L — GÉNÉRATION SPONTANÉE
Toute Tantiquiié a cru que beaucoup d'animaux pouvaient se développer sponlanéinent, dans la terre, les eaux, les matières en décomposition. Les naturalistes, Aristote, Pline ont partagé cette croyance avec les philosophes, Épicnre, Lucrèce, les poètes et le vulgaire. Mais, dès le commencement du Ivii'' siècle, Redi montra que ce mode de génération ne s'appliquait point aux insectes et aux larves qui vivent dans les matières en putréfaction. Plus tard, Yallisnierl, Svammerdam^ Réanmur apportèrent de nouveaux faits propres à faire tomber l'opinion ancienne ; néanmoins celle-ci conserva des partisans à l'égard des infusoires, des cryptogames microscopiques, et même d'un assez grand nombre d'entozoaires.
On sait depuis Leeuwenhoek et Needham que dans les eaux croupissantes et dans les matières organiques humectées il se développe, sous l'influence de l'air et de la chaleur, des myriades d'Infusoires excessivement petits, dé formes trèd*variées, qui
se lïicuveut avec une grande rapidité. Ce dernier observateur (1), qui fit placeurs de ses recherches de concert avec Buflon, plaça dans des vases de verre bien fermés des infusions d& diverses semences, et au bout d'une quinzaine de jours il trouva dans ces matières une quantité prodigieuse d'animalcules microscopiques. Ensuite, pour s*assurer que ces infusoires ne provenaient pas de germes contenus soit dans l'air, soit dans l'eau ou dans les matières organiques, il versa dans un flacon, dont il scella l'ouverture, du suc de chair cuite et de l'eau bouillante. Ao l)out de quatre jours, il y reconnut la présence d'infusoircs nombreux et de dimensions très-variées. Enfm, par des expériences comparatives faites sur un grand nombre de substances animales ou végétales séparées, il arriva à des résultats identiques, soit que les vases fussent ouverts ou fermés, soit que leur contenu eût on n'eût pas été soumis à l'ébullition. BufTon, trompé par ces cx|)ériences où se gli.ssaîeut des erreurs inévitables h son époque, admit la génération spontanée des animaux inférieurs par un groupement de molécules organiques opéré sous l'influence d'aiiinités spéciales ^ comparables aux affinités chimi(iucs ou k celles qui donnent naissance aux cristallisations de substances minérales.
Spallanzani, dans une série d'expériences mieux combinées que celles de Buffon, fit bouillir ses infusions de matières organiques de manière à tuer les organismes déjà formés et à pi*iver les germes de la faculté de se développer. Il vit des myriades d'animaux microscopiques naître dans les infusions laissées en communication avec l'air^ et au contraire, fort peu de ces êtres dans celles qu'il tint en vase clos; néanmoins, il se prononça contre l'idée de la génération spontanée.
Depuis Spallanzani, divers observateurs ont constaté que les infusoires ne se développent ni dans les matières organiques bouillies mises dans des flacons exactement reniplis, ni dans celles qu'une couche d'huile soustrait au contact de l'air, ni même, comme M. Milne Edwards l'a vu, dans des tubes où il reste de l'air, tubes fermés à la lampe et soumis également à l'action de la chaleur (2). Mais ici l'air manque, ou le peu d'oxygène qui existe peut disparaître par le fait de la décomposition des matières organiques; par conséquent, une condition d'existence essentielle fait défaut.
Évidemment ces cx|)éricnces ne pouvaient trancher définitivement la question. Si d'un côté il se développe des infusoires dans les matières bouillies et tenues on vase clos, c'est, peut-on dire, parce que tous les germes n'ont pas été tués ou parce que, faute d'une occlusion hermétique, il en est rentré de noaveanx. Si, de l'autre, il ne s'en produit pas, c'est que l'air manque ou se trouve en quantité insuffisante. Pour se placer dans de l)onnes conditions, il faut tuer les germes préexistants du milieu sur lequel on opère, s'opposer à l'entrée de nouveaux germes, enfin laisser 5 ce milieu les conditions de température, de composition et d'oxygc* nation compatibles avec la vie animale et végétale. Or c'est ce qu'on a finalement tenté. Schullz a fait arriver l'air dans ses infusions après l'avoir lavé à travers un bain d'acide sulfuriquc; Schrader l'a tamisé h travers, un fibre de colon arrêtant les corpuscules et les germes de toutes sortes, M. Bernard l'a amené
(1) Needhani; Kouvelies ohsei^aiions microscopiques. Paris, 1760, p. 192 ctsuiv.
(2) Milne Edwards, Leçom sur la physioi, et Vanat. camp,, t. VIII, p. 260.
