisseaux lactés; 4" de là des troubles de la nutrition, le marasme et la mort. Il s'agit de voir si ces conclusions sont inaltaquahles.

Sur le premier point, il ne peut s'élever aucun doute : le suc pancréatique^ comme l'avait montré Éberle, à l'aide de son infusion de pancréas, émulsionne; il émulsionne parfaitement et rapidement. Cl. Bernard l'a vu maintes fois sur le chien; et dès 1851, en établissant des fistules à tous les animaux domesti- (pies, j'ai constaté que le suc pancréatique du cheval, de l'àne, du bœuf, du mouton, du porc, émulsionne comme celui du chien, mais à des degrés variables, suivant les espèces et les moments de l'expérimentation ; que cette émulsion se fait bien avec deux à trois parties de suc pour une partie dhuile quand il est très épais, comme sur le bœuf et le bélier dans les premiers moments, et (|u'elle est moins complète, non homogène, avec celui du cheval, de l'àne et du i)orc.

Mais, en quoi consiste cet émulsionnement et quelle est sa signification? Au premier aspect et à l'œU nu, c'est la transformation de la graisse en une matière homogène, blanche, crémeuse. En réalité, c'est une simple division ou réduction de la graisse en gouttelettes assez petites à l'u'il nu, quoique au n)icroscope elles soient énormes, cinquante ou cent fois plus grandes que les [•articules graisseuses qui rendent le chyle lactescent, et qu'un fort grossissement montre en suspension dans le sérum de ce liquide. Il ne peut être (ju'un des préliminaires de l'absorption, suivant la réilexion judicieuse de M. Milne Edwards, une modiliealiou qui la facilite : ce n"en est pas une condition suffisante,

sans laquelle, co le le croit Cl. Bernard, les matières grasses ne pourraient

entrer dans les chylifères. D'ailleurs, cet émulsionnement n'est pas le résultat d'une piopriété exclusive au suc [tancréalique. Il peut être produit, (pi'elle qu'en soit l'utilité, par la bile et par le suc intestinal ; car si de l'huile d'olive est injectée dans une anse d'intestin préalablement vidée et circonscrite entre deux ligatures, elle s'y retrouve au bout d'une demi-heure ou d'une heure sous forme d'émulsiou. Aussi, comme nous le verrons, les graisses s'idjsjorbent parfaitement sans le concours du finide [lancréatique.

L'acididcation des graisses par le suc pancréatique, agité avec elles dans un tube, est une autre modification incontestable (|ue le papier ou la teinture de tournesol indique, modification à laquelle Bernard a attaché une grande importance, et que, depuis, M. Berlhelot a étudiée avec soin; malheureusement, cette acidification, ce dédoid)Iement en acides gras et en glycérine qui se produit au contact de l'air n'a [)as lieu dans l'intestin, et par eouséquenl ne doit [las

nous arrêter. MM. Bidder et Sclimidt ont nourri des chats au beurre sans trouver d'acide butyrique ni dans l'intestin ni dans le chyle. MM. Bouchardat et Sandras ont également retrouvé dans le chyle l'huile d'amandes douces, l'axonge, le suif non dédoublés. J'ai moi-même, à plusieurs reprises, obtenu par l'éther les graisses du chyle de taureaux ou de vaches à iistule pancréatique, graisses parfaitement neutres que j'ai mises en grands échantillons sous les yeux de l'Académie de médecine. Lassaigne^, qui a analysé à ma prière le chyle de deux vaches à fistule pancréatique, en le comparant à celui de deux autres nour- ' ries de la même manière, a reconnu que ces graisses étaient neutres sur les premières comme sur les secondes, et identiques, en un mot, avec les graisses dans les conditions ordinaires. Entin, Wurtz, qui depuis I806 a examiné un grand nombre de spécimens de ces chyles obtenus sans le concours du fluide pancréatique, n'y a jamais constaté le dédoublement des graisses. Actuellement encore un jeune chimiste russe, le docteur Dobroslawine, qui a examiné au laboratoire de la Faculté des chyles obtenus dans mes expériences sans le concours du fluide pancréatique, est arrivé aux mêmes résultats. Je puis ajouter que, dans des études récentes, l'émulsion prise dans l'intestin des chiens qui avaient reçus de l'huile d'olive quelques heures auparavant n'était point acide. C'est donc à l'état neutre que les graisses sont absorbées, et à l'état neutre qu'elles se retrouvent dans le chyle. Le dédoublement qui se produit à l'extérieur, dans des tubes, au contact de l'air, est donc un phénomène insignifiant, étranger au travail digestif: il paraît empêché dans le tube intestinal par la réaction du chyme.