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dans ses appareils à travers ua lube chauffé, au rouge, etc. : tous ces expérimentateurs n*ont TU se développer ni infusoires ni végétations microscopiques. M. Pasteur (1) est allé plus loin. Il a, dans des expériences fort remarquables et très -habilement conduites^ constaté que le développement des infusoires et des végétaux microscopiques est subordonné à l'apport dans les matières organiques de germes aérieus. En enfermant hermétiquement des solutions albumineuses et sucrées dans des ballons qu'on chauffe ensuite à 100 degrés pour tuer tous les germes, il n'a jamais vu se développer ultérieurement ni globules de ferment, ni infusoires, quoiqu'il fit arriver dans ces ballons de l'air purifié par sou passage à travers des tubes rougis, ou de l'air dont les corpuscules avaient été arrêtés par, un filtre de coton. Au contraire, dans les mômes solutions, les êtres organisés se sont développés dès qu'il y a porté des poussières aériennes, et ils s'y sont produits dans les points mêmes où les poussières ont été déposées. Dans toutes les expériences faites par ce savant, l'évolution des êtres organisés dans les solutions a été propor^ tionnelle à la masse de germes contenus dans l'air de ses appareils. La plupart des solutions mises dans les ballons pleins d'air pris soit dans les caves profondes de l'Observatoire de Paris, soit sur les sommets du Jura ou siir les flancs du mont Blanc, à la hauteur des glaciers, ne se sont peuplés d'aucun être organisé.
Des expériences instituées avec cette rigueur seraient démonstratives si elles donnaient constamment les résultats obtenus par M. Pasteur, et s'il était démontré que i'ébullitiou ne rend pas les matières impropres à donner des organismes végétaux et animaux. Mais les résultats ontvarié suivant les expérimentateurs. MM. Pouchet et Houzeau ont vu les végétations cryptogamiques et les infusoires se développer dans un appareil renversé sur le mercure^ où ils faisaient arriver l'air et la matière organique préalablement chauffée à 100 degrés. D'autre part, MM. Joly et Musset (2) ont obtenu, dans l'air pris sur les pics pyrénéens, ce qu'on obtient dans l'air des régions ordinaires. La difficulté est donc de savoir si dans ces dernières expériences tous les germes de l'air et des matières organiques étaient détruits, et si les précautions étaient bien prises pour mettre obstacle à l'entrée de germes nouveaux. Le fait du développement d'êtres organisés dans l'air pris à de grandes hauteurs n'a aucune importance, puisqu'aux altitudes où l'on s'est élevé l'air peut et doit encore contenir des germes.
En somme, cette question tant controversée des générations spontanées, qui peut se trancher d'après les résultats d'une expérience de physique bi^D faite, est encore indécise aux yeux de quelques physiologistes, en ce qui concerne les infusoires et les végétations microscopiques ; néann^oins elle semble bien près d'être jugée dans le sens des conclusions de M. Pasteur.
D'ailleurs, les êtres inférieurs, les végétaux cryptogamiques, les seuls pour lesquels l'hétérogénie puisse avoir quelque probabilité, ont des organes reproducteurs. Les infusoires les plus petits et les plus simples possèdent, d'après les belles observations d'Ehrenberg, confirmées par celles de M. Balbiani, des organes reproducteurs ; ils
(1) Pasteur, Expériences relatives aux générations dites spontanées (Comptes rendus de V Académie des sciences^ 1860) . — Mémoire sur lès corpuscules qui existent dans ratmos» phère et examen de la doctrine des générations spontanées {Ann, des sciences nat,^ 1861).
(2) Joly et Musset, Comptes rendus de l* Académie des sciences ^ 1863, t. LVIJ. .
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s*accouplent, pondenl des œub dont on peut suivre le développement ; ils se moitiplient même ainsi avec une. telle rapidité qu'en une dizaine de jours an seul indi^ vidu peut produire un million de descendants. Le cryptogame, qui se développe dans le bulbe pileux, dans la cavité médullaire de la racine du poii^ a aussi des spores. Il est vrai que Targument tiré de l'existence des organes générateurs n'est pas décisif, puisque dans les degrés inférieurs de l'échelle des êtres, une même espèce peut avoir plusieurs modes de génération : de même que la scissiparité n'exclut point, par exemple, l'oviparité, rhomogénie ne doit pas nécessairement exclure l'hétérogénie.
L'bétérogénie, qui paraissait naguère encore appartenir à un certain nombre d'entozoaires, ne peut plusêtre aujourd'hui attribuée à une seule espèce de ces êtres. On a reconnu l'origine de h plupart. Ils viennent de l'extérieur, et sont apportés par l'air, les aliments, les boissons à l'état d'œufs, d'embryons, de larves, ou sous des formes transitoires.