Sur le troisième point, à savoir que les graisses ne seraient pas absorbées et qu'il ne se formerait plus de chyle blanc en l'absence du suc pancréatique, l'expérimentation est en désaccord complet avec la doctrine de Bernard. Si, après la ligature du canal pancréatique, les chiens rendent avec les excréments beaucoup de graisse non altérée, c'est qu'ils en ont reçu une trop grande quantité, et que, d'ailleurs, la péritonite et l'irritation intestinale, si souvent consécutives à l'opération sur le chien, ont restreint l'absorption déjà très limitée des matières grasses. Si, d'autre part, sur le lapin digérant des aliments riches en graisse, on ne voit les chylifères injectés en blanc qu'à partir de l'insertion du canal pancréatique, à 40 ou 50 centimètres du pylore, c'est qu'avant ce point le mésentère est étroit, rempli par le pancréas, et à peu près dépourvu de vaisseaux lactés, où du reste même l'injection blanche peut quelquefois se voir et a été vue par MM. Bidder et Schmidt.

Enfin, les nombreuses expériences ^ que j'ai faites sur les carnivores et sur les grands ruminants, puis répétées, soit devant la commission de l'Académie de médecine, soit devant M- Bérard, qui en était le rapporteur ^ sur trente-six chiens, cinq taureaux, quati'c vaches et ti'ois chevaux, ont surabondamment démontré que les animaux dont le lluide panci'éatique n'arrive plus à l'intestin» depuis plusieurs jours ou plusieurs mois, absorbent parfaitement les graisses

1. G. Colin, Comptes rendus de L'Acad. des sciences, 7 juillet 185G, t. XLIII.

2. G. Colin, De la diç/estion et de Vahsorption des niatières grasses sans le coyicouvs du fluide pancréalif/ne {Bull.de l'Acad. dcméd., 1''' juillet 1856).

3. Rapport du professeur Bérard (Bull, de PAcad. de méd., 21 avril 1857).

R(JLE UU FLUIDE rANCRÉATlQUE. 88l

et donnent du chyle blanc, où ces matières sont presque en proportion normale. Mais il nous fut objecté, en ce qui concerne les animaux de l'espèce bovine, que nous avions négligé un petit canal capillaire s'ouvrant en avant du premier dans le cholédoque. Sur (piator/e pancréas de bétcs bovines que nous injectâmes à l'essence de térébenthine, quatre seulement l'offrirent, et il était fort petit ; conséquemment, si quelques-unes de mes expériences étaient entachées d'erreur, les deux tiers demeuraient irré[>rochables. En outre, comme dans toutes, le canal principal portait un tube ouvert à l'extérieur, rien n'obligeait le fluide pancréatique à refluer dans le petit, qui devait verser seulement des quantités négligeables. Au sur[)Ius, ce petit canal, dont on a fait grand bruit, pour atténuer la portée de mes recherches, est souvent, de l'aveu de M. Bernard luimême, sans communication avec l'autre, ou ne communique avec lui que par des voies capillaires ; il n'est, dans beaucoup de cas, que le canal excréteur d'un petit nombre de granulations accolées au conduit cholédoque. S'il peut verser de quoi émulsionner im verre de chyle, il n'en charrie pas assez pour rendre blanc ou opalins les 50 ou 60 litres et plus que donne un taureau ou une vache en vingt-quatre heures ^

On nous a fait cette autre objection, que si le chyle des taureaux et autres ruminants se charge de graisse sans l'intervention du suc pancréatique, c'est parce que les aliments donnés à ces animaux contenaient les graisses déjà émulsionnées. Si l'objection était fondée, elle impliquerait une bien faible utilité du pancréas chez les herbivores. Mais elle ne l'est pas : les graisses, quoique extrèmementr divisées dans les grains, tels que l'avoine, et dans les résidus des graines oléagineuses, ne conservent pas cet état dans le chyme ; elles se rassemblent dans l'estomac en grosses gouttelettes qui surnagent les liquides et s'y tiennent en suspension, comme les huiles se séparent des autres parties de la graine soumise à l'action du |)ressoir; c'est dans l'intestin grêle qu'elles se fractionnent de nouveau et se divisent en fines particules susceptibles d'être absorbées. Aussi cette émulsion dans les aliments ne peut-elle tenir lieu de l'émulsion qui doit se produire dans l'intestin, si tant est que celte dernière soit indispensable à l'absorption.

Enfin, on nous a objecté qu'en l'absence du suc pancréatique, les graisses pouvaient être encore émulsionnées par des granulations pancréatiques représentant un pancréas secondaire dans l'épaisseur des parois intestinales. Or, cette objection se trouvait réfutée d'avance par mes expériences, qui prouvent que le suc des glandes de Brunner, ou du prétendu pancréas secondaire, ne possède pas de faculté émulsive.

Toutes ces objections tombent devant le fait incontestable de l'absorption des graisses sans suc pancréatique, fait qu'on peut constater très facilement sur le chien, en injectant de l'huile dans l'intestin quelques heures après la ligature du canal pancréatique, à l'exemple de Frerichs, llerbst, Lenz, Bidder et Schmidt, ou mieux quelques jours après cette ligature, comme dans mes expériences exécutées sous les yeux du professeur Bérard.

1. Voyez sur ce point une lecture de M. Bérard (Bull, de l'Acad. de mcd., 4 août 1857).

(1. cOLi:». — Physiol. comp., 3' édit. I — 5(5

Sur le dernier point relatif à l'intervention du suc pancréatique dans la digestion des graisses, Bernard prétend que chez les animaux dont le suc ne coule pas dans l'intestin, la nutrition éprouve une si profonde atteinte, qu'il en résulte, dans un bref délai, le marasme et la mort. Mais encore ici mes propres recherches donnent des résultats très opposés aux doctrines de l'habile physiologiste.

Sans doute les animaux auxquels M. Bernard a injecté du suif fondu dans les canaux du pancréas, pour les oblitérer, ont pu mourir dans le marasme, comme ceux auxquels il a essayé d'enlever la totalité du pancréas. Seulement ces animaux sont morts, non faute de suc pancréatique dans l'intestin, mais par suite de la péritonite et de l'irritation gastro-intestinale produites par ces deux opérations. Avec des combinaisons plus heureuses et plus persévérantes, on voit que l'atrophie et la suppression du pancréas n'ont point par elles-mêmes de telles conséquences.

En effet, Brunner\ il y a deux siècles déjà (1673), a pratiqué huit fois l'extirpation du pancréas avec succès sur le chien, et il l'a faite avec beaucoup d'intelligence, non dans le but de supprimer la totalité de la glande, mais d'intercepter toute communication, tout u commerce » entre elle et l'intestin. Ses deux premières victimes s'échappèrent, l'une au bout d'un mois, l'autre de trois. Un troisième chien que l'opération avait mis en appétit, s'en allait voler la viande à l'étal de son ancien maître; le quatrième, installé chez un chirurgien, s'engraissait en faisant la chasse aux poules. Sur le dernier, le petit canal avait échappé au scalpel de l'opérateur. Mais sur l'avant-dernier, le voleur de viande, une minutieuse autopsie montra que la portion restante du pancréas n'avait plus aucune communication avec l'intestin.

Nous avons, en 18S7^ songé à répéter les tentatives deBrunner en cherchant à mieux faire encore, et nous y avons réussi. Le pancréas, sur de très jeunes animaux, chiens, porcs, oiseaux de basse-cour, a été enlevé presque tout entier, sauf la petite portion couchée sur la veine porte, ou l'analogue de l'anneau des grandes espèces, et la totalité a été extirpée sur les oiseaux. Or, nous avons constaté sur ces animaux, comme on va le voir, précisément le contraire de ce qui avait été annoncé.

De six chiens de chasse de la même portée, cinq ont été privés des ,quatre cinquièmes de leur pancréas ou des deux portions ascendante et descendante portant les deux canaux, entre le tronc de la veine porte et le duodénum : les uns à l'âge de quinze jours, les autres à trois semaines, le sixième a été conservé comme terme de comparaison. Ces jeunes animaux ont peu souffert; ils ont conserve leur gaieté, leur vivacité, n'ont pas eu de selles graisseuses et se sont développés régulièrement. Leur poids total, lors de l'opération, était de 4692 grammes ; il avait augmenté de 1 845 grammes au bout de huit jours, puis dans les semaines suivantes de 2 770, 2210, 1 270, 2 320, 2 670. Après deux

1, Brunner, E.ipnrimenta nova circa panereas. Amsterdam, 1783.