Ainsi la larve d'œstre, qui vit dans l'estomac des solipèdes, provient d'œufe pondus par un insecte parfait dans les points du corps où le cheval peut porter la langue. L'œstre des sinus, du mouton, du larynx du cerf, dérive d'une antre espèce d'cestride, qui pond ses œufs à l'entrée des narines. La larve d'hypoderme appartient encore à un insecte du même genre, qui perfore la peau pour déposer ses œufs dans le tissu cellulaire sous-jacent. Les helminthes de l'intestin, tels que les ascarides, les sclérostomes, l'échinorrhynque, dont les organes sexaels sont très-développés, dérivent d'œufis pondus dans le tube digestif, expulsés et réintroduits. Les distomes des voies biliaires proviennent de cercaires, lesquelles dérivent de sporocystes, et ceux-ci de larves ciliées vivant dans les eaux doutées. Le tœnia, ainsi que l'ont démontré MM. Kiichenmeister, Van Beneden, Siebold {i), vient d'un cœnure ou d'un cysticerque, lequel venait d'œufs de taenias dont les embryons, mis en liberté dans l'intestin, s'introduisent dans les tissus jusqu'aux centres nerveux, au foie, où ils trouvent des conditions de développement. Le petit pentastome agame des ganglions mésentériques, provient d'œufs pondus dans le nez du chien el avalés par les herbivores. Le pentastome ténioîde du nez du chien et du loup résulte à son tour du développement de celui des ganglions, lequel s'attache aux lèvres des carnassiers qui déchirent les entrailles des petits ruminants. U strongledes bronches du veau, c^lui des poumons du mouton, ont leur origine dans les embryons que les strongles adultes pondent dans les mucosités bronchiques, embryons qui rivent des semaines et des mois dans les eaux en attendant l'occasion de rentrer sur un nouvel hôte (2). Les helminthes qui vivent au sein des tissus, dans les muscles^ dans les reins; le
(1) Voyez parliculièremenl Siebold, £a;per, sur la transformai, des vers vésiculatres en cystic€9'ques {Ann. des se. natur,^ 1852). — Van Benedeti, Mémoire sur les vers intestinaux {Suppl. aux Comptes rendus de VAcad, des sciences, 1858).
(2) J*ai mis ces faits hors de doute dans divers mémoires : 1° Sur la présence d'une linquatuie dans les ganglions mésentériques du mouton et sur sa transformation, dans ie ne%du chien, en pentastome ténioîde {Comptes rendus de VAcad, des se, 24 juin 1861, et Recueii de méd. véter., 1863); 2" Du mode de contagion des maladies vermineuses des voies respiratoires et sur la reproduction des helminthes qui déterminent ces affections [Bull, de PAcna. de méd., 1866, t. XXI).
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cerveau, les cavités de Fœil, les séreuses^ le cœur, le système vascuiaire, et, en un mot, dans les parties sans communication avec l'extérieur, s'y sont introduits mécaniquement pendant leur vie embryonnaire, et les naturalistes de ce temps ont pu les suivre dans leurs migrations diverses. .Ceux de ces animaux qui n'ont pas d'organes reproducteurs sont parasites sous une forme transitoire, comme les filaires des iosectes, puis sortent du corps pour prendre des organes sexuels, et pondre dans la terre des œufs dont les embryons viendront s'installer dans des insectei^ nouveaux. Quelques-uns même, sans quitter l'animal qui les héberge, passent d'un organe dans un antre, comme la trichine de l'intestin dans les muscles, et offrent une génération sexuée dans le premier organe et une génération agame dans les seconds.
Enfin, les helminthes^ qui s'échangent d'espèce à espèce, vivent, dans certains animaux, à l'état de larve ou sous une toute autre forme transitoire, et dans d'autres à l'état parfait, comme les échinocoques, les cysticerques, les cœnures des ruminants qui deviennent des taenias chez l'homme ou les animaux carnivores, les tétrarhynques agames des poissons osseux, qui passent à l'état adulte et sexué chez les poissons cartilagineux.
Certainement si l'origine de quelques animaux d'une organisation un peu compliquée devait être attribuée à la génération spontanée, c'était bien celle de ces espèces à migrations, à métamorphoses, avant que leurs diverses formes fussent rattachées les unes aux autres. Gomment, en effet, au premier abord, voir la filiation entre le distome hépatique du canard et l'embryon cilié vivant dans les eaux des. marécages, entre cet embryon cilié libre et le sporocyste installé dans les cavités respiratoires de la limnée des étangs, puis entre le sporocyste et la cercaire qui sort des organes respiratoires pour rentrer dans les tissus sous- cutanés du même mollusque, enfin entre la cercaire et le distome qui apparaît une fois que le mollusque est mangé par un palmipède. £t pourtant, malgré les difficultés du sujet si bien débrouillé par Siebold, tout soupçon d'hétérogénie s'est évanoui.
£n résumé, la génération spontanée, l'hétérogénie, la spontéparité, n'est plus qu'une hypothèse à examiner encore par la voie expérimentale, en ce qui concerne les infusoires et les végétations microscopiques. Quoiqu'elle ait contre elle un ensemble de faits parfaitement constatés, il est sage de ne pas la rejeter définitivement, sans un nouvel et rigoureux examen.