2. Bérard el Colin, Mém. sur l'extirpation du pancnUis {liiill. de C Acad.de méd.,lQ^il). — Mémoire sur les effets de V extirpation du pancréas {Bull, de l'Acad. de rnéd., 19 janvier 1858).

RULE DU FLUIDE PANCREATlnLE. ^H-'J

mois, raugmentation totale était de 13 448 grammes. Ils pesaient alors 18 140^', soit à peu près quatre fois leur poids initial. Quatre d'entre eux, à la fin du cinquième mois, étaient mugiiifiquos et pesaient de 10 à 14 kilogrammes; en somme, 49 540 grammes, suit lOO livres ou 14 fois leur poids au moment de l'opération. Ils étaient gais, de bon appétit, n poil luisant, passablement musclés, et de cet embonpoint moyen des jeunes chiens de chasse dont on ne prend l)as un soin excessif; ils digéraient bien les mélanges de pain et de viande qui constituaient leur nourriture habituelle.

Trois d'entre eux furent tués et disséqués au bout de six mois sous les yeux de la commission de l'Acudéiuie de médecine. Sur les deux premiers, un mésentère transparent séparait le duodénum de la partie restante du pancréas; celle-ci était atrophiée, fibreuse, un seul petit grain restait adhérent, mais sans communication avec l'intestin. Sur le troisième, l'extirpation avait été plus nette encore; il ne restait aucune trace de granulations près de l'intestin ni sur le trajet du canal cholédoque. Enlin, sur tous, les lactés, la citerne de Pecquet et le canal thoracique renfermaient du chyle blanc, laiteux, comme dans les conditions ordinaires. Les mémos résultats ont été obtenus sur les porcs.

Des deux opérés, l'un, tué au bout de deux mois, avait un kyste à l'extrémité du pancréas plein de suc pancréatique, mais sans communication avec l'intestin; r.uitre, quoique assez mal nourri, avait, au bout de six mois, gagné 25 kilogrammes, pris une couche de lard de 3 centimètres : un mésentère transparent s'était formé entre le duodénum et la portion atrophiée de la glande autour de la veine porte; il ne restait pas de traces ni du canal principal, ni de l'accessoire; du chyle blanc remplissait la citerne.

Quant aux palmipèdes, conservés pendant cinq mois après l'opération, ils ne paraissaient pas s'entretenir convenablement avec des grains et du son. Mais le canard doubla de poids et prit de l'embonpoint à compter du moment où il reçut des hachis de pain et de viande; son plumage était brillant et lustré. A l'autopsie, il ne présenta aucun vestige de pancréas. L'oie laissée au régime du grain et du son mourut fort maigre. Nous avons vu plus haut pourquoi les oiseaux granivores qui n'ont pas de glandes salivaires pour la digestion des féculents souiïrent de la perte du pancréas. Ici la digestion des graisses est hors de cause, puisqu'elle se fait bien si l'oiseau reçoit une alimentation animale.

Indépendamment de ces expériences dont les résultats ont été constatés publiquement, je pourrais en citer d'autres dans lesquelles les chiens privés de pancréas, dès leur jeune âge, ont été conservés vigoureux, en boime santé, pendant plusieurs années et chassant avec ardeur; mais les premiers sullisent à ma thèse.

En résumé, les expériences à extirpation du pancréas, comme celles dans les- (pu'lles le suc pancréatique est versé pendant longtemps à l'extérieur sur les grands ruminants, le porc, le chien et les oiseaux, démontrent, d'une manière claire, irréfutable, qu'en l'absence de ce fluide, les graisses des aliments végétaux ou animaux sont digérées, puis absorbées par les cliylifères; que, dansées conditions, les animaux n'ont pas de selles graisseuses, vivent, se développent régulièrement, prennent même de l'embonpoint s'ils sont à un régime convenable ; elles

établissent, par conséquent, que le pancréas n'a pas, quant à la digestion des matières grasses, le rôle spécial qui lui avait été exclusivement attribué.

Arrivons à la troisième action digestive attribuée au fluide pancréatique, celle qui est relative à la dissolution des matières azotées.

D'après quelques indications de Purkin je, de Pappenheim, et surtout d'après les expériences de M. Lucien Gorvisart, le fluide pancréatique exercerait sur les matières albuminoïdes une action dissolvante analogue à celle du suc gastrique.

En mettant en contact des morceaux de muscles, des coagulums albumineux avec le suc pancréatique ou le liqude provenant de l'infusion du pancréas dans l'eau, M. Gorvisart a vu ces matières se dissoudre en deux ou quatre heures, à la température de-f. 42" à 45°, quelle que fût leur réaction acide ou alcaline. Gette action a été plus marquée sur la viande cuite que sur la crue, et elle a paru quelquefois plus rapide que ceUe du suc gastrique. Le liquide obtenu quatre àcinqheures après le repas la posséderait à son maximum d'énergie. Enfin, son résultat serait la formation de peptones, de sorte que la pancréatine serait un ferment analogue à la pepsine, mais susceptible d'agir dans un milieu alcalin.

Meissner, Brinton, Funke, sont venus ajouter quelques faits à l'appui de cette manière de voir, tout en faisant remarquer que le suc pancréatique, qm se putréfie très vite, pourz'ait altérer les matières albuminoïdes par sa putréfaction même.

M. Milne Edwards, qui a suivi quelques expériences à ce sujet, regarde l'action du suc pancréatique sur les albuminoïdes comme faible et y attache peu d'importance. Je suis fort disposé, d'après ce que j'ai vu, à me rallier à celte opinion, car les chiens et les oiseaux privés de leur pancréas digéraient bien la viande, et même mieux que les matières féculentes. Gependant les jeunes chiens qui en recevaient une forte ration à l'état cru, en rendaient souvent d'inaltérée ayant conservé sa couleur rougeâtre ; mais depuis j'ai recoimu qu'il en est souvent ainsi chez les jeunes animaux de cette espèce, dans les premiers mois qui suivent le sevrage, par suite d'une dilatation outrée de l'orifice pylorique.

D'après M. Béchamp, au contraire, l'action du suc pancréatique sur les matières albuminoïdes aurait une grande importance ; mais ce savant chimiste, dans ses digestions artificielles a employé, au lieu de suc pancréatique, ou même d'infusion du tissu glandulaire, ce qu'il appelle les microzymas du pancréas. II les obtient par trituration, lévigation et décantation de la pulpe de la glande, puis il les fait agir sur les matières albuminoïdes. Ges corpuscules très petits, de nature albumineuse, sont inaltérables dans l'eau, insolubles dans l'acide chlorhydriqueet dans l'acide acétique. En les faisant agir sur les albuminoïdes solubles ou insolubles, musculine, osséine, caséine, il les digèrent en quelques heures, non pas en donnant, comme le fait le suc gastrique, des peptones, mais des produits cristallisables , leucine, anthine, hypoxanthine, tyrosine. Leur activité ne s'épuise pas à une première digestion; elle persiste pendant plusieurs opérations successives. Aussi cette activité semblerait indiquer, d'après M. Béchamp, que les granulations sécrètent un ferment, la pancréazymase, qui jouirait de toutes les propriétés du fluide pancréatique produit par la glande pendant la vie.

En somme, et au |)oint de vue de l'ensemble de ses propriétés, le suc pancréaliquf! n'a |)as une fonction (jui lui appartienne à l'exclusion des autres liquides

RÔLE DU FLUIDE PANCRÉATIQUE. 88o

digestifs. C'est une salive dont le pouvoir saccharifiant est très énergique, c'est un liquide émulsionnant les graisses et peut-rtte un dissolvant des albuminoïdes. Chacun de ses offices peut avoir plus ou moins d'importance, suivant la nature des aliments et l'organisation de l'appareil digestif.

Il est surtout une salive pour les oiseaux qui manquent de glandes salivaires, un fluide émulsionnant pour les cainassiers qui ont les aliments riches en graisse, et il a peut-être tous ses rôles d'une importance égale chez les herbivores, en devenant l'auxiliaire de la salive, de la bile et du suc intestinal qui, à leur tour, peuvent, commeIoditM.Milne-Ed\vards,produiredes effets analogues aux siens.

Il y a certainement encore des études très intéressantes à entreprendre pour arriver à saisir ces nuances fonctionnelles. Si j'en juge par quelques tentatives n'centes que je me propose de suivre plus tard, l'importance du pancréas est moindre chez l'oiseau de proie que chez l'oiseau granivore, moindre chez les uianimifères que chez les oiseaux en général, et l'anatomie comparée semble indi- ([uor qu'elle est faible chez les poissons, où, chose singulière, l'état rudimentaire (lu jiancréas coïncide avec une très grande aptitude à l'assimilation des graisses.

C'est à la chimie qu'il appartient de nous dire si la triple action du suc pancréatique tient à la pancréatine, ou si elle résulte de plusieurs ferments allectés chacun à un office spécial.

Page 1